L’ENCHAÎNÉE
Humanité, le Verbe et l’amour infinie Viennent à toi du fond de l’horizon lointain, Encliaînéegau rocher, tordant ton agonie,
Tu ne regardes pas la mer ni le matin.
A tes pieds les flots lourds sont déserts et l’écume. Ton froid visage saigne et les deux seins ridés Tremblent; la bouche pâle est pleine d’amertume Et tu ne pleures plus de tes yeux corrodés.
Mère aux tristes cheveux, gris dans le vent qui passe Ton corps géant se ploie en un cruel tourment.
Tu blasphèmes tout haut puis redis à voix basse Quelque prière antique et touchante, humblement.
Sur ton front qu’a noirci le mauvais temps et l’âge, Une grande pensée erre et menace encor,
Tant de siècles t’ont vue en chaînes sur la plage Et l’espoir d’être libre, esclave, n’est pas mort.
L’espoir de t’affranchir, de l’instinct, de connaître Par l’âme et de ne plus languir sur le rocher De la dure matière où le mal t’a fait naître Et que ton pied captif use à vouloir marcher
Titane redoutable en ta décrépitude,
Sur le granit couchée et plus morne que lui,
Quand, lasse, tu t’endors le soir dans l’attitude D’un vieil arbre écroulé sur la pierre et l’ennui.
Guerrière aux bras maigris qui t’épuises encore A tirer sur ta chaîne et fais trembler le sol.
Pendant qu’autour de toi le nuage et l’aurore Et les oiseaux de mer prennent leur calme vol.
A quoi bon ce travail tenace, infatigable,
Comme le mouvement des vagues de la mer,
Dit le doute, le Ciel immense est implacable.
Rien d’humain n’est vivant que l’homme en ce désert.