PORTRAIT
Tu laissais ton regard chanter comme l’Étoile Dont le Mage parfois entend l’hymne lointain,
Les rayons de tes yeux descendaient comme un voile,
Et ton visage était la neige qui se teint Dans la féerique nuit du pôle et qui reflète L’aurore boréale et l’air adamantin.
En ton mort vêtement de pourpre violette Tu rayonnais ainsi tes songes dans la nuit,
Et ta splendeur parlait pour ta bouche muette.
Ton front haut se courbait sans joie et sans ennui, C’était la tour où veille un Prêtre taciturne, Dominateur du monde et méconnu de lui.
Et l’aspect de ton front, Prophétesse nocturne, Rappelait, évoquant la sphère des Anciens,
Le ciel fixe immuable au delà de Saturne.
Tes yeux pâles n’étaient ni païens ni chrétiens,
Ils étaient à la fois doux comme ceux des Anges Et profonds comme ceux des Dieux Égyptiens.
Ils étaient gris avec des feux verts et des franges De cils fins et brûlaient dans l’orbite royal,
Comme l’autel en flamme au fond de nefs étranges.
Tes blonds cheveux cendrés, d’éclat zodiacal, Partagés et flottant en boucles impalpables,
Jouaient la nue éparse autour de l’Idéal.
Et je pensais devant tes grâces redoutables Aux portraits du Vinci, peu semblables a toi,
Et cependant tes sœurs, tes frères véritables.
Avec plus de fierté sans doute et plus de foi.
N’es-tu pas leur égale en tranquille mystère,
Et ton charme au désir verse-t-il moins d’effroi?
Comme Monna Lisa tu sais , hors de la terre.
Ton profil d’héroïne est plus fier que le sien. Sa courbe délicate est mieux impérieuse,
Le cœur de Déborah reconnaîtrait le tien.
La Joconde est obscure et tu es radieuse,
Si le calme infini vous hante également Elle est le soir et toi l’Aube mystérieuse.
Ton sourire est aussi plus vague et plus charmant, Ta bouche avec langueur et pâleur se déplie Et les coins attendris s’abaissent tristement :
Limpide profondeur de ta mélancolie,
Tendresse, expansion sublime, pureté,
Pleines de tant d’amour, de grâce et de folie...
Mais tes yeux et ton front dans leur sévérité Demeurent surhumains et troublent la science Autant qu’Elle, pensive et haute volupté,
Vous avez pour l’instinct la même indifférence,
La même ambition de paradis perdus,
Elle par la pensée et toi par la voyance.
Mais la cause est en Dieu des rêves éperdus Qui traversent parfois ton calme et disparaissent Vers l’Absolu sans forme effrayamment tendus.
Elle, Monna Lisa, les vœux qui la caressent Glissent en descendant vers des gouffres discrets Où des formes d’amour impossible se dressent.
Elle s’en va chercher dans le fond des forêts Le mirage de force et la profonde orgie Que la grande Isis couve en ses antres secrets.
Chaude est sa volonté, fraîche ta nostalgie.
La Kabbale c’est toi, mélancolique Esprit,
La Joconde respire une fauve magie.
Toutes deux vous avez percé mon cœur meurtri Par l’acier cruel d’une espérance sauvage Mais je n’ai pas prié quand elle m’a souri.
Ta mystique grandeur, ta beauté, ton courage Quand elle m’a tenté m’ont fait honte de moi,
J ai brisé sans efforts le langoureux servage,
Et je suis devenu le Chevalier qui croit A l’unique idéal, négation du monde,
Ma sœur, et j’ai trouvé vulgaire devant toi
Le sourire onduleux et noir de la Joconde.
L’Absolu n’est pas roi dans une seule gloire
Et la blanche sp^ndeur comme la splendeur noire,
Incarnent toutes deux la terrible Unité.
Mais l’Unique a pour loi, ténèbres ou clarté,
La concentration d’une amour éternelle En une volonté virginale comme elle.
II est de blancs démons et des Anges obscurs,
Et si, tous deux fixés dans les abîmes purs,
Mon âme a reflété plutôt l’ombre et la tienne,
La lumière, il n’est rien de Dieu qui t’appartienne Et ne soit pas à moi ni rien de sa Hauteur Ténébreuse qui soit ignoré de ton cœur.
La Joconde s’enivre au vin de la matière,
Non pour être obscurcie et loin de la lumière, Mais pour ne pas garder la grande volonté D’aimer uniquement l’Ame et la pureté.
Ma sœur, de l’Idéal soyons la double grâce, Fleurissons pour jamais pendant que l’être passe, Et dans notre bonheur les Anges pourront voir Le lys pâle monter à l’ombre du lys noir.