SECONDS ARRESTATION
Les partis nationaliste et antisémite venaient de remporter une nouvelle victoire. Sans le lieutenant-colonel Picquart, la lumière aurait été étouffée pour longtemps. Mais, homme de devoir avant tout, il sortit de la retraite volontaire où il vivait depuis sa mise en réforme, pour jeter, dans le débat, son témoignage capital.
Dès le 0 juillet, il adressait à M. Brisson la lettre suivante :
Monsieur le président du conseil,
Il ne m'a pas été donné jusqu'à présent de pouvoir m'ezpliqaer librement au sujet des documents secrets sur lesquels on a prétendu établir la culpabilité de Dreyfus.
CO.NTRK LB COLON IL PtCQOART 83
M. le mioUtre de la goerreayaol ché à la tribooe de la Chambre troU de cet documents, je considère comme un devoir de voaa Tiire con i« je suis
en eut d'eiablir devant toute jui i compétente qoe les deux pièces qui portent la date de 1894 ne sauraient s'appliquer à Dreyfus, et que celle qui porte la dalt> de 18!)G a tous le» caractères d'un faux.
11 apparailra alors mamresteiuenl que la bonne foi de M. le ministre de la guerre a été surprise et qu'il en a été de même, d'ailleurs, pour tous ceux qui ont cru à la valeur des deux premiers documents et à l'aolbenticitè du liernier.
Veuillez agréer, etc.
G. P:CQt'ART.
Cette lettre allait ouvrir, pour le vaillant colonel Picquart, une nouvelle ère de persécution*. Comment! au I ' liter le général GonM et d'ajouter une ! .-le à tout ce que disait un
ministre, il osait offrir de faire la preuve d'un faux d y devait, à quelque temps de là,
M recu....,..iii l'auteur I Une telle prétention appelait un châtiment immédiat, aux yeux de rinlèii;re Cavaignac, qui eareasail le déslrd'embaftill'M, les uns après les aaires, lous les défoo- M> ir. du droit et de la vérllé.
TroU Jours ne s'éUlent pas écoulés depuis que M. Brisson avait reçu la lettre du colonel Picquart, que le cousin de du Patj de Clam adres-
sait contre lui une plainte au garde des sceaux Sarrien.
Celle plainle visail-elle la leltrc du colonel Picquarl? Pas le moins du monde. Elle rééditait, Contre le colonel Picquarl comme auteur principal, et contre M* Leblois comme ayant été son complice, la vieille accusation, formulée au conseil de guerre d'Ësterhazy, puis au conseil d'enquête du procès Zola, par Gribelin, Henry et Gonse, de divulgation d'écrits ou de docuraenls intéressant la dérense du territoire ou la sûreté extérieure de l'Etal. Accusation vaine et odieuse* dont les précédents débals avaient fait justice.
Ces faits, pour la seconde lois, étaient juridiquement reprochés au colonel Picquarl, en dépit du principe titulaire : Non bis in idem. Us avaient déjà causé sa mise en réforme. Le parquet, personniflé par le procureur Feuilloley, passa outre et délégua le juge Fabre, à l'elTet de commencer une instruction.
Le premier acle de Feuilloley et de Fiinrt* mi de se rendre, 9, rue Yvon-Villarceau, au domicile du lieutenant-colonel Picquarl. Pour la seconde fois, en violation des règles de Tinstruction criminelle, des perquisitions eurent lieu dans son appartement, hors de sa présence et sans qu'il eût été requis d'y assister.
Ces perquisitions n'aboutirent qu'a la sai?ie uo lettres de félicitations, reçues par le colonel
CONTRE Ll COLONEL PICODlRT -^S
Picquarl. et dont il n'avait conservé que celles qui ne pouvaient compromettre -leurs auteurs, et à U découverte d'une lettre à enveloppe laune* fer- ■^•" A r.;.<^ de çjnq cachets, sur laquelle les p* i ars lurent cette suscription :
En cas de déeèt da soaMigné, remettre ce pli aa (>»ident de la République qui, seul, devra en prendre connaissance.
PiCQUART, Lieutenant-colonel au 4* tirailleurs.
Celte lettre, le colunel Picquart Tavait écrite en Tunisie, à l'époque où c il ne voulait pas emporter ce secret'là dans la tombe • — à une époque où il ne pouvait prévoir que Félix Faure, sous l'influence de Gyp, et affolé par les menaces de ^ de Drumunt sur le faussaire Belluut. -père, deviendrait, lui aussi, comme , l'homme de l'Elat-MaJor.
Le 1.; juillet, tandis que magistrats et policiers ' ' ' '•. le lieutenant-colonel
M'Z M. Trarieux, présint de la Li. Irolts de l'homme et du
(lant ce qui se passait
., .il soustraire le colonel
brutale arrestation dans la .e. Cet ancien garde des sceaux fit parvenir h
une protestation élo* laquelle, après avoir
86 LIS macriMations
souligné rillégalilé des perquisitions qui venaient d'avoir lieu, il ajouLiit :
Devant cet acte d'arbitraire qae rend sarlout grave le caractère dérisoire de la poursuite annoncée contre le colonel Picquart, je profite de ce qu'il dînait ce soir citez mui pour lui offrir asile.
Si son arrestation doit avoir lien, je tiens, pour lui épargner d'inutiles vexations, à ce que ce suit sous mon toit qu'on le vienne chercher.
Cela vous dit assez, monsieur le ministre, l'émolion que me causent les événements auxquels j'assiste.
Le Droit est profané. La Justice est méconnue. Je me sens Tesprit inquiet et la pensée en deuil.
Le lendemain, le colonel Picquart était mandé au Palais et, sur l'ordre du juge Pahre, mis en état d'arrestation et transféré à la pri^o^l de la Santé. Là, les quelques amis privilégiés, admis à le visiter, ne purent désormais communiquer avec lui qu'au travers de deux grilles, au milieu desquelles se promenait un gardien. Lo colonel Picquart était traité comme un malfaiteur de droit commun : un voleur ou un assassin.
UN ESCAMOTAGE JUDICIAIRK
Le lieutenant-colonel Picquart avait K comme voisinde cellule. Déûnilivemenlécl...viv.i
CONTRI Ll COU>N|L riCQOART 87
le témoignage de M. Christian Walsin-Esterhazy, M. Bertutus avait Tait mettre la main au collet du Uhlan, le Jour mAme où les poursuite^) contre le lieutenant-colonel Picquart avaient curani* rv Le Juge s'était emparé, en même temp^, d) ~ piers déposés par le uhlan dans les polichi'> «if M tf» Pays, papiers qui devaient pr- jfiiT,
au . <Je la revision du procès Dreylu:<. des
flots de clarté sur tant d'événements Jusque-là restés obscurs.
EnQn! il s'était donc trouvé, parmi tous les magistrats qui avaient eu à s'occuper de l'affaire Dreyfus ou des affaires connexes, un Juge capa> ble de faire son devoir et de résister à la fameuse •• Influence gouvernementale > de Cavaignac I M. Bertulus acheva de dénouer l'écheveau des lies criminelles, formées par du Paty de . 1111 et lilsterbazy, avec la r^^Hé de Marguerite Pays, pour perdre le ut-colonel Picquart et arracherle uhlan au châtiment. II décoiir<» des faut télégrammes /i(anc/i« et
^erçaenfln rincognitode la fameuse
voilée, bottée et éperonnée, dont les de l'< liicux, les Ravary et les de Boisdeffre avalent ' ' -ind cas.
itenant-colonel Picquart déposa une nouvelle plainte, contre du Paty de Clam. Le 27 Juillet. M. n«Ttii]i)-> r<< ut. à ce sujet, du procureur d- 1.1 II u' I' I .Miltluley, plat serviteur de
Cavaignac, un réquisitoire l'invilanl à se déclarer incompéleut, de Taçon à éviter tout ennui au cousin du ministre de la guerre. De ce réquisitoire, M. Bertulus ne tint aucun compte, comme c'était son droit, et, le 30 juillet, il rendit son ordonnance concluant à des poursuites contre du Paly, Esterhazy et Marguerite Pays.
Alors, les Feuilloley cl les Bertrand s'enfoncèrent dans les maquis de la procédure. Avec l'appui de la Chambre des mises en accusation, domestiquée elle aussi, ils travaillèrent au sauvetage du joli trio et la Chambre des mises en accusation rendit l'arrêt désiré, concluant à l'incompélence pour du Paly de Clam et au non-lieu en laveur d'Esterhazy et de Marguerite Pays.
Finalement, sur les pourvois formés par le lieutenant-colonel Picquart, cet arrêt fut soumis à l'appréciation de la Cour suprême. Malheureusement, les pourvois du colonel Picquart étaient légalement irrecevables. La Cour de cassation dut se borner à les déclarer tels. Mais, ne pouvant efQcacement réparer un criant déni de justice, elle flétrit du moins les juges prévaricateurs, en constatant qu'ils avaient commis une violation de l'article 76 du Code de justice militaire par REFUS D'APPLICATION. Le cousin de Cavaignac, Esterhazy et Marguerite Pays n'en étaient pas moins indemnes. Quant auv magistrats
«.ONiaS LK COLONEL PICQUART 89
prévaricaleurs, ils sont loujours en T
Dans ses Mémoires, E^lerba/.y fouruii . . , .. calioo (le 1 ocamolage judiciaire donl il béoéflcia : « Ca\aignac avait déclaré, dit-il, au lendemain du procès Zola à Versailles, qu'il était résolu à intervenir en ma faveur pour raison d'EUt. L*aclion gouvernementale sauva tout le monde, et tout cela au doigt et à l'œil, avec une magistrature disciplinée comme un régiment de grenadiers. »