‹ Les machinesChapitre 33 sur 36 · And justify the ways of God to men · texte numérisé non relu

And justify the ways of God to men

(Milton, Paradise /o«t, book I, v. 26.)

2. Il serait facile de faire voir que la rémunéralion croissante du travail et la dépréciation croissante du capital ont pour effet d'effacer graduellement la distinction du riche et du pauvre. Déjà aujourd'hui l'échelle sociale présente un si grapd nombre d'échelons serrés les uns contre les autres, qu'il est impossible de dire quel niveau précis sépare la richesse de la pauvreté.

âl4 LES MACHINES.

Quel est le rôle des machines dans cette transformation graduelle du sort de Thomme, dans cette amélioration continue de notre condition ici-bas?

Elles nous permettent d'abord de tirer un parti utile de forces naturelles qui autrement ne nous seraient d'aucun secours; sans machines, nous ne ferions rien des moteurs animés, ni des chutes d'eau, ni de la vapeur; notre travail personnel devrait suHîre à tous nos besoins. Combien faudrait-il les restreindre?

De nombreux exemples nous ont fait voir que laH plupart des machines ont pour objet d'épargner aux honames des efforts pénibles, et qu'elles réclament seulement la direction de l'ouvrier; à ce point de vue, ce sont les plus puissants agents d'émancipation que Ton connaisse.

Elles font très vite l'ouvrage qui leur est confié, et procurent ainsi une économie de temps. Or, plus le monde devient vieux, plus le temps acquiert de valeur. On commence à comprendre en France la maxime anglaise : Time is money. Le temps, disait Franklin, est l'étoffe de la vie. Les machines allongent donc la durée de notre vie, en nous permettant d'en accroître l'activité.

Elles contribuent dans une large mesure à faire vivre sur un espace donné une population considérable.

Reportons-nous par la pensée à la vie primitive,' et imaginons une Inbu sauvage, sans capital, sans

CONSIDÉRATIONS ÉCONOMIQUES. âl5

machines, sans outils, occupant une certaine étendue de terrain. Pour subsister, elle n'a d'autres ressources que lesproduits naturels, quelques fruits, quelques racines, un peu de gibier si elle peut l'atteindre, un peu de poisson si elle parvient à le pêcher. De tels moyens sont très précaires, ils exigent un travail incessant, et la population se limitant de toute nécessité sur les subsistances qui lui sont offertes, nous pouvons sans exagération évaluer en moyenne à une lieue carrée le terrain nécessaire à l'entretien de chaque individu.

Bientôt on invente des armes, des outils; on tend des pièges aux bêtes sauvages, on rassemble des troupeaux, on commence à cultiver la terre. Les roduits deviennent aussitôt plus abondants, la vie est mieux assurée, et la population augmente en proportion.

Franchissons un grand nombre de siècles et arrivons aux temps modernes. Au lieu d'un homme par lieue carrée, vivant misérablement sur un terrain immense dont il ne sait [pas tirer parti, nous trouvons :

En France, 69 âmes par kilomètre carré.

En Angleterre, 100 — —

En Hollande, 112 — —

En Belgique, 164 — —

A Paris, dix-huit cent mille hommes sont réunis

Éins un espace de 9 500 hectares environ. Un proge continu de la mécanique fait vivre l'immense population qui se presse entre les murs de la grande

cité*. Chaque matin, les chemins de fer lui apportent sa provision de lait, bientôt consommée eni (juelques heures; chaque jour les bornes-fontaines ^ nettoient ses rues, les égouts les assainissent, le gaz s'allume pour les éclairer....

Si Paris assiégé, et croyant toujours à un secours qui ne devait pas arriver jusqu'à lui, a pu supporter pendant cinq mois le blocus le plus rigoureux, c'est en grande partie grâce au concours des machines. On avait en toute hâte approvisionné la ville; par malheur les bouches inutiles y étaient nombreuses. Les populations des environs étaient accourues s'abriter au dedans de ses murailles, apportant à la place de médiocres ressources et de^ grands besoins. Le chiffre de la population en dé-^ cembre 1870 dépassait 2 millions d'âmes, sans compter l'armée. On épuisa en trois mois les provisions de farines; il fallut alors vivre sur les approvisionnements de grains. Des moulins furent installés dans les gares de chemins de fer et dans les grands établissements industriels : fixé d'abord à 100, le nombre de paires de meules fut porté à 300 vers le 15 novembre 1870, et il atteignit 343 vers le 15 dé-

1. On peut se faire une idée de la consommation annueUe de la ville de Paris par les nombres suivants, qui se rapportent aux dernières années de la période 1875-1880.

-, » i Bœufs. 244,026 têtes )

^^"f^- •• I Vaches. 63,110 . \ 307.136 têtes.

Veaux 175,244 »

Moutons 1,476,722 kilog.

Porcs 2,914,177 »

Lait 111,752,358 litres.

Bière 238,622 hect.

Vin 3,998,130 »

cembre, sans compter 300 paires de meules verticales de petit modèle installées à Tusine Cail, et 50 paires fonctionnant en dehors de Fenceinte à Tabri des forts. A partir du milieu de décembre, a Talimentation de la capitale en pain a été liée exclusivement à la marche des moulins*. »

Dans son Mémorandum adressé en octobre 1870 aux puissances étrangères, M. de Bismarck annonçait que, si la capitulation de Paris était retardée jusqu'à répuisement des vivres, « il en résulterait infailliblement la mort de centaines de milliers d'individus. » Les machines ont fait mentir cette lugubre prophétie. Bien qu'on ait tenu jusqu'à la dernière extrémité, la mortalité s'est élevée pendant la durée du siège, depuis le 18 septembre 1870, commencement du blocus, jusqu'au 24 février 1871, fin du ravitaillement, à 64 154 décès. La même période un an auparavant, en pleine prospérité, donnait un chiffre de 21 978 décès. La mortalité a donc triplé, pas tout à fait si l'on tient compte de l'accroissement sensible de la population parisienne pendant les épreuves du siège. Il y a loin de là aux centaines de milliers d'individus dont la fin prématurée inspirait à M. de Bismarck une si charitable inquiétude. Les machines ont pu conjurer ce triste sort, en utilisant toutes les ressources disponibles pendant le siège, et en accélérant le ravitaillement après la capitulation.

Grâce à elles, on peut dire en effet qu'il n'y a plus de famine à craindre. Autrefois, la vie des po-

J. La Moulure des grains pendant le siège de PariSy 1872; Mémoire par M. Cheysson, Imprimerie nationale, page 8.

pulations était pour ainsi dire locale. Chaque centre habité exploitait autour de lui un cercle d'un certain à rayon. Si un accident venait à s'y produire, si Tan- " née était trop sèche ou trop humide, si une épizootie meurtrière venait décimer le bétail, aussitôt la vie des habitants était en péril ; on était, suivant la gravité des cas, menacé de disette ou de famine. Or rien n'influe davantage sur la mortalité que l'insuffisance de nourriture; un grand nombre d'épidémies n'ont pas d'autre cause*. L'extension de plus en plus grande des moyens de communication concourt avec les perfectionnements des arts agricoles pour rendre ces calamités de plus en plus rares et de plus en plus inoffensives. Une disette est toujours locale, car les conditions de sécheresse ou ■ d'humidité qui nuisent à la production sur un point particulier l'augmentent nécessairement sur quelque autre. La rareté des produits sur le point frappé y amène une élévation des prix. Cette élévation détermine le commerce à diriger ses envois de ce côté. Bientôt l'apport étranger vient restreindre la hausse, et rétablit sur le marché en souffrance une abondance relative.

Même en dehors des années calamiteuses, nul ne se condamne plus aujourd'hui à consommer exclusivement les produits, nécessairement peu variés, de la localité qu'il habite : toutes les parties de la

1. L'élévation accidentelle du prix du pain sufflt pour amènera Paris une augmentation sensible du nombre des décès dans Tannée où elle se produit et dans Tannée suivante. Les bons de pain^ que l'assistance publique distribue alors, soulagent les plus pauvres, mai la rareté des subsistances n'est pas diminuée. Les mesures de bien /aisance déplacent les souffrances plutôt qu*elles ne les suppriment

terre nous fournissent les objets utiles à notre vie. Le plus pauvre Européen est vêtu de coton, il met (lu poivre dans ses ragoûts ; qu'il boive une tasse de café, ou qu'il prenne du quinquina parce qu'il a la fièvre, son luxe, sa santé, son bien-être, mettent le monde entier à contribution.

Utiles pour exploiter un pays ancien, les machines ne le sont pas moins pour mettre en valeur un pays nouveau. Elles fournissent à la colonisation un secours presque indispensable. C'est grâce aux steamers et aux appareils pour l'exploitation des gisements d'or, que la colonie anglaise de l'Australie s'est plus rapidement développée dans les trente dernières années , qu'elle ne l'avait fait depuis la prise de possession de cette île immense. On évaluait à 180,000 âmes la population de TAustralie en 1835. C'était peu pour un continent à peu près égal en surface à toute l'Europe. Aujourd'hui Melbourne seul compte près de 250,000 habitants, et la population de la colonie anglaise atteint presque 3 millions.

Une population nombreuse ne prouve pas toujours, assurément, la prospérité d'un État. L'augmentation de population est un excellent symptôme quand elle est accompagnée d'un progrès dans la richesse; mais elle peut aussi quelquefois se résumer dans la multiplication du nombre des infirmes et des misérables. La durée de la vie moyenne donne à l'économiste une meilleure base d'appréciation que le chiffre brut de la population totale. Ce dernier chiffre est le produit de deux facteurs, lont l'un exprime le nombre annuel des naissances, et l'autre le nombre d'années vécues en moyenne

par chaque personne; de même, la force numérique d'une armée se mesure, abstraction faite des déchets, en multipliant le nombre des jeunes gens enrôlés chaque année sous les drapeaux, par la durée moyenne du service. Ainsi une population de 30 millions d'âmes peut résulter de 750,000 naissances annuelles, avec une vie moyenne de 40 ans, aussi bien que d'un million de naissances annuelles avec une vie moyenne de 30. La première combinaison dénote un état plus florissant que la seconde : car c'est elle qui présente le plus grand nombre d'hommes faits, c'est-à-dire d'hommes en état de travailler et de produire.

En chaque pays, le mouvement de la population suit une certaine loi, cas particulier d'une loi plus complexe et plus générale. Très rapide en Russie, où l'immensité du territoire et le développement tout récent de la richesse publique lui promettent pour l'avenir une extension encore plus grande, l'accroissement de la population est considérable aussi en Angleterre et en Allemagne, bien que sa densité déjà grande refoule chaque année un tropplein vers la colonisation des pays éloignés. En France, la population reste en ce moment stationnaire, après avoir suivi un accroissement rapide à partir du commencement de ce siècle*. L'augmentation de la vie moyenne, qui de 33 ans a passé à 39 et à 40 dans la même période, dénote une éléva-

1. Population de la France en 1700, 19,669,000 habitanU; en 1791, 26,363,000; en I8îl, 30,464,291 ; en 1836, 33,540,910 (528,000 kilom. carrés); en 1866, 38,067,094 (après Tannexion de Nice et de la^ Savoie); en 1872, 36,102,921 (après la cession de rAlsace-Lorraine);! en 1816, 36,905,788 (39,773,414, y compris TAlgérie).

tion certaine du bien-être général. Partout et toujours, rétendue des ressources forme pour la population comme un niveau infranchissable: la misère, la maladie, puis la mort, fauchent impitoyablement tout ce qui tend à dépasser ce niveau fatal. Et voilà comment Taclivité, Tesprit d'ordre et de conservation, rintelligence, le développement des machines et de rindustrie, peuvent en élevant ce niveau influer sur le nombre des hommes et sur la puissance des États. Dans cette lutte pacifique entre les divers peuples, malheur aux nations qui s'abandonnent! On ne peut mesurer pour elles Tabîme de la décadence. L'Espagne, toute-puissante sous Charles-Quint et sous Philippe II, se trouvait un siècle plus tard appauvrie et dépeuplée. Même phénomène en Turquie. Quelques siècles d'oisiveté ont fait fondre la population conquérante au sein des populations conquises, et dans l'empire ottoman d'aujourd'hui on a peine à retrouver l'héritier de ces farouches Osmanlis, dont le nom seul faisait autrefois trembler l'Europe. La paresse, l'insouciance, et aussi l'idée orgueilleuse qu'il est noble de ne rien faire, sufflsent pour opérer ces tristes métamorphoses.

Veut-on mesurer le mérite relatif des nations au point de vue industriel, qu'on observe, non pas seulement les produits de leur travail, mais les outils, les machines, les procèdes au moyen desquels elles les obtiennent. C'est la vraie pierre de touche pour une telle comparaison. L'invention de nouveaux engins, la création de nouvelles méthodes témoignent de l'activité des esprits, et permettent de distinguer les peuples qui marchent dans la voie du progrès, de ceux qui se bornent à suivre des

pratiques surannées, léguées par les traditions de leurs pères.

S ni.

Nous venons de voir comment les machines contribuent au progrès général. Examinons les principaux obstacles qui peuvent l'entraver.

Au premier rang, il faut placer la guerre.

Il y a plusieurs espèces de guerres. Il y a des guerres de conquête, des guerres d'opinion, des guerres de religion, des guerres de rivalité politiques, des gueres de rivalité commerciale. La science économique, à peine ébauchée il y a deux cents ans, a parfois inspiré la conduite des gouvernements. Quelques-uns ont cru servir les intérêts de leur nation en déclarant la guerre aux nations voisines. Les pouvoirs qui se sont succédé en France depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon I*', ont presque tous admis comme un axiome indiscutable que les nations ont des intérêts contraires, et qu'au mal souffert par l'une correspond nécessairement un bien pour les autres. Sur cette notion vague de la contradiction des intérêts, ils n'hésitaient pas à lancer les pays dans toutes les calamités de la guerre, bien convaincus, par exemple, qu'une perte infligée à l'Angleterre profiterait forcément à la France. L'expérience démontrait cependant, par de sévères leçons, que, pour faire du mal à son voisin, il faut commencer par s'en faire à soi-même, â Le bénéfice de toutes ces savantes opérations était

toujours raccroissement des charges de TÉtat et de la misère des particuliers.

Petit à petit, la science se développant répudiait une à une les idées inexactes qui avaient germé autour de son berceau. Elle condamne aujourd'hui la guerre d'une manière absolue.

Ce grand tout solidaire qu'on appelle l'humanité profite de tout ce qui est produit et souffre de tout ce qui est détruit en pure perte. La guerre nous prive à la fois et du capital réellement détruit et de celui qui aurait pu être créé. A la fin, tout le monde se trouve plus pauvre, sauf peut-être quelques particuliers, au profit desquels les autres ont tiré les marrons du feu. La guerre est en un mot une absurdité économique : notion précieuse de la science moderne, qui sans doute aura plus de poids que les rêveries de l'abbé de Saint-Pierre, pour faire triompher les doctrines pacifiques, le jour où les peuples, plus éclairés, deviendront tant soit peu raisonnables.

Remarquons que déjà la guerre a perdu ce caractère d'acharnement sauvage qui en faisait autrefois la plus funeste de toutes les calamités. On ne mange plus les prisonniers*, on ne les réduit plus en esclavage. La plus sanglante campagne est entrecoupée de conventions, d'armistices, d'échanges de communications, toujours rédigées dans les meilleurs termes, entre les généraux ennemis. Cette invasion du principe des contrats et de la politesse

1. Tousscnel fait observer que, « de toutes les guerres que les ommes èe font, celle où Ton se mange est la seule rationnelle ». ^Efprit des bêtes, le Chien.)

sur le terrain de la violence manque assurément de logique, mais nous parait de bon augure. Tous ceux qui ont quelque souci des maux de leurs semblables ont applaudi à la convention de Genève, qui protège avec tant de soin les blessés sur les champs de bataille. Espérons qu'un jour viendra où cette convention sera complétée, et qu'on étendra à l'homme intact et bien portant une égale sollicitude.

Après la guerre, l'un des plus sérieux obstacles au progrès général est dans ces règlements qui imposent à l'industrie de notre époque des contraintes inspirées par les idées d'un autre âge. C'est en pareille matière surtout qu'il faut se méfier du style figuré, si cher aux abus quand ils plaident leur propre cause. < Les médecins, disait Paul-Louis Courier, m'ont pensé tuer, voulant me rafraîchir le sang; celui-ci m'emprisonne de peur que je ne vende du poison; d'autres laissent reposer leur champ, et nous manquons de blé au marché. Jésus, mon Sauveur, sauvez-nous de la métaphore M » Rien n'est plus beau, rien n'est plus touchant, à première vue, que la protection de Vindustrie et du travail national. Or cette protection a pour but d'élever les prix des objets utiles, d'en accroître la rareté, et de permettre en retour à l'industrie qui les fabrique une plus grande dose d'inactivité et de mollesse. La. protection de Vagriculture française a, pendant de longues années, conservé le mécanisme compliqué de Yéchelle mobile qui, par l'indécision dans laquelle elle laissait le commerce extérieur, retardait l'importation

/. Pamphlet des pamphlela.

des blés étrangers au moment même où la disette la réclamait de la manière la plus urgente. Avant de protéger, on aurait dû se demander qui et quoi : le consommateur et le producteur ayant des intérêts contradictoires sur chaque question spéciale qu'ils ont à débattre ensemble, on ne peut favoriser Tun qu'aux dépens de l'autre. Le système protecteur favorise ouvertement les producteurs, et encore pas tous, en les dérobant à la concurrence étrangère, mais c'est le consommateur, ou, en d'autres termes, c'est tout le monde qui paye les frais de cette protection.

L'économie politique condamne la protection douanière, parce que les mesures soi-disant protectrices se résument dans la création d'obstacles à la production ou à la circulation des richesses; le vrai progrès consiste à écarter, ou du moins à atténuer autant qu'on le peut les obstacles naturels, et non pas à en créer d'artificiels. L'ouverture d'un chemin de fer est utile, par exemple, parce que le chemin de fer rend les transports plus faciles et moins coûteux ; si sur ce chemin de fer, au point ou il traverse la frontière de deux États, les douanes viennent établir leur barrage administratif, n'est-ce pas détruire en partie d'une main le bienfait qu'on produit à grand'peine de l'autre?

La douane peut être simplement fiscale, comme un octroi ou un péage, dont le produit est destiné à alimenter le trésor public. Un impôt de cette nature doit être léger pour être productif; il ne produirait rien, si le taux en était assez élevé pour équivaloir i une prohibition absolue. Cet impôt douanier n'a pas d'ailleurs le caractère de protection qu'on attribue généralement à la douane.

En résumé, la science, d'accord en cela avec une expérience déjà longue, condamne le système protecteur. Une industrie protégée reste généralement en arrière; non protégée, elle se transforme ou fait de rapides progrès. L'homme est d'une nature assez paresseuse, pour qu'on n'ait pas à imaginer des mesures légales qui encouragent son mauvais penchant. Si, comme il est juste, on mesurait la protection, non pas au degré de l'insouciance qu'elle permet à une industrie, mais au degré de l'activité qu'elle stimule, on reconnaîtrait qu'il n'y a pas plus de deux industries protégées par le système des douanes : l'industrie du douanier et celle du contrebandier, et l'on regretterait qu'elles soient aussi florissantes. {

La guerre et la douane dépendent des gouvernements, sur lesquels l'opinion publique pèse quelquefois, et pas toujours dans le sens de la vérité et de la justice. Mais voici d'autres entraves au progrès, qui sont imputables aux simples particuliers : nous les prenons au hasard dans la longue liste des préjugés les plus répandus.

Certains ouvriers se croiront de hardis novateurs, parce qu'ils réclament V organisation du travail. Ils sont, au contraire, des réactionnaires de la pire es- })èce. Certes, l'abolition des corps de métiers, et la proclamation de la liberté du travail, avec son correctif, la responsabilité personnelle, ont été des mesures libérales et émancipatrices ; personne n'oserait proposer aujourd'hui de revenir à un régime qui faisait du droit de travailler un privilège vendu par^ l'État et un monopole attribué à des corporations"' "•^rticulières. Mais qu'ow^ «>onge bien, toute orga-

iiisation du travail est une atteinte à la liberté; elle blesse les droits de Touvrier tout autant que ceux du patron. Dès que le contrat qui les lie a été librement consenti de part et d'autre, la loi ne doit intervenir que pour le faire respecter par celle des parties qui chercherait à Tenfreindre. La vieille idée de privilège se trouve au fond de ces regrets inconscients qu'on prend pour des espérances. Nous aimons tous le privilège, pourvu, bien entendu, qu'il soit établi à notre profit. Mais un privilège * est forcément une loi d'exception en faveur d'un petit nombre, et il y aurait à la fois contradiction dans les termes et impossibilité manifeste à prétendre créer un privilège au profit de la généralité des hommes ; car il faut bien qu'il reste quelqu'un pour en supporter la dépense.

La doctrine du droit au travail^ qui, pour un moment, a tant passionné le monde des travailleurs, est aussi une théorie rétrograde qui mènerait à l'asservissement de l'ouvrier. Un serf du moyen âge était un paysan attaché à la glèbe ; son droit au travail n'était pas contesté ; ce qu'on lui refusait, c'était le droit, tout aussi précieux, de quitter sa terre si bon lui semblait, pour aller chercher ailleurs des occupations plus lucratives ou plus agréables. Aujourd'hui, l'ouvrier est libre de porter ses bras là où il en trouve l'emploi le plus avantageux. Il n'en serait plus de même s'il avait le droit d'exiger du travail. L'État, mis en demeure de fournir un salaire à chacun, aurait apparemment la faculté de diriger celui-ci vers tel chantier, celui-là vers tel autre. Une

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