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LES TREIZIÈME ET QUATORZIÈME SIÈCLES

L'industrie du vêtement et les principaux vêtements portes durant cette période : le doublet, le hoquelon, le gipon.

— Les braies. — Le brayer. — « Etre tranché jus(|u'au brayer. » — Les braies attribut de la virilité : « porter le brayer. » — La suprématie féminine, du treizième au dixseptième siècle. — Bigorne. — Les braies deviennent caleçon. — Sens du mot couturier. — Les chausses et les bas. — Les fourrures. — Le pourpoint.

Les tailleurs de robes, leurs statuts. — Sens des mots robe et garnement. — Origine de la livrée. — La housse, le surcot, la cotte, la cotte hardie. — Le corset. — La finesse de la taille regardée comme une beauté. — Les tournures postiches. — Le décoUetage. — Portrait d'une jeune Parisienne au quatorzième siècle. — Le roman Je la rose. — Charles V très simple dans ses vêtements. — Luxe des femmes sous son règne. — Le vêtement court et collant devient à la mode. — La jaquette et la houppelande. — Causes de la défaite de Grécy d'après les chroniques de Saint-Denis, et de la défaite de Poitiers d'après Guillaume de Nangis. — Les tailleurs de la Cour.

— Nouveaux statuts des tailleurs.

Nous sommes au treizième siècle, vers la fin du règne de saint Louis, un prince sérieux

et éclairé, qui n'avait aucun goût pour la toilette, comme le prouvent plusieurs faits édifiants racontés par Joinville^ Ses sujets se montraient sur ce point moins indifférents, les femmes surtout, car Jacques de Vitry leur reproche l'élégance de leurs vêtements et la richesse superflue des bijoux dont elles se paraient^.

Nos couturières et nos tailleurs étaient alors représentés par plusieurs corps d'état, et chacun d'eux tirait son nom du vêtement dont il avait la spécialité. Je trouve ainsi mentionnés :

V Les DOUBLETiERS, faiscurs de doublets.

2° Les HOQUETONNIERS OU AUQUETONNIERS, fai-

seurs de hoquetons.

3° Les GiPONNiERS, faiseurs de gipons.

4" Les BRAALiERS DE FIL, faiscurs de braies.

5" Les POURPOiNTiERS, faiseurs de pourpoints.

6" Les CHAUSSETiERS, faiseurs de chausses.

7° Les TAILLEURS DE ROBES, faiscurs de robes et autres vêtements à l'usage des deux sexes.

8" Les PELLETIERS.

* Voy. entre autres, édit. de 1868, p. 12, 239 et passim.

' K Mulieres non solum in superfluitate vestium, in auro et margaritis et veste preciosa... » Jacobus de Vitriaco, Historia occidentalis, édit. de 1597, p. 269.

Auxquels on peut ajouter encore :

9" Les COUTURIERS, couseurs de vêtements.

10" Les FRIPIERS, revendeurs de vêtements ayant été déjà portés.

IV Les RAFRESCHissEURS OU raccommodeurs.

Quel était le nombre des maîtres composant chacun de ces métiers? Les dénombrements de la population faits en 1292 et en 1300 * fournissent les chiffres suivants :

Taille de 1292. Taille de 1300.

Tailleurs» 125 160

Hoquetonniers. ... 4 »

Braaliers 6 2

Ghaussetiers . ... 61 48

Tailleurs de robes. . 15 27

Couturiers 57 121

Pelletiers 214 344

Total 482 ^7^

Donc, sans compter les fripiers et les rafraîchisseurs qui ne fabriquaient point, 482 chefs d'industrie en 1292 et 702 en 1300 se partageaient la confection des vêtements d'hommes et de femmes. Mais il importe de remarquer que chacun d'eux occupait très peu d'ou-

' Voy. les registres de ces Tailles,

' Sous ce titre sont compris les doubletiers, les giponiers, les pourpointiers, et peut-être d'autres petits corps d*état qui ont échappé à mes recherches.

vriers ' . Quelques lignes consacrées à ces différents métiers vont nous permettre de passer en revue les principales pièces dont se composait alors rhabillement, et nous profiterons .de l'occasion pour signaler certains traits de mœurs bons à recueillir.

DouBLETiERS. On nommait doublet une sorte de longue camisole, commune aux deux sexes et qui recouvrait la chemise. Fait de coton, de toile, de soie ou de drap, le doublet était aussi Sippelé futaùie^ ou blanchet, et les gens du peuple sortaient souvent sans autre vêtement sur le torse.

En 1360, le roi Jean offrit « un blanchet double » à Jehan, son fou'. Le blanchet est encore mentionné au quinzième siècle dans La farce de Pathelin^. Durant l'hiver, on le remplaçait ou on le renforçait par le pelîçon ou pelisson, chaud pardessus qui, comme son nom l'indique, était fait de pelleteries.

Les doubletiers se fondirent de très bonne heure dans la corporation des pourpointiers.

Dès 1323, les statuts accordés à ces derniers

' Voy. Comment on devenait patron, p. 82 et passiiii. ^ On nommait aussi futaine une étoffe mi-partie til et coton.

' Douët-d'Arcq, Comptes de V argenterie y p. 223. * Édit. de 1723, p. 7.

les autorisent à confectionner des doublets'.

HoQUETONNiERS. On appelait hoqueton, auqueton, gambeson, gambaison ou cotte gambaisée le doublet destiné aux hommes d'armes. Il se portait sous le haubert ou cotte de mailles et était fortement rembourré d'ouate. C'est même de là qu'il tirait ses différents noms ; gambois ou gambais en vieux français signifiaient bourre, et les statuts donnés aux pourpointiers en juin 1323 leur enjoignent de mettre au moins trois livres de coton dans chaque hoqueton^. Le hoqueton, toujours piqué et rembourré, devint par la suite un vêtement de dessus à l'usage des militaires et des civils, des femmes comme des hommes.

Les recensements de 1300 et de 1313 ne citent aucun hoquetonnier, probablement parce que cette petite communauté était déjà réunie soit aux courtepointiers, faiseurs de couvertures piquées, soit aux pourpointiers.

GiPONiERS. Le gipon, gippon ou jubé était une espèce de tunique qui, ajustée sur le buste, en dessinait les formes. Au quatorzième siècle, on voit ce vêtement prendre le nom de jupon, mot qui, jusqu'au dix-septième

> ArUclese^li.

Article 10.

siècle, ne cessa de désigner dans le costume masculin un vêtement du torse.

Braaliers DE FIL. Lcs braies constituaient une sorte de culotte. Pendant la domination romaine, la partie des Gaules comprise entre le Rhône, la Garonne et les Pyrénées était nommée Gallia hraccata, parce que tous les habitants de cette contrée portaient des braies. Celles-ci descendaient par-dessus les chausses ' jusqu'au cou-de-pied et avaient beaucoup de ressemblance avec nos pantalons actuels. Mais, au treizième siècle, les chausses étant portées fort longues, montant presqu'à mi-cuisse, les braies s'accourcissent, deviennent une façon dehaut-de-chausses,motqui d'ailleurs n'existe pas encore.

Les braies étaient ordinairement en toile, et les ouvriers qui les confectionnaient s'intitulaient braaliers de fil. On trouve pourtant mentionnées des braies en soie, en drap et même en peau. Ces dernières étaient la spécialité d'une autre corporation, celle des boursiers*.

Vers 1268, les huit maîtres braaliers étab^ à Paris soumirent les statuts de leur comn

' Les bas.

* Voy. le Livre des métiers, titre lxxvii, art. 6.

nauté à rhomologation du prévôt Etienne Boileau^ On y lit que chaque maître pouvait avoir un nombre illimité d' « apprentiz et d'apprentisses ; » ces dernières étaient plus spécialement chargées de la couture*. L'apprenti s'engageait pour six ans, et payait chaque année dix sous à son maître; l'apprentie servait deux ans seulement, aux mêmes conditions'.

Les braies se fixaient sur les hanches au moyen d'un cordon à coulisse appelé hraicl, braier ou brayer^. Aussi les trouvères ont-ils une formule consacrée lorsqu'ils veulent dépeindre un combattant pourfendu par son adversaire : ils écrivent qu'il est « tranché jusqu'au brayer. » Dans La chanson de Roland, Olivier brandit Halteclere, sa bonne épée, et coupe en deux le Sarrazin Glimorin, ainsi que son cheval Barbamusche :

Tôt le porfent deci tant qu'au braier, Par mi le cors trenche le bon destrier '.

' Livre des métiers, titre xxxix.

« Article 7.

' Article 4.

* Voy. le Glossaire de Ducange, aux mots bracœ et hraiel,

* Roncisvaldf publié par Bourdillon, p. 73. — Cf. L. Gautier^ La chanson de Roland, vers 1509.

Les braies, vêtement essentiellement masculin, passaient pour l'attribut de la virilité. L'on disait des femmes maîtresses au logis que, dans le ménage, c'étaient elles qui « portaient le brayer, » expression venue presque intacte jusqu'à nous. L'origine de ce dicton paraît remonter au fabliau De sire Hain et de dame Anieuse^ ^ dont l'auteur est un trouvère français du treizième siècle nommé Hue. Il nous montre les deux époux se disputant la possession du brayer qui, après une résistance aussi longue qu'honorable, finit par demeurer aux mains de sire Hain. Peut-être abusa-t-il de cet avantage, car U évangile des quenouilles fournit aux ménagères maltraitées un sûr moyen d'adoucir leur époux : « Se une femme veult estre au dessus que son mari ne la batte, il fault prendre toutes ses chemises ; et quand le curé lit la Passion le vendredi, les mettre dessoubz l'autel, et lui faire vestir le dimence ensuivant. Sachiez que tant qu'il aura vestu ceste chemise, il sera à sa femme doulx et courtois^. »

Au seizième siècle, le mot brayer a changé

^ Dans Barbazan, Fabliaux et contes^ 1656, în-iS, t. III» p. 39.

* Édit. elzév., p. 74.

; sens, il désigne un bandage herniaire' ; ais l'imagination des poètes a créé Bigorncy 1 animal fantastique qui mange tous les )mmes qui font le commandement de leurs mmes^ :

Bigorne suis en Bigornoys, Qui ne mange figues ne noys, Car ce n'est mye mon usage.

Bons hommes qui font le commant De leurs femmes entièrement Sont si bons pour moy que c'est rage.

Je les mange de grant courage.

C'est un bon mes. Pour abréger, Bons hommes sont bons à manger.

Le te bon homme » demande grâce, expose Bigorne ses doléances, lui dépeint le caracre intraitable de sa femme :

Si je dis nuf, elle dit naf.

Si je dis buf, elle dit baf.

Toute malice en elle abonde.

Elle est en tout mal si parfonde Que nuyt et jour ne fait que braire.

Mais Bigorne ne connaît pas la pitié.

Il serait injuste d'appliquer ce portrait à •utes les femmes du seizième siècle. Une

' Voy. les Variétés chirurgicales,

^ C'est le titre complet d'une plaquette rarissime qui date

8 premières années du seizième siècle.

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