‹ Les magasins de nouveautésChapitre 13 sur 34 · Livre des métiers , titre LVi · texte numérisé non relu

Livre des métiers , titre LVi

Article 1.

Article 3.

Article 2.

Article 9.

Article 8.

Article 9.

L'étoffe était presque toujours fournie au tailleur par le client. Aussi le tailleur qui manquait la coupe d'un vêtement devait-il indemniser celui-ci. En outre, comme par sa maladresse, il avait compromis la réputation de la communauté, il était tenu de payer une amende de cinq sous, dont trois allaient au roi et deux aux jurés, « pour les povres de leur mestier soustenir. » Le litige était soumis aux jurés et réglé par eux ^

Le même article nous montre que la coupe alors s'appelait taille, d'où est venu le nom de tailleur. On rencontre aussi dans ces statuts une expression qui demande à être expliquée, celle de garnement. Très souvent, le mot robe ne désignait pas un vêtement spécial, mais un habillement complet, dont chaque pièce était appelée garnement. Ainsi, au quatorzième siècle, une robe présentable comprenait au moins quatre garnements* : la

* Article 5.

^ Suivant Littré, à qui je laisse toute la responsabilité de cette assertion, ce serait là l'origine du mot garnement appliqué de nos jours aux mauvais sujets, m On suit sans peine, écrit-il, la transformation des sens. D'abord, ce qui garnit, ornement, armure, vêtement; puis ce qui défend, défenseur; de là appliqué à une personne, bon garnement, mauvais garnement; et enfin, le mot se spécialisant tout à fait et perdant son sens favorable, mauvais sujet, n

cotte, le surcot, le mantel et le chaperon. Le jour de Noël 1316, Philippe V s'offrit une robe comptant sept garnements de drap fourrés de menu-vair. Savoir :

1 housse.

1 manteau.

1 surcot ouvert.

2 surcots clos.

2 chaperons * .

Les nobles, les chevaliers attachés aux grands seigneurs étaient habillés par eux et à leurs couleurs ; c'est ce que l'on appelait être des robes ou aux robes de tel personnage. Les hauts fonctionnaires recevaient les leurs du roi'.

^ On nommait housse un manteau qui parait n'avoir figuré que dans le costume masculin.

Il était plus ample que le surcot. Celui-ci figurait une longue robe tombant jusqu'aux pieds. Le surcot clos se boutonnait par devant. Il différait du surcot ouvert en ce que ce dernier avait, à la place des manches, deux fentes qui allaient de l'épaule à la ceinture. Le surcot ouvert se mettait souvent oar-dessus le surcot clos.

Quant à la cotte, vêtement de dessous, elle ne descendait ordinairement que jusqu'aux genoux, et se laçait parfois sur le côté.

La cotte hardie ou cotardie était encore un long vêtement de dessus. En général, on portait le surcot dans l'intérieur et la cotardie pour sortir.

Le chaperon était confectionné par les chapeliers, je n'ai donc pas à m'en occuper ici.

* Voy. Ducange, aux mots liberaiio et roba.

Saint Louis, ayant su qu'un certain nombre de ses officiers hésitaient à le suivre en Orient, fit broder de larges croix rouges sur les robes qu'il leur livra suivant la coutume : ils se crurent dès lors engagés d'honneur à accompagner leur maître " .

Ces livraisons de vêtements faites à époques fixes se nommaient livrées, et le mot est resté dans la langue avec un sens à peu près analogue. Les 7'ohes étaient ordinairement livrées la veille ou le jour des grandes fêtes; de là les expressions robes de Pâques, robes de la Toussaint, robes de Noël, cette dernière fête en avait même pris le nom et était dite jour des robes neuves. En dehors des époques fixées, les dons de ce genre s'appelaient robes hors livrées. Etienne de la Fontaine, argentier du roi Jean, écrit dans son compte de 1351 :

et A Robert de Nisy^, pour fourrer une cote hardie hors livrée, une fourreure de menuvair tenant 386 ventres... » Et plus loin : « pour fourrer une robe de quatre garnemens que ledit seigneur eut à la feste S. Jehan Baptiste : pour les deux surcots, deux fourreures de

' Matthaeus Parisiensis, Chronica majora, an. 1245, cdit. Luard, t. IV, p. 502.

* Pelletier du roi.

menuvair, chascune de 386 ventres ; pour manches et poingnez, 60; pour le corps de la houce, 440; pour le chaperon, 110 *. » En 1316, la petite Marguerite, fille de Philippe V, avait reçu le jour dé la Toussaint une robe de trois garnements, auxquels on ajouta un corset rond et une pelisse de fourrure^. Brantôme, parlant des jolies filles d'honneur dont s'entourait Catherine de Médicis, dit encore que « le roy et les reynes leur donnoient de grandes livrées^. »

Le corset, que je viens de citer, n'avait aucun rapport avec le nôtre. C'était un vêtement de dessus à l'usage des deux sexes, moins long, mais aussi ample que le surcot, souvent fendu sur le côté et à manches*.

* Douët-d'Arcq, Comptes de V argenterie, p. 99.

2 Ibid., p. 32.

3 Édit. Lalanne, t. V, p. 398.

^ tt C'était une courte tunique sans manches, » dit M. Quicherat, p. 242; mais cette assertion est contredite par plusieurs documents contemporains. On lit, en effet, dans le compte de l'argentier Geoffroi de Fleuri pour l'année 1316 : tt Pour madame Blanche, fille le Roy, pour un corset de camelin, ouquel il ot une fourreure tenant 124 ventres, et 12 ventres pour les manches... » Et dans le compte d'Etienne de la Fontaine pour 1352 : « Pour les fourreures d'un corset ront d'escarlate pour madame la roy ne de Navarre, une fourreure de menuvair de 160 ventres, et pour les manches 24 ventres. » (Douët-d'Arcq, p. 43 et 177.)

Toutefois, c'est précisément au quatorzième siècle que Ton commença en France à considérer la finesse de la taille et la raisonnable ampleur de la poitrine comme une beauté.

De là, l'adoption par les coquettes d'une large ceinture, alors appelée bandeau, où l'on pourrait voir l'origine de notre corset actuel. Fortement serrée à la taille au moyen d'un lacet, elle remontait assez pour soutenir les seins, en même temps qu'elle étreignait le milieu du torse, rendu ainsi plus flexible et plus mince. Je lis dans Le roman de la rose :

Et si les seins elle a trop lourds, Qu'un bandeau vienne à leur secours, Dont sa poitrine fasse étreindre Et tout autour ses côtes ceindre, Puis attacher, coudre ou nouer *.

Comme cela paraissait charmant, et qu'avant tout il fallait suivre la mode, les femmes à qui la Providence n'avaient rien donné à maintenir usèrent d'un artifice dont le secret s'est fidèlement transmis de siècle en siècle : elles faisaient coudre à la chemise ou au vêtement de dessous certainscoussinets rembourrés, piqués, et disposés de manière à imiter la nature.

Celles-là pouvaient encore espérer plaire,

1 Édit. elzév., t. III, p. 237.

mais elles devaient renoncer à passer pour de véritables élégantes. On n'avait droit à ce titre que si Ton se décolletait, si Ton portait une robe ou un surcot largement ouverts, non seulement sur la poitrine, mais encore dans le dos :

Belle gorge a-t-elle et cou blanc ?

Que le ciseau d'un coup savant Avec tant d'art la décolète Que sa cbair luise blanche et nette Deiïii-picd derrière et devant.

Il n'est rien d'aussi séduisant '.

Un trouvère de la fin du treizième siècle, Robert de Blois, blâme cette coutume malséante, et ajoute que les femmes ne se bornaient pas à laisser voir leur gorge et leurs épaules, qu'elles découvraient aussi leurs jambes et même leurs flancs :

De ce se fet dame blasmer

Qui seut • sa blanche char monstrer

A ceux de qui n'est pas privée.

Aucune lesse defferinée '

Sa poitrine, pour ce c'on voie

Cominc fetement* sa char blanchoie.

* Roman de la rose, t. III, p. 235.

* Qui a l'habitude de. . . — Du verbe latin solere. ^ Découverte.

* De quelle façon.

Une autre lesse tout de gré Sa char apparoir au costé, Une de ses jambes descuevre :

Prudhom ne loe pas ceste œuvre ^

N'oublions pas de dire que ces ouvertures étaient en partie défendues par des affiches^ c'est-à-dire des broches, des agrafes, des épingles. Mais le sévère moraliste à qui nous devons toutes ces indiscrétions n'en recommande pas moins aux femmes de ne permettre à nul homme, sauf à leur mari, d'introduire leur main dans les endroits si mal protégés :

Gardez qu'à nul home sa main Ne laissiez mctrc en vostre sain, Fors celui qui le droit i a.

Sachiez qui primes controuva Afiches ', que por ce le fist Que nus hom sa main n'i méist En sain de famé où il n^a droit.

Il leur donne encore d'autres sages conseils. Ne vous laissez embrasser sur la bouche que par votre mari. Quand vous êtes dehors, ne portez pas vos yeux de-ci de-là, mais regardez tout droit devant vous, et saluez débonnairement les amis que vous rencontrez :

* Le chastiement des dames. Dans Méon , Fabliaux et contes, édit. de 1808, t. II, p. 187.

' Sachez que celui qui inventa les épingles.

point OU un gipon, justaucorps serré par devant sur la poitrine à Taide d'un rang de boutons. Les chausses, collantes comme le reste du costume, montaient très haut, et le bon ton voulait que chaque jambe fût d'une couleur distincte. La housse avait été remplacée par la houppelande, sorte de robe de chambre traînant jusqu'à terre, et dont la jupe s'ouvrait par devant et par derrière. Le chaperon était devenu immense, sa cornette retombait sur le dos et sur les côtés, allait parfois battre les jambes comme une queue de béte. Les Chroniques de Saint^DeniSy rédigées par des religieux bien pensants, n'hésitèrent pas à accuser ces modes bizarres d'avoir été la cause du désastre de Crëcy en 1346 :

L'orgueil estoit moult grant en France, et meismemeut es nobles et en aucuns autres, c'est assavoir : en orgueil de seigneurie, et en convoitise de richesse, et en deshonnesteté de vesteure et de divers babis qui couroient communément par le royaume de France. Car les uns avoient robes si courtes qu'ils ne leur venoient que aux nasches ' ; et quant il se baissoient pour servir un seigneur, il monstroient leurs braies et ce qui estoit dedens à ceux qui estoient derrière eux. Et si estoient si étroites qu'il leur falloit aide à eux vestir et au

* Aux fesses. — Du latin nates.

(lespoillier ', et sembloit que l'en les escorchoit quant l'en les despoilloit. Et les autres avoient* robes fronciées sur les rains comme femmes. Et si avoient leurs chaperons destrenchiés * menuemcnt tout en tour. Et si avoient une chance d'un drap et l'autre d'autre. Et si leur venoient leurs cornettes et leurs manches près de terre : et sembloient mieux jugleurs ' que autres gens. Et pour ce, ce ne fu pas merveille se Dieu voult corriger les excès des François par son flael * le roy d'Angleterre *.

Dix ans plus tard, la défaite de Poitiers eût été due encore à la colère de Dieu, protestant contre la magnificence déployée par les seigneurs dans leurs vêtements. Le continuateur de Guillaume de Nangis nous les montre chargeant de perles et de pierreries leurs capuchons et leurs ceintures, ornant de plumes leurs coiffures®. Aussi, le chevalier de La Tour Landry apprenait à ses filles et leur « prouvoit par la saincte Escripture » que quand les chrétiens font si grand étalage de

^ Quand ils les ôtaient.

^ A bords découpés. La mode en était toute récente.

^ Bateleurs.

* Son fléau.

« Édit. Paulin Paris, année 1346, t. V, p. 462.

® « Perlas et margaritas in capuciis et zonis dcauralis et argenteis deportare... gestare plumas avium in pileis adaptatas. » Continuatio chronici Gnillelmi de JSangiaco , édit. Géraud, t. II, p. 235.

M La vie parrim o .kCTiKFois

toilette» extravagantes^ Diea s'înrite cmiire le fiente hamainy et décharné sur lui « moptailté, grai» gaerres et ddnges ' . ?

Christine de Pisan était toot à Eût de cet avU, et elle s^érertoait à coisiircr les ticcs de wn temps, les halntudes effeminëes cp'^avait contracrtées mie partie de la noblesse.

Combien de seigneurs, écrit-elle,

ne se lèreroient

Derers le matin, s'ils n'aToient En hyrer le feu bien à point.

Et qae on chanffast leur pourpoint.

Et de rarlèâ £^nt tas entour Pour les «ervir... '.

Avant d'abandonner le quatorzième siècle, revenons aux tailleurs de robes, complices de tous les méfaits que j'ai racontés.

Nous avons vu que les Tailles de 1292 et de lîJOO mentionnent seulement, Tune 15 et Tautrc 27 tailleurs de robes. Ils étaient cependant au nombre de 75 au moins en 1293, nniiéc où ils firent reviser les statuts de la communauté. Leurs noms figurent en tète

' Pngo 104.

* Le livre de mutatation de fortune, manuscrit de la lUMiuthèquo nationale, cité par Paulin Paris, Les manU' tvrits françois, t. V, p. 141.

toilettes extravagantes, Dieu s'irrite contre le genre humain, et déchaîne sur lui « mortalité, grans guerres et déluges'. »

Christine de Pisan était tout à fait de cet avis, et elle s'évertuait à censurer les vices de son temps, les habitudes efféminées qu'avait contractées une partie de la noblesse.

Combien de seigneurs, écrit-elle,

ne se lèveroient

Devers le matin, s'ils n'a voient En hyver le feu bien à point, Et que on chauffast leur pourpoint, Et de variés grant tas entour Pour les servir... *.

Avant d'abandonner le quatorzième siècle, revenons aux tailleurs de robes, complices de tous les méfaits que j'ai racontés.

Nous avons vu que les Tailles de 1292 et de 1300 mentionnent seulement, l'une 15 et l'autre 27 tailleurs de robes. Ils étaient cependant au nombre de 75 au moins en 1293, année où ils firent reviser les statuts de la communauté. Leurs noms figurent en tète

* Page 104.

^ Le livre de mutatation de fortune^ manuscrit de la Bibliothèque nationale, cité par Paulin Paris, Les manu^ scrits françoiSf t. V, p. 141.

de l'acte ^ et on peut y relever les suivants :

Jehan Viacor, tailleur le Roy •.

Lambert, tailleur madame la Roy ne ' .

Robert de Sancheures, tailleur aux enfans le RoyK

Guillaume le Roi, tailleur Mon Seigneur Challes ».

Guillaume de Rouam, tailleur la Comtesse de Valois •. .

Ymbert, tailleur tEvesque ^.

Jehan, le tailleur des Marmousetz ^,

Geoffroy Lengevin •.

. Henry de la Huchette ".

Robin Lençlois de Quiqu'en poit ".

* Statuts et ordonnances des marchands maîtres tailleurs d'habits y pourpointiers, chaussetiers de la ville, fauxbourgs et banlieue de Paris. 1763, in-l2.

2 Philippe le Bel.

' Jeanne de Navarre.

^ Philippe le Bel eut de Jeanne de Navarre sept enfants, quatre fils et trois filles.

» Troisième fils de Philippe le Bel. Il fut roi sous le nom de Charles le Bel.

* Femme de Charles, comte de Valois, troisième fils de Philippe le Hardi.

^ Simon Matifas de Bucy était alors évêque de Paris.

^ De la rue des Marmousets dans la Cité. Dès 1206, on la trouve nommée vicus Marmosetorum, Elle allait de la rue de la Juiverie au cloître Notre-Dame.

* De la rue Geoffroy-Langevin, qui existe encore. Elle portait ce nom dès le milieu du treizième siècle.

*^ De la rue de la Huchette, qui portait ce nom dès 1284. Elle existe encore.

'* De la rue Quincampoix, qui existe encore. Elle portait déjà ce nom en 1210.

Herbert, le tailleur du Temple '.

Ces nouveaux statuts diffèrent surtout des premiers par la manière dont fut réglé le choix des jurés. La surveillance du métier appartint à trois jurés dont Tun était préposé au quartier de la Cité, l'autre à la rive gauche et le troisième à la rive droite. Ces jurés étaient élus par huit maîtres du métier et agréés par le prévôt de Paris dans la forme ordinaire*.

Leur nombre fut porté à quatre en 1366, et ces nouveaux statuts * ne limitent plus Faction des jurés dans des quartiers déterminés.

^ Je donne ces noms tels qu'ils sont orthographiés dans une copie certifiée conforme en 1759 par Ladvocat, docteur et bibliothécaire de Sorbonne. Ils sont tout différents dans un texte publié en 1837 par M. G. Depping {Ordonnances sur le commerce de Paris de 1270 à 1300, p. 412). Jehan Viacor devient Jehan Victor, Robert de Sancheures devient llobert de Sauchevrel, Guillaume le Roi devient Guillaume Roussel, etc.

^ J'interprète ainsi l'article 5, dont la rédaction est loin d'être claire. En voici le texte : « 11 aura oudit mestier trois homes establis. C'est assavoir un deçà les pons, un en la Cité et l'autre delà les pons, qui seront establis par le pré' vost de Paris en la manière dessus [dessous?) dicte. Lesqueux sis premiers des hommes {^Lesquels dits preud* hommes? prend' hommes est un nom souvent donne' aux jurés) , huit du mestier esliront, et les présenteront au prévost de Paris ou à son conmiandement (à son représentant) y qui recevra les seremens d'iceulx, qui garderont bien et loialment ledit mestier, »

* Dans les Ordonn. royales, t. VIII, p. 548,

De nouvelles revisions ou confirmations eurent encore lieu en décembre 1402', en août 1405*, en octobre 1441^, en septembre 1461*, en juin 1467% en août 1484% en novembre 1511'', en juillet 1566® et en juin 1583®. Je ne m'attarderai pas à relever les innovations qui furent ainsi introduites successivement au sein de la communauté, elles sont toutes résumées dans les statuts cle 1660, dont je donnerai plus loin*® une analyse détaillée.

* Ordonn. royales, t. VIII, p. 548.

2 Ibid,, t. IX, p. 90.

* Ibid., t. XIII, p. 338.

* Ibid., t. XIX, p. 402.

« Ibid., t. XVI; p. 654.

« Jbid., t. XIX, p. 402.

^ Bibliothèque nationale, manuscrits Delainarre Arls el métiers, t. IX, £* 114.

« Ibid,, t. IX, f» 117.

^ Statuts et ordonnances, etc., p. 33.

*® Voy. ci-dessous, le chapitre VI.

CHAPITllE II

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