‹ Les magasins de nouveautésChapitre 19 sur 34 · LE RÈGNE DE HENRI IV · texte numérisé non relu

LE RÈGNE DE HENRI IV

Marguerite de Navarre, reine de la mode. — Les fraises et les vertugadins. — Luxe de Gabrielle d'Estrées. — Extrait de l'inventaire 'de ses meubles. — Marie de Médicis. — Gomment les raffinés du seizième siècle prononçaient le français. — Magnificence déployée au mariage du Dauphin. — Le costume de Henri IV. — Sa réponse aux députés du clergé. — Sa misère avant la reddition de Paris et durant la campagne de Picardie. Il ne possède que douze chemises et cinq mouchoirs.

Les modifications introduites dans le vêtement durant le règne de Henri IV eussent très bien pris place dans le chapitre précédent, mais il m'a répugné de mêler à l'abominable dynastie des Valois la figure bonne, gaie, aimable et fine du Béarnais. Je ne puis cependant empêcher qu'il ait épousé Marguerite, une fille de Henri H et de Catherine, qui n'a pas démenti sa race. Un jour, en présence de toute la Cour, son digne frère Henri HI lui jeta à la tête le nom de tous les galants qu'on lui prétait, non sans cause, et la chassa de Paris.

Henri IV accordait à sa femme une indulgence dont il avait grand besoin pour lui-même ; il eût donc volontiers pardonné. Mais après un éclat aussi public, il lui était difficile de reprendre sa volage compagne. Le divorce, dès lors arrêté dans son esprit, ne fut toutefois prononcé qu'en 1599, et Marguerite ne revint s'installer à Paris qu'en 1605. Elle entrait dans sa cinquante-deuxième année, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir encore des aventures galantes et de donner le ton aux élégantes de la capitale. Brantôme, qui paraît avoir professé pour elle une admiration un peu excessive, l'a représentée comme l'arbitre de la mode^, a célébré ses « belles et superbes façons, coiffures gentilles, inventions et ornemens^ : iî

Je n'aurois jamais faict, écrit-il, si je voulois descrire ses parures et ses formes de s'habiller ausquelles elle se monstroit plus belle; car elle en changeoit de si diverses, que toutes luy estoient bien séantes, belles et propres, si que la nature et l'art faisaient à l'envy à qui la rendroit plus belle. Ce n'est pas tout, car ses beaux accoustremens et belles parures n'osarent jamais entreprendre de

» Tome IX, p. 253.

* Tome VIII, p. 31.

couvrir sa belle QOTqb ny son beau sein, craignant de faire tort à la veue du monde, qui se paissoit sur un si bel object ; car jamais n'en fut veue une si belle, ny si blanche, si pleine, ny si charnue, qu'elle monstroit si à plain et si descouverte que la pluspart des courtizans en mouroient, voire des dames, que j'ay veues, aucunes de ses plus privées, avec sa licence, la baiser par un grand ravissement*.

Marguerite avait conservé la mode des grandes fraises, et eMe inventa une cuiller à long manche qui lui permettait de manger la soupe sans tacher sa toilette. Elle portait aussi les vastes vertugadins de l'époque, comme le prouve un mot charmant du secrétaire d'État Pierre Forget, mot que je suis désolé de ne pouvoir reproduire ici . Ceux de mes lecteurs qui voudront le connaître le trouveront dans le Perroniana^ , Sur la fin du règne, les fraises furent remplacées par le collet montant, sorte d'éventail formé de dentelles que des fils d'archal maintenaient ouvert derrière la tête.

Comme je ne prétends pas dissimuler les faiblesses de Henri IV, je reconnais qu'il y eut alors une seconde reine de la mode, Gabrielle d'Estrées, gentille poupée, qui exerça

» Tome VIII, p. 35.

^ Édition de 1691, p. 145.

son empire avec plus de magnificence et moins de goût que Marguerite. Quand Henri IV fit à Paris son entrée solennelle, Gabrielle « marchoit un peu devant lui, dans une litière toute découverte, chargée de tant de perles et de pierreries si reluisantes qu'elles offusquaient la lueur des flambeaux ^ . » Au mois de novembre suivant, étant marraine avec le roi pour compère, « elle estoit vestue d'une robbe de satin noir, tant chargée de perles et pierreries qu'elle ne se pouvoit soustenir *. » Six mois après, Les toile écrivait encore dans son Journal : « On me fit voir un mouchoir qu'un brodeur venoit d'achever pour madame de Liancourt*, laquelle devoit le porter le lendemain à un ballet, et en avoit arresté de prix avec luy à dix-neuf cens escus, qu'elle luy devoit payer comptant * . » Lestoile nous raconte aussi que, pendant le carnaval de l'année 1595, « furent faits à Paris force ballets, mascarades et collations; et à la Cour

* Journal de Lestoile, 15 septembre 1594. — Henri IV fit son entrée à Paris u aux flambeaux, entre sept et huict heures du soir. »

* Journal de Lestoile, 6 novembre 1594.

' Henri IV avait marié Gabrielle à un gentilhomme picard nommé Liancourt-Damerval.

* 12 novembre 1594.

encore plus, où les plus belles dames, richement parées et magnifiquement atournées, et si fort chargées de perles et pierreries qu'elles ne pouvoient se remuer, se trouvèrent ^ »

L'inventaire des biens de Gabrieile est conservé aux Archives nationales. Il prouve à la fois la passion et la folle générosité du roi pour une femme qu'il avait enlevée à Bellegarde, lequel avait lui-même succédé dans ses bonnes grâces à Henri III, à Longueville, à Brunet, à Stenay et à bien d'autres. La Bibliothèque de l'école des chartes a analysé ce document, où figurent par vingtaines des manteaux, des habits de cheval, des cotillons, des robes d'un luxe insensé. Voici la description d'une de ces dernières :

Une robbe de veloux vert découpé en branchages, doublée de toille d'argent, et icelle chamarrée de passemens d'or et d'argent, avec des passe-poilz de ^atin incarnadîn. Ladite robbe à double queue, garnie de son corps à grandz manches à la Bollonnoise de mesme, avec les bourletz aussy de mesme.

Prisée par Nicolas Fleury, brodeur ordinaire du Koy, maistre brodeur, huit cens escuz.

Le mot corps signifie ici corsage. Les bour^ lets ou bourrelets représentaient une sorte d'ai-

> 5 février 1595.

leron placée en haut de chaque manche, mode que nos femmes viennent de reprendre.

Voulez -vous savoir ce que représentaient les huit cents écus qu'avait coûté cette jolie robe? On aurait eu pour ce prix deux riches carrosses et quatre magnifiques chevaux.

M. de Fréville, auteur de l'article que je cite, ajoute en note :

Nous trouvons que la moitié seulement du prix de cette robe de huit cents écus égale la valeur réunie d'un attelage de quatre chevaux gris-pommelés, u aagés de cinq à six ans, prisez trois cents escuz, » et d' « un carosse, doublé par dedans de velours orangé, garny de franges de soye, à crespines d'argent et picqué par escailles, prisé cent escus ^ »

Gabrielle était morte on 1599. L'année suivante, Henri IV se remariait. La nouvelle reine portait ce nom deMédicis, déjà si funeste à la France. Vingt-sept ans, grande et grosse, triste, jalouse, acariâtre, revêche, têtue, bigote, elle ne dissimula pas longtemps sa répugnance pour un mari en qui elle devinait un hérétique relaps. De là l'influence prise sur elle par d'Épernon, jadis mignon de Henri III,-

* Bibliothèque de l^ École des chartes, !'• série, t. H^ (année 1841^2), p. 158.

drôle violent et hautain qui avait toujours fait profession de préférer l'Espagne à Thérésie.

Marie de Médicis était arrivée, traînant à sa suite un cortège de freluquets italiens dont tout le souci fut de piaffer autour d'elle. Depuis les expéditions de Charles YIII et de Louis XII, surtout depuis l'avènement de Catherine, c'est-à-dire depuis plus d'un siècle, la France était ainsi exploitée par une bande de Cisalpins, bavards, bruyants, vantards, avides, qui ne purent la ruiner, mais qui infligèrent à sa langue des flétrissures dont les traces subsistent encore. C'est contre eux que Henri Estienne écrivait en 1578 ses Dialogues du nouveau langage françois ùalianizé et autrement desguîzé, principalement par les courtisans de ce temps. Au son clair de la diphtongue oi, ceux-ci substituaient celui de l'e fermé ou de 1'^ ouvert : moi, toi, foi, roi, loi, étroit, droit, etc., étaient prononcés par les uns mé, té, fé, ré, lé, être, dré, par d'autres moè, toè^foè, roé, loé, étret, dret, etc., formes que nos paysans ont conservées. Au lieu de dire françois, harnais, j'iroisy j'étois, je venois ^ les courtisans prononçaient, en insistant sur Vs finale, français, harnais, j'irais, j'étais, je venais, formes

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