‹ Les magasins de nouveautésChapitre 20 sur 34 · XV · texte numérisé non relu

XV

qui ont fini par prévaloir. Les raffinés s'étaient misàbléser; dans leur bouche, affection %t changeait en afëtion, Alexandre en Alesandre. Et puis, il était du meilleur goût de joindre la première personne du singulier à celle du pluriel, de AivefavonSy f étions, f aimions ^falions^ je venions ^ François I", imitant le style qui commençait à dominer autour de lui, écrivait au connétable de Montmorency : ii J 'avons espérance qu'y fera demain beau temps, veu ce que disent les estoilles que j 'avons eu très bon loysir de veoir. Je n'oblie de vous dire que nous avons failly le cerf, et Perot * s'en est fouy , qui ne s'est ousé trouver devant moy^. » Dans le baragouin des courtisans, je fais y je vais devenaient je foas^ je voas; trois mois y troas moas ; avez^vous, à vous ; \o prenait le son de ou, er celui de ar : chose, costé, lionne, Rome, serment, guerre, Pierre s'énon-

' Pensez à tous, ô courtisans,

Qui lourdement barbarisans Tousiours j'allion, je venion dites.

[Remonstrance aux courtisans amateurs du françois italianizé et autrement desguisé. En tête des Dialogues de Henri Estienne.)

' Un chien sans doute.

' Lettres de Marguerite d'Angouléme, sœur de François 1", publiées par F. Génin, p. 467.

çaient chouse, coustéj lioune, Roume^ sarment, guarre, Piarre *.

Pour avoir le portrait complet de ces aigrefins, il faut encore se les représenter marchant sar la pointe des pieds, branlant la tète en parlant, mâchant de Tanis confit et rongeant sans cesse un cure-dent. Si Henri II ou ses frères revenaient au monde (ce dont le diable nous garde), il est probable qu'ils auraient quelque peine à nous comprendre et nous prieraient de ne pas parler trop vite ; encore entendraient-ils mieux le langage d'un paysan que celui d'un Parisien.

Revenons à Marie de Médicis.

Il faut reconnaître que Henri lui fut fort infidèle, mais il se montra vis-à-vis d'elle aussi hon et aussi prodigue qu'il l'avait été pour ^abrielle, et il la laissa déployer souvent une Magnificence qu'il n'approuvait guère. Avant la Révolution, les princes du sang, ondoyés au Moment de leur naissance, n'étaient baptisés ^Ue beaucoup plus tard. Louis XIII, né le 27

IN 'estes vous pas de bien grands fous De dire chouse au lieu de chose ?

De dire j*ouse au lieu de j'ose?

Et pour trois mois dire troas moas?

Pour je fay, vay^je foas, je vous ?

{fiemonstrance, etc)

donc point de me voir raconter un peu vite la succession des modes écloses durant le dixseptième siècle, époque caractérisée par Tiniportance qu'y prennent les perruques, les dentelles, les rubans, les bottes, les gants et les parfums.

Au reste, cette période commence bien. A coup sûr, je n'entends pas faire allusion à Tavènement de Louis XIII, indigne fils du Béarnais, qui tint tout de sa mère et ne ressembla en rien à son père. Richelieu ne .put avoir aucune influence sur le costume, TÉglise lui ayant fourni le sien. C'est cependant sous cette double domination que fut adopté un fort louable habillement, simple sans vulgarité, élégant sans clinquant, ne dessinant pas trop les formes du corps et se prêtant bien à tous ses mouvements.

Le chapeau à larges bords est gracieux et fait pardonner l'ampleur du rabat qui couvre une partie des épaules. Le pourpoint, boutonné du haut, s'entr'ouvre ensuite de manière à laisser apercevoir le linge. Le haut-de-chausses, image raccourcie de notre pantalon actuel, descend jusqu'au milieu du mollet, où il rencontre le large revers des bottes. Par-dessus tout cela flotte, retenu sur l'épaule gauche, un

petit manteau, alourdi par un vaste collet, et qui ne dépasse guère la taille; c'est celui que les mauvaises langues du temps ont nomme manteau à la clistérique '.

Fait étrange, ce costume gracieux et commode subsista longtemps, à peine modifié par le caprice de quelques originaux. Les raffinés s'en montrent satisfaits et y restent fidèles. Ils ne renoncent pas non plus à leur habitude de maltraiter la langue française. On ne dit plus : il a de l'esprit, mais il a esprit ; je l'ai traité en faquin, mais je l'ai traité de faquin. Il est toujours du bon ton de prononcer, en insistant sur toutes les lettres : parait, disait, chouse, contantemans , genteilhomme, etc. *. Qui nous délivrera de ces italianismes? Un Italien. La Fronde va naître. La presse politique déchire ses langes, et en une année neuf cents pamphlets dirigés contre Mazarin se répandent dans la capitale '. Comme ils ne sont pas rédigés par des gens de Cour, Ton y raille sans pitié l'accent du premier ministre :

* Le Diogène François, dans Éd. Fournier, Variétés historiques, t. I, p. 12.

* Voy. Le satyrique de la Cour (1624) . Dans Ed. Fournier, Variétés, t. III, p. 262. — Les lois de la galanterie (1644), p. 24 et sniv.

' Gabriel Naodé, Jugement de tout ce qui a esté imprimé contre le cardinal Mazarin, p. 105.

GVst merveille comme il desg^oisc Quand il veut en lang^ue Françoise.

Il sçait fort bien dire, Buon jour, Comme vous pourtez-vous, moussour, Jo vous fars pouf assourance Ounjour quelque bénévolance '.

Mazarin n'en triomphe pas moins de la Fronde, et derrière le trône se dresse de nouveau une robe rouge. Franchissons une dizaine d'années, et arrivons au jour où Louis XIV, affranchi de toute tutelle, est réellement roi.

Dans le petit monde qui nous occupe, notre attention doit se porter d'abord sur la communauté des tailleurs. J'ai dit* que, vers 1630, ceux-ci ayant hérité pour une part de la corporation des chaussetiers, prirent dès lors le titre de tailleurs d'habits-chaussetiers , En 1655, voulant concentrer entre leurs mains le privilège de it faire et vendre toutes sortes d'habits dont l'on se sert et dont l'on pourra se servir à l'avenir pour couvrir et habiller toutes sortes de personnes, de quelq^ue qualité, âge et sexe qui se puissent présenter®, » ils s'entendirent avec les pourpointiers, seuls concurrents qui

* La Juliade ou discours de VKurope a Mgr le duc d'Orléans. 1650, in-4°, p. 10.

' Voy. ci- dessus, p. 68.

» Statuts de imQ,^rX,%

leur restassent. Un contrat d'union fut passé, le 28 juillet, entre les maîtres des deux communautés, et ils s'intitulèrent à dater de ce moment tailleurs d'habitsrpourpointiers-chausse' tiers. Cette réunion donna naissance aux statuts de 1660, qui restèrent en vigueur, à peu près sans changements, jusqu'à la Révolution.

Aux termes de ces statuts ' :

Chaque maître ne pouvait avoir à la fois qu'un seul apprenti^, et la communauté ne devait pas recevoir plus de dix maîtres par an^.

L'apprentissage durait trois ans, et était suivi de trois ans de compagnonnage^. Le nombre des compagnons employé par chaque maître ne pouvait dépasser six^ ; tous étaient logés et nourris chez leur maître, «à ses gages, pain, pot, lit et maison, disent les statuts, y^ Leur salaire était fixé à quatre livres par mois pour les meilleurs, à trois livres et à quarante sous pour les autres, à dix sous par jour pour ceux qui travaillaient à la journée®.

1 Statuts et ordonnances des marchands maîtres tailleurs d*habits-pourpointiers-chaussetiers de la ville, fauxbourgs et banlieue de Paris, 1763, in-12, p. 53.

* Article 6.

' Article 7.

* Article 6.

« Article 27.

« Article 12.

Les ouvriers arrivant à Paris s'adressaient au clerc de la communauté, qui se chargeait de les placer^.

Quatre jurés, élus pour deux ans, administraient la corporation. L'élection était faite par cent vingt maîtres désignés à tour de rôle. Les candidats devaient savoir lire et écrire, et avoir au moins dix années de maîtrise*. Les jurés et les bacheliers* élisaient encore seize jeunes maîtres, qui étaient chargés des visites ordinaires dans les magasins ; chacun d'eux devait en faire au moins une par semaine*.

Les jurés procédant aux visites étaient tenus de revêtir leur robe et leur toque ^, et de se

^ M Tous garçons et compagnons tailleurs seront tenus de prendre maître incontinent qu'ils seront arrivés en ladite Ville et Fauxbourg de Paris, dans la huitaine du jour de leur arrivée, ou bien se retirer vers le clerc dudit métier, pour leur être pourvu d'un maître, ou sortir de la Ville, Fauxbourgs et Banlieue, à peine de prison... Et ne pourront lesdits compagnons et garçons tailleurs être placés chez les maîtres que par le clerc dudit métier, afin de les pouvoir trouver si besoin étoit. Et défenses sont faites audit clerc de les placer autre part que chez les maîtres dudit métier, sur peine de soixante livres d'amende contre les contrevenans. » Article 22.

* Article 24.

^ On appelait bacheliers les maîtres qui avaient passé pa"" la jurande.

* Article 20.

5 Article 34.

faire accompagner par un sergent ou un commissaire du Châtelet*.

Le nombre des maîtres était alors d'environ seize cents*.

Comme aux siècles précédents, c'était toujours le client qui fournissait l'étoffe à son tailleur. M. Jourdain lui-même ne faisait pas autrement*.

Une communauté de frères tailleurs, établie sur le modèle de celle des frères cordonniers, avait été fondée en 1645. Elle fut successivement installée dans la rue Saint-Denis, puis près de la rue Sainte-Opportune, et enfin rue Bertin-Poirée.

En 1671, un tailleur de Paris, nommé B. Boullay, consacra à son art un grand volume

^ Articles 22 et 24. — Sur ce« visites, voyez Comment on devenait patron, p. 102, 232 et suiv.

« Article 24.

' M. JOURDAIN, regardant l'habit du tailleur.

Ah! ah! monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m'avez fait. Je le reconnois bien.

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