‹ Les magasins de nouveautésChapitre 21 sur 34 · M. JOURDAIN · texte numérisé non relu

M. JOURDAIN

Oui; mais il ne falloit pas le lever avec le mien.

{Le bourgeois gentilhomme y pièce jouée en 1670, acte II, scène viii.)

; PRIVÉE U'AUTRËFOIS.

in-folio', dont Colbcrt accepta la dédie

et qui est orné d'un très beau porirait dq

grand ministre.

A la personne de Louis XIV étaient nttachi trois tailleurs, qui devaient « se trouver tous les matins en la garderobe du Roy pendant qu'il s habille, en cas qu'il y eût quelque choi à coudre ou à raccommoder aux habits*. »

En 1683, le tailleur de la reine se nommai George Marie*. Le roi avait pour preniîi tailleur : en 1072 le sieur Ourdault", et e 1692 le deur Barthélémy Autran", qui ceci pait encore cette position en 1712, avec se fils Jean-Barlhélemy en survivance. Ghacu des tailleurs du roi recevait six cents livres É gages et avait bouche à Cour toute l'annfîe'^ ce qui veut dire qu'ils étaient nourris aix

' Le tailleur lincère, contenant les moyens pour biw» pralii/uer toutes sortes de pièces d'ouvrage pour lei hahit d'hommes et la quantité' des esloffes qu'il y doit entrer A chaque espèce...

' <• Monseigneur, Le» «oins que vous voulez bien pren<In ponr loutea les manufaotaree de ce royaume, ot particulière mentpour cellea îles éslotfeB, m'ont faîl prendre la bardisMi de vous offrir ce pelit recoeiiil... -

' L'eslat de la France pour 1672, p. 102.

' Manuscrit» Delaïaarre, arl« et métiers, l. IX, p. 1Ï8. .

• Estât de la France, Uiid.

" Le livre commode pour 1698, t. II, p. 58,

' Trni.ouillel, Étal de la France pour 1712, I. I, p. Mi

palais, qu'ils avaient leur place marquée à l'une des nombreuses tables qui y étaient servies.

C'était un précieux privilège, et les artisans qui en jouissaient représentaient bien l'aristocratie de leur corporation. En ce qui touche celle des tailleurs, restée un peu dans l'ombre durant les règnes de Henri IV et de Louis XIII, elle avait le droit d'espérer une revanche éclatante à l'avènement d'un roi jeune et beau, passionné pour la magnificence sous toutes les formes. Toutefois^ ce roi fait une exception, une seule, il prohibe avec une inflexible volonté l'or et l'argent sur les vêtements... de ses sujets. Ce sera là un luxe à part, qu'il réserve pour lui, pour certains officiers de ses troupes et pour quelques privilégiés. Je n'ai pu retrouver la première ordonnance rendue à cette occasion, mais elle fut souvent renouvelée dans la suite. Celle du 29 décembre 1644* s'exprime ainsi : « N'entend non plus comprendre Sa Majesté dans les susdites défenses les juste au corps des seigneurs et gentils hommes de sa Cour et suite, ausquels Sa Majesté aura permis, par ordre et brevet signé

* Delaniarre^ Traité de la police^ t. I, p. 406»

d'Elle, de pouvoir porter de l'or et de l'argent, soit gallon, dentelle ou broderie, su rieur juste au corps. » Ainsi fut créé le justaucorps à brevet^ dont on s'est beaucoup moqué depuis, mais auquel aspirait tout courtisan, car le nombre en était limité, et la faveur du maître pouvait seule l'accorder. Bussy-Rabutin écrivait le 3 décembre 1662 :

Le Roi me parut si gracieux en me parlant, que cela m'obligea de lui demander la permission de faire faire une casaque bleue, ce qu'il m'accorda.

C'étoit peu de chose... Mais il faut savoir que Sa Majesté a voit fait choix, au commencement de cette année, de soixante personnes qui le pourroient suivre à tous ses petits voyages de plaisir sans lui en demander permission, et leur avoit ordonné de faire faire chacun une casaque de moire bleue eu broderie d'or et d'argent pareille à la sienne *•

Saint-Simon nous apprend encore que cette casaque était « doublée de rouge, brodée d'un dessin magnifique, or et un peu d'argent...

Jusqu'à la mort du roi, dès qu'il en vaquoit une, c'étoit à qui l'auroit entre les gens de Cour les plus considérables, et si un jeune seigneur l'obtenoit, c'étoit une grande distinction^, tj

* MémoireSy 3 décembre 1662, édil. Lalanne, t. H? p. 133.

* Mémoires, édit. de 1874, t. XII, p. 69.

Ce bienheureux personnage recevait alors un brevet signé du roi et contresigné par un secrétaire d'État. J'en copie l'auguste formule sur celui qui fut accordé en 1665 au prince de Condé :

Aujourd'hui, 4 du mois de février 1665, le Roi étant à Paris, ayant par son ordonnance du 17 janvier dernier', ordonné que personne ne pourroit faire appliquer sur les justaucorps des passemens de dentelles ou broderies d'or et d'argent, sans avoir la permission expresse de Sa Majesté par brevet particulier : Sa Majesté, désirant gratifier M. le prince de Condé, et lui donner des marques particulières de sa bienveillance qui le distinguent des autres auprès de sa personne et dans sa Cour, elle lui a permis et permet de porter un justaucorps de couleur bleue, garni de galons, passemens, dentelles ou broderies d'or et d'argent, en la forme et manière qui lui sera prescrite par Sa Majesté. Sans que, pour raison de ce, il lui puisse être imputé d'avoir contrevenu à la susdite ordonnance; de la rigueur de laquelle Sa Majesté l'a relevé et dispensé, relève et dispense par le présent brevet. Lequel, pour témoignage de sa volonté, elle a signé de sa main et fait contresigner par moi son conseiller

* Cette ordonnance, qui est datée du 16 et non du 17 janvier, a été publiée pour la première fois (et par extraits) dans la Bévue rétrospective (3* série, t. II, 1838, p. 381). Elle se borne à renouveler les édits précédents et en particulier l'ordonnance du 24 décembre 1644, que j'ai citée plus haut.

â04 La vie PRIVEE D'AUTREFOIS.

secrétaire d'État et de ses commandemens et finances.

La forme de ce vêtement dut changer plusieurs fois, et ces modifications procurèrent au marquis de Tardes, courtisan accompli, l'occasion d'un joli mot que madame de Sévigné nous a conservé. Tardes, ami du jeune roi et confident de ses premières amours, abusa des secrets qu'il possédait, et fut exilé cil lOGi. Rappelé dix-neuf ans après, il reparut à la Cour avec le justaucorps à brevet qu'il portait au temps de sa faveur. Le roi s'en moqua, et M. de Tardes lui dit : « Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non seulement on est malheureux, mais on est ridicule * . »

Le nombre de ces justaucorps était de quarante seulement en 1686*. A la fin du règne, ils ne conféraient plus guère d'autre prérogative que celle de pouvoir « être portés quai* qu'on fut en deuil de Cour ou de famille»

pourvu que le deuil ne fût pas grand ou qu^^* fût sur ses fins'. » Ils n'en restaient pas moi^^^ recherchés. Le Régent accorda le justaucor J^^

1 Lettre du 26 mai 1683, t. VII, p. 237.

' Dangeau, Journal, 27 septembre 1686, t. I, p. 393.

' Saint-Simon, t. XII, p. 70.

bleu à M. de Saint- Sernin en 1717 \ au comte de Guise en 1719* et à bien d'autres encore.

Puis, il « en donna à qui en voulut, sans s'arrêter au nombre, et les fit par là tomber tout à fait^. î)

Pour les simples mortels, le justaucorps était un vêtement de dessus qui datait du règne de Louis XIII. Il recouvrait alors le pourpoint et était lui-même recouvert du manteau^. Sous Louis XIV, le justaucorps devint plus ample et plus long, prit Taspect d'une redingote droite à jupe un peu étoffée, et on commença à lui donner le nom d'habit.

Vers 1670, le pourpoint disparaît, et est remplacé par le justaucorps, sous lequel s'étale la veste, ample gilet muni de poches.

Le pourpoint n'avait pas conservé jusque-là la forme gracieuse qu'il adoptait sous le règne précédent. Il fut raccourci de manière à laisser

* D'Argenson, Journaf, édit. Rathery, t. I, p. 22.

^ Nous avons son brevet, qui diffère seulement au début de celui que j'ai reproduit ci-dessus. En voici les premières lignes : u Aujourd'hui, quinzième février 1719, le Roi étant ù Paris, désirant traiter favorablement M. le comte de Guise, Sa Majesté, de l'avis de M. le duc d'Orléans, Régent, lui a permis et permet de porter un justaucorps, etc. » Revue ^rétrospective, année 1838, p. 381.

' Saint-Simon, t. XIII, p. 287.

* Tallemant des Réaux, t. IX, p. 2T3.

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