‹ Les magasins de nouveautésChapitre 22 sur 34 · XV · texte numérisé non relu

XV

entre lui et le haut-de-chausses uii vide par lequel bouffait la chemise. Elle en faisait autant sur la poitrine, débordant le pourpoint largement ouvert. Madame de Motteville trouvait très ridicules ces « petits pourpoints qui ne couvroient ni le corps ni l'estomac*. »

Frosine aussi se moquait avec Harpagon de « Testomac débraillé des jeunes blondins, >• et ne comprenait pas que Ton pût « s'attacher à ces animaux-là*. »

Afin qu'un flot de linge divisât bien le corps en deux parties, le haut-de-chausses était attaché très bas. Celui qui caractérise cette époque est la rhingrave, « cotillon » assez semblable à la large culotte de nos zouaves.

La mode en fut introduite par un grand seigneur étranger^, Charles, comte palatin du Rhin'' et frère de la princesse palatine, qui était elle-même belle-sœur de Louis XIV et devint mère du Régent. Il fut blessé au siège de Maëstricht en combattant avec nos troupes^ et il passa plusieurs années en France, où

^ Mémoires^ édit. Petitot, t. XL, p. 54.

^ V Avare, joué en 1668, acte II, se. v.

^ Voy. Ménage, Dictionnaire étymologique, t. II, p. 408.

* Voy. Dangeau, Mémoires, 29 octobre 1688, t. II, p. 198*

5 Mme de Sévigné, Lettre au, 31 juillet 1676, t. IV, p. 559.

il était toujours nommé M. le Rhingrave'.

En 1666, Alceste raillant Gélimène, lui disait :

Est-ce par les appas de sa vaste rhin(]frave

Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave'?

et en 1670, le tailleur du Bourgeois geniil" homme se vantait d'avoir a un garçon qui pour monter une rhingrave est le plus grand génie du monde, et un autre qui pour assembler un pourpoint est le héros de son temps '. » Le justaucorps, la veste et la rhingrave constituent le vêtement classique des belles années de Louis XIV. Il faut y ajouter les rubans, qui remplacent les ornements d'or et d'argent prohibés par les édits somptuaires.

Aucune époque n'en fit un pareil abus. Dès 1661 Sganarelle ne voulait pas entendre parler

... De ces cotillons appelés hauts-de-chausses, De ces souliers mignons, de rubans revêtus Qui vous font ressembler à des pigeons pattus, Et de ces grands canons où, comme en des entraves, On met tous les matins ses deux jambes esclaves. Et par qui nous voyons ces messieurs les galants Marcher écarquillés ainsi que des volants *.

* Rheingraff comte du Rhin.

* Le Misanthrope, acte II, se. i.

' Acte II, se. Tiii.

^ Volants, ailes de moulins à vent. — L'école des maris, ftcte I, se. I.

Quatre ans après, Pierrot décrivant à Charlotte le costume des gens de Cour lui disait :

Que d'histoires et d'engingorniaux boutent ces messieurs-là les courtisans ! Je me perdrois là dedans, pour moi, et j'étois tout ébaubî de voir ça... En lieu d'haut-de-chausses, ils portent une {jardcrobe aussi lar{je que d'ici à Pâques; en lieu de pourpoint, de petites brassières qui ne leur viennent pas jusqu'au bricliet * ... Ils ont de grands entonnoirs de passement aux jambes, et parmi tout ça, tant de rubans, tant de rubans que c'est une vraie piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soient farcis tout depuis un bout jusqu'à l'autre*.

Cette orgie de rubans ne doit pas être trop reprochée à Louis XIV, car ses débuts datent du temps où il était encore enfant. Un très curieux manuel du bon ton en 1644 donnait aux gens du bel air les conseils suivants :

Il y a de certaines petites choses qui coustent peu, et néantmoins parent extrêmement un homme, faisant connoistre qu'il est entièrement dans la galanterie, d'autant que les mélancoliques, les vieillards, les sérieux et les personnes peu civilisées n'en ont point de mesme ; comme par exemple d'avoir un beau ruban d'or et d'argent au chapeau, quelquefois entremeslé de soye de quelque belle couleur, et d'avoir aussi au devant des chausses

^ Creux de l'estomac.

* Don Juan, acte II, se. i.

sept OU huict des beaux rubans satinez et des couleurs les plus esclatantes qui se voyent. L'on a beau dire que c'est faire une boutique de sa propre personne, et mettre autant de mercerie à Testallag^e que si l'on en vouloit vendre, il faut observer néantmoins ce qui a cours. Et pour monstrer que toutes ces manières de rubans contribuent beaucoup à faire parestre la galanterie d'un homme, ils ont emporté le nom de *jaiands par préférance sur toute autre chose*.

En réalité, ces galants étaient des coques de rubans que Ton posa d'abord un peu partout, sur l'épaule, le long des ouvertures du pourpoint, autour du haut et du bas-de-chausses, sur les souliers, aux poignets, à la garde de l'épée, etc. Ils finirent par trouver leur place sur le haut du corps principalement, et aussi sur le ventre où ils représentaient un petit tablier finissant en pointe. Corneille, dès 1634, mentionne les galants dans La galeine du Palais :

Si tu fids ce coup-là, que ton pouvoir est grand ! Yiens^je te veux donner tout à l'heure un galant*,

dît Aronte, écuyer de Lysandre. Onze ans après , Scarron met en scène un jeune libertin,

' Les loix de la galanterie, réimpressioD de 1855, p. 17. * Acte IV, se. XIV.

Un plisseur de canons, un de ces fainéans Qui passent tout un jour à nouer des palans*.

Tout le monde en portait, même les valets comme Gros-René^, mais ces galants-là étaient faits de neige ^ et de nonpareille*.

Une Mazarinade de 1650 leur dit bien leur fait :

Aujourd'huy sous mille galans,

Rou{jes, gris, bleus, jaunes, noirs, blancs.

Le daineret trouve son conte*.

Car il cache en effet sa lioiite.

Ça, qu'on luy donne des canons

Qui soient doubles, larges et longs,

Et qui soient bordez de dantelle

A la Fronde la plus nouvelle <*.

Qu'ils fussent ou non à la Fronde, les canons garnissaient le genou, et avaient pour mission de réunir le haut-de-chausses au bas-dechausses. C'était un large rouleau de toile, autour duquel s'attachaient des dentelles et des rubans. Un peu plus bas, le vaste épanouis-

' Jodelet, acte II, se. v.

* Dépit amoureux, acte IV, scène iv.

^ Dentelle très commune faite au métier. (Voy. le Dic' tionnaire de Trévoux, t. VI, p. 171.) On en faisait auiii des rabats. (Voy. Courval-Sonnet, Satyre ménippée, p. Sô*)

* Étroit ruban sans valeur.

^ Sic.

^ Vers à la Fronde sur la mode des hommes, p. 9.

Il faut prendre pour bons Gaulois et gents de la vieille Cour ceux qui se tiennent à une mode qui n'a plus de cours, à cause qu'elle leur semble commode. Il est ridicule de dire ; « Je veux tousjours porter des fraises, pource qu'elle me tiennent chaudement; je veux avoir un chapeau à grand bord, d'autant qu'il me garde du soleil, du vent et de la pluye; il me faut des bottes à petites genouillères, pource que les grandes m'embarrassent. >» G^est n'entendre pas qu'il se faut captiver • un peu pour estre toujours bien mis. Ne dit-on pas qu'il ne faut pas penser avoir toutes ses aises en ce monde?...

L'on sera avcrty en général que dès aussitost qu'il y a quelque nouveauté introduite, il y a de l'honneur à Tobserver, afin qu'il semble quasi que l'on en soit l'autheur, et craignant que l'on ne s'imagine que l'on ait seulement le reste des autres. Pour ce sujet, il faut avoir soin de faire dépescher les tailleurs, car il y en a <le si longs, et au contraire il y a des modes qui durent si peu, qu'elles sont passées avant qu'un habit soit faict ^.

Ceci était écrit vers 1643, et Louis XIV ne songeait guère alors à devenir l'arbitre du costume. D'autres s'en chargeaient, comme on Ta vu ; et, à propos des modes et du respect qu'on leur doit, Molière pouvait écrire en 1661 cette charmante contre-partie du mor-

^ Contraindre, gêner.

Les loix de ta galantericy p. 12 et 17.

quelque vieil penard d'estre boutonné tout du long».

Le jeune seigneur dont je reproduis ici l'image, d'après une gravure qui date de 1650, porte au chapeau le beau ruban d'or dont j'ai parlé , des galants parent ses épaules et son ventre, des canons terminent son haut-dechausses, et des ronds de boites s'étalent audessus de sa chaussure.

J'ai dit ce que Molière pensait des canons en 1661, mais on n'avait pas attendu jusquelà pour faire leur procès. Cinq ans auparavant, Loret nous présentait le seigneur Nobilis, très fier de porter jusqu'à seize cents galons sur son haut-de-chausses, et qui

Voyoit avec ravissement

Ses rubans de couleur exquize

Et ses canons d'étofe grize,

Qui de rondeur (mensonge à part)

Avoient deux aunes demy-quart.

Des enfants jouaient à cligne-musette autour de l'élégant gentilhomme, et deux d'entre eux eurent l'heureuse inspiration de s'aller dissimuler dans ses vastes canons,

Lequel le voulut bien. Et comme Ils étoient spacieux assez,

* Page 15.

sera pas la dernière... » Il dit encore : « Le courtisan autrefois avoit ses cheveux, étoit en chausses et en pourpoint, portoit de larges canons, et il étoit libertin. Cela rie sied plus : il porte une perruque, l'habit serre, le bas uni, et il est dévot : tout se règle par la mode^ » On a cent fois cité cette phrase pour montrer le changement qui s'opéra dans le costume des courtisans, alors que Louis XIV devenu vieux passa sous la domination de Mme de Maintenon. Il ne faut rien exagérer. D'abord, on portait perruque même au plus beau temps de la jeunesse du grand roi*; ensuite, on peut très bien être dévot et libertin tout à la fois^ Il est vrai que les ronds de bottes avaient disparu avec l'usage des bottes, remplacées par des souliers ou de légères bottines. Les canons et les galants avaient été abandonnés, mais le justaucorps d'un élégant comportait encore pas mal de rubans et son chapeau pas mal de plumes. Marana écrivait : « Tout le monde s'habille avec beaucoup de propreté : les

^ De la mode (chap. écrit vers 1688), édit. Servois, t. Il, p. 150.

* Voy. Les soins de toilette, p. 56, 60 et suiv.

' « Je le peins dévot et je crois l'avoir attrapé; mais il m'échappe et déjà il est libertin. » Labruyère, t. II, p. 151.

rubans, les miroirs et les dentelles sont trois choses sans lesquelles les François ne peuvent pas vivre. L'or et l'argent sont devenus si communs qu'ils brillent sur les habits de toutes sortes de personnes, et le luxe démesuré a confondu le maître avec le valet ^ »

Ces lignes datent de 1697, année où eut lieu le mariage du duc de Bourgogne. Le Mercure galant va nous faire connaître jusqu'à quel point on y exagéra la simplicité, l'austérité même dans les vêtements :

On n^a jamais poussé si loin la magnificence des habits.

Le Roy en avoit un de drap d'or, relevé sur les tailles d'une épaisse et riche broderie d'or.

Monseigneur estoit vêtu d'un brocard d'or, avec une broderie d'or sur les tailles.

Celuy de monseigneur le duc de Bourgogne étoit de velours noir en manteau. Il étoit brodé d'or en plein, et le manteau doublé d'une étoffe d'argent pareillement brodée d'or, mais d'une broderie délicate. 11 étoit en pourpoint, en chausses ouvertes, en grosses jaretières et couvertes de dentelles telles qu'on les porto it autres-fois.

L'habit de madame la princesse de Savoie étoit d'un drap d'argent brodé d'argent avec une parure de rubis et de perles.

* Page 42

Sis LA VIE PBIVÉE D'AUTREFOIS.

Monseigneur le dac d'Anjoa et mooseigpiear le doc de Beny avoient des just'aocorps de velours, coaveits de broderies d or, et des vestes très riches.

L'habit de Monsieur étoit superbe. Il étoit de velours nmr, avec dVpaisses boutonnières de broderie d'or sans intervalle, et de gros boutons de diamans. Sa veste étoit d*or, et le reste de sa parure étoit de la même richesse.

Monsieur le duc de Chartres avoit un habit de velours gris blanc, couvert d'une broderie d'or trèsagréable, enrichy de diamans, de rubis et d'émeraudes.

Monsieur le Prince et monsieur le Duc avoieot des habits d*une grande beauté, et singuliers. Celuy de monsieur le Prince étoit de velours noir, brodé d'or en plein d'une très fine broderie, et les tailles manfuées par une plus forte et plus riche.

Monsieur le duc du Maine et monsieur le comte de Toulouse avoient aussi ^des habits fort magnitiijues.

Madame, madame la duchesse de Chartres et madame la Duchesse en. avoient à peu près de même goust, c'est à dire des plus belles étoffes d'or, relevées d'agrémens d'or les plus forts et les pl^^ riches qui se puissent faire. Leurs coiffures et leurs corps * estoient chargez de toutes sortes de pi^f' reries.

Lliabit de Mademoiselle fut généralement admiré. 11 estoit de velours vert, couvert d'une broderie d'or d'un goût exquis, avec une parure de diamans et de rubis.

' Leurs corsaires.

Madame la princesse de Gonty, la douairière, avoit aussi un habit de velours vert en broderie d'or magfnifique, avec beaucoup de pierreries.

L'habit de mademoiselle de Gondé estoit de velours incarnat brodé d'or et d'argent, avec quantité de pierreries.

Grand nombre de seigneurs et de dames avoient des habits qui n'étoient guère inférieurs à ceux dont je viens de vous parler. Les dames qui n'estoîent plus de la grande jeunesse estoient vêtues de velours noir, avec de très belles juppes, ou brodées ou chamarées d'or, et estoient parées de riches croix de diamans K

Presque à la même date, le poète Eustache Lenoble dépeignait ainsi le costume d'un galant vivant loin de la Cour. Il met en scène un singe, qui veut se déguiser en petit-maître pour plaire à Iris :

Rêvant donc aux moyens d'en prendre la parure, Après avoir rôdé chez cent jeunes galans. Enfin chez un d'entr'eux il vit par avanture La garderobe ouverte, et se glissa dedans.

Après qu'une fine chemise.

Riche d'une maline à patron tout nouveau.

Eut couvert sa vilaine peau.

Bas rouges bien tirez, et la culote mise, D'une veste à fonds d'or l'estomac fut paré, C'est-à-dire qu'au dos ce n'étoit pas de même.

* N«> de décembre 1697, p. 209 et suiv.

Dessus just'au-corps bleu très-bien fait et doré,

D'une mag^nificence extrême.

L'ondoyante steinkerke * enfin passa ses bouts

Par la sixième boutonnière,

Et la perruque de bon g^oût

Retroussée à la cavalière, Fut, à nœuds allongiez, se rejetter derrière •.

Une autre fable du même auteur nous présente un épervier qui s'est « vêtu en bourgeois : »

Just'au-corps de drap noir, et la veste semblable. Grand manteau qui passoit le genou de deux doits,

Rabat bien joint, perruque brune, Castor fin, tresse d'or, gans blans, bas bien tiré. Soulier proprement fait et d'un veau bien ciré, Enfin tel qu'un marchand à qui rit la fortune '.

Pour donner le dernier trait au tableau des austérités mises à la mode par Louis XIV vieilli, rappelons que, l'année même de sa> mort, donnant audience à l'ambassadeur d^ Perse, il portait « un habit d'une étoffe or* et noir brodé de diamans; il y en avoit pouï* douze millions cinq cent mille livres, et il étoit si pesant que le roi en changea aussitôt

* La steinkerque était une cravate. Voy. l'article consacré à la lingerie.

Le singe habillé. Dans les Œuvres, édit. de 1718, t. IV, p. 95.

* L' épervier doreur de plumes, t. 111, p. 234

après son dîner ^ » Il « ployoit sous le poids, »> dit Saint-Simon*.

LES FEMMES

Le vertugadin et le fjuard-infante, — Ils sont remplacés par trois jupes superposées. — Longueur attribuée aux queues des manteaux, suivant la condition des personnes. — • Les transparents. — Fénelon et Boursault. — Vocabulaire galant de la toilette : Vinnocentey la culbute^ le mousquetaire j le boute-en-train, le tatez-y, \a Jardinière, les engageantes f les guêpes, les papillonSy le laisse^toutfaircy V effrontée y la gourgandine, etc. — Les robes battantes. — Les pretintailleSy \e» falbalas. — La passecaille et la chaconey la criarde, — Corset, corsage et corps. — L'institution des couturières. — Leur spécialité, leurs statuts. •— TiCs grandes couturières du dix-septième siècle.

Au début du règne de Louis XIII, les femmes n'ont pas encore abandonné la vertugade, qui s'est bornée à changer de nom et de forme. Elle s'appelle maintenant vertugadin ; c'est une armature plate qui fait le tour des hanches, et dont la jupe retombe en plis tout droits.

L'effet était fort laid. Mme de Motteville s'en consola en voyant que les Espagnoles

* Journal de Dangeau, 19 février 1715, t. XV, p. 364.

* Tome XI, p. 90.

venues en France à la suite de Marie-Thérèse portaient des vertugadins plus laids encore, auxquels elles donnaient le nom de guardinfante \ Et puis, Louis XIV régnait alors, et le vertugadin commençait à disparaître; on l'avait remplacé partiois jupes superposées, et qui avaient reçu de galantes dénominations.

La première, celle de la robe, était la modeste^ elle recouvrait la friponne^ qui elle-même dissimulait la secrète. La friponne surtout était destinée à être vue, soit que la modeste fût ouverte en pointe du haut jusqu'en bas, soit qu'on la relevât dans la ceinture, autour de laquelle elle se drapait en pans écartés.

Retroussée ainsi, elle devenait manteau^ et le manteau de Cour se terminait par une queue dont la longueur était déterminée par la condition des personnes. On l'augmenta même vers la fin du règne. En 1710, on accorda:

A la reine une queue de 11 aunes '•

Aux filles de France — 9 —

Aux petites-filles de France — 7 —

Aux princesses du sang — 5 —

Aux duchesses — 3 — '•

* Mémoirea, cdit. Petitot, 2® série, t. XL, p. 54.

* L'aune de Paris représentait environ 1"19*. ^ Saint-Simon, Mémoires, t. VII, p. 307.

Le corsage fut tantôt fermé et terminé en pointe, tantôt ouvert, et alors il devenait une gourgandine.

Les garnitures, les ornements accessoires variaient sans cesse au gré de la mode. En 16 76, on en était aux transparents^ que Mme de Sévigné décrit ainsi : « Avez-vous ouï parler des transparens? Ce sont des habits entiers des plus beaux brocards d'or et d'azur qu'on puisse voir, et par dessus, des robes noires transparentes ou de belles dentelles d'Angleterre ou de chenilles veloutées sur un tissu, comme ces dentelles d'hiver que vous avez vues. Cela compose un transparent, qui est un habit noir tout d'or, ou d'argent, ou de couleur, comme on veut. Et voilà la mode ^. »

N'en déplaise à Mme de Sévigné, la mode était beaucoup moins simple que cela, et comportait beaucoup d'autres détails charmants, charmants pour les femmes, bien entendu :

« Une coiffe, un bout de ruban, disait Fénelon, une boucle de cheveux plus haut ou plus bas, le choix d'une couleur, ce sont pour elles autant d'affaires importantes... L'humeur

* Lettre Hxx 5 novembre 1676, t. V, p. 133.

changeante qui règne parmi nous cause une variété continuelle de modes*. »

Fénelon parle ici en moraliste qui n'a pas creusé son sujet, et la moindre soubrette lui en eût remontré. Le poète Boursault, au contraire, dont une ou deux pièces sont restées au répertoire, avait approfondi la matière, et il va nous initier aux secrets d'une science qui ne manquait pas d'adeptes.

C'est en 1694 que fut jouée la comédie des Mots à la mode. Madame Josse tient à être proprement mise, et elle vient de recevoir un mémoire qu'il lui faut bien montrer à son mari. Celui-ci entre dans une violente colère. Ce n'est pas qu'il soit avare, mais la lecture de ce factum a excité sa jalousie, et il prétend chasser sa femme, dont l'inconduite lui semble évidente. Ses deux filles, Nannette et Babet, s'interposent :

Ce qui dans cet écrit vous paroît des injures Sont des noms que l'on donne aux nouvelles parures. Une robbe de chambre étalée amplement, Qui n'a point de ceinture et va nonchalamment, Par certain air d'enfant quelle donne au visage Est nommée innocente, et c'est du bel usage.

^ Education des filles, chap. X : La vanité de la beauté^ des ajustemens.

LES MAGASINS DE iSOUVEAUTÉS. 239

Il ne s'agit point de cela, dit M. Josse, pas sons aux articles suivants :

Nannette.

Voilà la culebvte, et là le mousquetaire.

Babet.

Un beau nœud de brillans dont le sein est saisi S'appelle un boute-en-train on bien un tâtez-y : Et les habiles gens en étimologie Trouvent que ces deux mots ont beaucoup d'énergie.

Nannette.

Une longue cornette, ainsi qu'on nous en void,

D'une dentelle fine et d'environ un doigt.

Est une jardinière, et ces manches galantes

Laissant voir de beaux bras ont le nom à^enga-

[géantes Babet.

Ce qu'on nomme aujourd'hui guespes et papillons^ Ce sont les diamans du bout de nos poinçons.

Qui, remuant toujours et jettant mille flammes, Paroissent voltiger dans les cheveux des dames.

Nannette.

L'homme le plus grossier et l'esprit le plus lourd Sçait qu'un laisse-tout-faîre est un tablier court. J'en porte un par hazard qui, sans aucune glose, Exprime de soi-même ingénument la chose.

Babet.

La coiffure en arrière, et que l'on fait exprès Pour laisser de l'oreille entrevoir les attraits. Sentant la jeune folle et la tête éventée.

Est ce que par le monde on appelle effrontée.

Nannette.

Enfin la gourgandine est un riche corset, Entr'ouvert par devant à l'aide d'un lacet. [fine, Et comme il rend la taille et moins belle et moins On a crû lui devoir le nom de gourgandine K

Je me permettrai d'ajouter quelques mots aux explications de Nannette et de Babet.

Les innocentes ^ dites aussi robes battantes^ avaient été inventées par Mme de Montespan « pour cacher ses grossesses, parce que ces robes-là ne laissent pas voir la taille. Mais lorsqu'elle les prenait, c'était comme si elle eût écrit sur son front ce qu'elle voulait cacher. Tout le monde disait à la Cour : « Mme de Montespan a pris sa robe battante, donc elle est grosse. îî Je crois qu'elle le faisait à dessein et dans l'idée que cela lui donnerait plus de considération à la Cour; c'était ce qui arrivait en effet ^. »

De ce que Vinnocente n'avait pas de ceinture, il ne faudrait pas conclure trop vite à la simplicité de ce vêtement. Dans une comédie qui date de 1695, Arlequin, déguisé «en dame du bel air w et recevant de Léandre

1 Scène XV. Dans le Théâtre, 1725, in-8% t. III, p. 131. * Correspondance de la princesse Palatine, lettre da août 1718. .

Une belle pièce d'étoffe, dit à son valet :

ce Cascaret, portez cela à mon tailleur, et dites-lui qu'il m'en fasse une innocente, et qu'il la garnisse jusqu'aux pieds de rubans couleur de feu rouge * . »

La culebiitSy culbute ou renverse était « un nœud de rubans de couleur que les jeunes demoiselles portoient presque sur le derrière de la coëffe^. »

Le mousquetaire, appelé aussi fripon, se Composait de « deux feuilles de rubans^ 5).

Mais le mot avait encore une autre signification ; il semble avoir désigné la petite frisure que nous nommons aujourd'hui un accrochecœur. Voici, en effet, la définition que me fournit le Dictionnaire de Trévoux : « Deux petites trousses de cheveux en anneaux, que les femmes faisoient autrefois descendre sur leur front au-dessus des yeux*. »

Une pièce jouée en 1695 nous apprend que l'on donnait alors le nom de boute-en-train à la grande allée des'Tuileries, celle où se mon-

* La foire Saint- Germain y acte II, scène 11. Dans Gherardi, Théâtre italien, t. VI, p. 241. .

' Dictionnaire de Trévoux, t. III, p. 58.

' Furetière, Dictionnaire universel, édit. de 1701, sans pagination...

* Dictionnaire de Trévoux, t. VI, p. 84. ... .

Page 1