‹ Les magasins de nouveautésChapitre 24 sur 34 · ISABELLE · texte numérisé non relu

ISABELLE

Hé non, cela ne me diverti roit pas.

GOLOMBINE.

Hé, le benêt, qui n'a pas l'esprit de voir qne pour vous divertir, il vous faut celui que vous ne sauriez porter une heure sans étouffer, et que nous ne saurions lasser sans serrer de toutes nos forces'.

Abandonnons ces inutiles jérémiades, et revenons à l'année 1675, où se produisit un des plus grands événements qu'ait enregistrés l'histoire de la toilette féminine : je veux parler de l'institution des couturières.

Jusque-là, les tailleurs possédèrent seuls le privilège d'habiller les hommes et les femmes. L'article 4 de leurs statuts de 1660 confirme encore ce monopole ; il est ainsi conçu r « H n'appartiendra qu'auxdits maîtres marchands tailleurs d'habits de faire et vendre toutes sortes d'habits et accoutremens généralement quelconques à l'usage d'hommes, de femmes et d'enfans. » Par exception, les filles des maîtres tailleurs pouvaient, avant d'être mariées, «habiller les petits enfans jusqu'à l'âge

* Acte II, se I

de huit ans seulement ' . » Le tailleur d'autrefois ne saurait donc être comparé à notre Couturier actuel, dont la spécialité est d'habiller les femmes; il avait le privilège exclusif de confectionner indistinctement tous les vêtements des deux sexes, même ceux de l'emploi le plus intime.

Durant plusieurs siècles , le mot couturière n'eut d'autre sens que celui de couseuse ou de lingère*. Puis, quelques femmes entreprirent le faire des vêtements pour les dames ; elles réussirent peu à peu à se créer une petite clientèle, et vers le milieu du siècle nous les trouvons officiellement qualifiées de couturières. Les tailleurs, exaspérés par cette concurrence, leur faisaient une guerre acharnée, les écrasant d'amendes , saisissant chez elles étoffes et costumes, portant plaintes sur plaintes au lieutenant général de police.

Malgré tout, l'industrie des couturières

* Statuts et ordonnances des maîtres marchands tailleurs r habits, pour pointiers de la ville de Paris, p. 53.

^ On lit dans un compte dressé en 1389 pour Isabeau de Bavière : « A Robinette Briseiniche, couturière de la Reine, pour la façon de deux chemises longues et larges, etc. » £t dans le compte d'Etienne de la Fontaine pour 1352 u Asseline Dugal, couturière du Roi, pour sa peine de tailler, coudre et façonner les ouvrages de linge dessus diz, etc. » (Dans Douët-d'Arcq, Comptes de Vargenlerieyi^. 360 et 95.)

prospérait, et il ne manquait pas à la Gourde grandes dames pour plaider leur cause auprès du roi. Elles se décidèrent donc à lui adresser une requête, par laquelle elles le suppliaient de prendre ce nouveau métier sous sa protection, de lui accorder des statuts et de l'érigçr en communauté régulière. « Plusieurs femmes et filles, dit Louis XIV, nous ayant remontré que de tout temps elles se sont appliquées à la couture, pour habiller les jeunes enfans et les personnes de leur sexe, et que ce travail étoit le seul moyen qu'elles eussent pour gagner honnêtement leur vie : elles nous auroient supplié de les ériger en communauté et de leur accorder les statuts qu'elles nous auroient présenté pour exercer leur profession. »

Le roi les renvoya au lieutenant général de police et aux procureurs du Châtelet, qui donnèrent le 7 janvier 1675 un avis favorable.

tt Ayant été informé, dit encore le roi, que Tusage s'étoit tellement introduit parmi les femmes et filles de toutes sortes de condition, de se servir des couturières pour faire leurs juppes, robbes de chambre, corps de juppeset autres habits de commodité, que, nonobstant les saisies qui étoient faites par les jurez tailleurs, et les condamnations qui étoient pro-

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noncées contre les couturières, elles ne laissoientpas de continuer de travailler comme auparavant; que cette sévérité les exposoit bien à souffrir de grandes vexations, mais ne faisoit pas cesser leur commerce : et qu'ainsi leur établissement en communauté ne feroit pas un grand préjudice à celle des maistres tailleurs, puisque jusques icy elles ne travailloient pas moins, bien qu'elles n'eussent point de qualité*. Ayant d'ailleurs considéré qu'il étoit assez dans la bienséance, et convenable à la pudeur et à la modestie des femmes et filles, de leur permettre de se faire habiller par des personnes de leur sexe lorsqu'elles le jugeroient à propos... »

Le roi, mû encore par d' « autres bonnes considérations, » érigea donc « la profession de couturières en titre de maîtrise jurée, pour faire à l'avenir un corps de métier; n respectant toutefois le droit des tailleurs, qui purent,

' On appelait maîtres sans qualité ceux qui n'avaient fait ni apprentissage, ni compagnonnage, ni chef-d'œuvre. En général, ils devaient leur maîtrise à un édit. Les rois, en montant sur le trône, en se mariant, en faisant leur entrée solennelle dans leurs bonnes villes, etc., créaient, pour se procurer de Targent, des maîtres qui payaient parfois fort clier ce privilège, et que les corporations étaient forcées d'admettre dans leur sein. Voy. Comment on devenait patron, p. 209 et suiv.

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