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comme par le passé, continuer, mais sans privilège exclusif, à confectionner tous les vêtements de femmes ^
Acetédit, étaient joints les statuts accordés à la nouvelle corporation*.
Le premier article reconnaît aux couturières la faculté de faire et vendre des robes de chambre, jupes, corps de jupes, manteaux, hongrelines,' justaucorps*, camisoles, « et tous autres ouvrages de toutes sortes d'étoffes pour habiller les femmes et les filles ; » à la réserve cependant de la robe ou vêtement de dessus, qui restait le monopole des tailleurs. Elles pouvaient « employer de la ballaine^ et autres choses qu'il conviendra pour la façon et perfection des ouvrages. » Il leur était interdit de confectionner aucun vêtement d'homme, mais elles avaient le droit d'habiller les garçons qui n'avaient pas dépassé huit ans®.
* Edit de création de maistrise pour les couturières de w ville de Paris (30 mars 1675), à la suite des Statuts.
' Statuts, ordonnances et déclaration du Roy, confirma" tive (Ticeux, pour la communauté des couturières de la vi''^) fauxbourgs et banlieue de Paris. Paris, 1707, in-4".
' On nommait hongreline une veste étoffée qui était portée surtout par les servantes et les femmes du peuple. Le justaU' corps était une hong;reline plus ajustée et plus élégante, dont la forme rappelait celle du pourpoint masculin.
^ Baleine.
* Article 2.
Tous leurs ouvrages devaient être bien coupés, bien cousus, de bonne étoffe, et on leur recommandait « de bien mettre, appliquer et enjoliver ce qu'il conviendra pour leur perfection ' . »
L'apprentissage durait trois années, qui étaient suivies de deux années de service*.
Chaque maîtresse ne pouvait avoir en même temps plus d'une apprentie ; elle était cependant autorisée à en prendre une nouvelle au cours de la troisième année ^.
Après les cinq années de stage, l'ouvrière pouvait aspirer à la maîtrise. Elle devait d'abord présenter un certificat de bonne vie et mœurs, puis se soumettre à l'épreuve du Chefd'œuvre. Celui-ci était exécuté en présence des jurées et de huit maîtresses. Si elles le trouvaient suffisant, l'aspirante était conduite chez un des procureurs du Châtelet, qui lui faisait prêter le serment accoutumé et la recevait maîtresse*.
Les filles de maîtresse étaient dispensées de l'apprentissage et du Chef-d'œuvre*.
' Article 11.
' Article 4.
* Article 7.
* Article 5.
* Article 6.
Les maîtresses se divisaient, suivant l'époque de leur réception, en Anciennes, Modernes et Jeunes * .
La communauté était administrée par six jurées, élues pour deux ans; trois d'entre elles sortaient de charge chaque année. Les élections étaient faites par les jurées en charge, les anciennes jurées et quatre-vingts maîtresses désignées à tour de rôle*.
Les jurées devaient faire, tous les ans, au moins deux visites générales, pour lesquelles elles recevaient dix sols de chaque maîtresse'.
Les tailleurs n'avaient pas droit de visite chez les couturières, et réciproquement*.
Les tailleurs conservaient le droit d'habiller les fillettes, et eux seuls pouvaient confectionner les vêtements ajustés destinés aux femmes, les corsets par exemple. « Ce sont eux, dit V Encyclopédie méthodique, qui font ces corsets délicats et élégans qui, sans gêner le corps, soutiennent la taille, donnent de Télé-
* Articles 5 et 9. — En général, dans les corporations où cette distinction était établie, on nommdit Jeunes les maîtres qui comptaient moins de dix ans de maîtrise , Modernes ceux qui étaient reçus depuis plus de dix ans, et Anciens ceux qui exerçaient depuis vingt ans au moins.
* Article 9.
' Article il.
* Article 3.
vation et de la fermeté à la gorge, et rendent le maintien des femmes plus noble et plus agréable ' . » Les industriels qui avaient adopté cette spécialité s'intitulaient tailleurs pour femmes y ou tailleurs de corps de femmes et d' enfans^.
Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, avait pour tailleur Bandelet, propriétaire de la maison où mourut Molière en 1673. En 1672, les plus fameuses couturières de Paris étaient :
Mme Charpentier, rue Montorgueil.
Mme Villeneuve, près de la place des Victoires. Mmes Remond et Prevot, rue des Petits-Champs. Mme Billard, rue Sainte- Avoie, Mme Bonnemain, rue des Fossés Saint-Germain l'Auxerrois.
Mme Fauve, au port Saint-Landry '.
* Encyclopédie méthodique (1789), Jurisprudence, t. IX, p. 613.
* Abbé Jaubert, Dictionnaire des arts et métiers^ t. IV, p. 181.
' Le livre commode des adresses de Paris ^ t. II, p. 62.
habit de cérémonie ; toutefois a les hommes n'avoient pas encore introduit l'usage de porter un habit noir sans être en deuiP.»
Comme pardessus pour l'hiver, il faut mentionner l'avènement d'une affreuse importation anglaise, la redingote. Ce ne fut guère, au début, qu'un vêtement de cheval ou de voyage*. M. de Gesvres, recevant une lettre de cachet qui l'exilait, endossa une redingote et alla prendre congé du roi *. Somme toute, cette disgracieuse tenue n'était pas encore acceptée comme vêtement de ville en 1726.
Au mois de février de cette année, on lisait dans le Mercure de France :
Depuis l'année passée, les hommes portent beaucoup de redingotes. C'est une espèce de grand surtout boutonné par devant, avec un colet et des ouvertures derrière et aux cotez, dont l'origifl^ vient d'Angleterre. La redingote est faite à peu près comme une casaque, mais moins ample ; et toutefois plus longue et plus large qu'un just'au-corps- Dans les temps de gelée ou de pluye, on voit presque tout le monde en redingote. C'est un habit très peu parant, et qui selon les apparences fera pli^^ de fortune à la campagne qu'à la ville, où on coi»"
' Mme Campnn, Mémoires, chap. ix, * Barbier, Journal, 4 mars 1707.
' Barbier, Journal, septembre 1725,
mence à le trouver désagréable. A la chasse du Roi, quand il fait mauvais temps, tous les seigneurs sont en redingotes. C'est, à la vérité, un habit très-propre pour monter à cheval et pour résister aux injures de l'air '.
La veste, longue, large et à vastes poches, subit le même sort que le justaucorps, devint un gilet court et étroit. Peu d'années avant la Révolution, il fut « du bel air d'en avoir à la douzaine, à la centaine même, si Ton tenoit à donner le ton. On les brodoit magnifiquement avec des sujets de chasse et des combats de cavalerie, même des combats sur mer. C'étoit extraordinaire de cherté *. »
Ces dessins, dit un contemporain, varient à l'infini. On y voit de haut en bas de petits personnages fort jolis, des scènes galantes ou comiques. Des vendangeurs, des chasses, etc., ornent le ventre de nos élégans. On assure qu'un homme passionné pour les belles choses a fait commander une douzaine de gilets qui doivent offrir les scènes de /J/c/ia?'c/ Cœur^ de-Lioiiyde La folle par amour y de La folle journée, etc., afin que sa garde-robe devienne un répertoire savant de pièces de théâtre et puisse un jour lui servir de tapisserie * .
» Page 403.
* B** d'Oberkirch, Mémoires, t. II, p. 373.
* Mémoires secrets dits de Bachaumont, 1" décembre 1786, t. XXXIII, p. 229.
Leurs manières les trahissaient bien un peu; mais déjà, tous les élégants cherchaient à imiter celles du beau monde. Il y avait des ma î>e5 d'agrémens « qui formaient les jeunes gens à Tart de plaire, » qui leur apprenaient à annoncer leur arrivée dans un salon « par un joli frémissement des breloques \ » qui les instruisaient « à sourire devant un miroir avec finesse, à prendre du tabac avec grâce, à donner un coup d'œil avec subtilité, à faire une révérence avec une subtilité particulière, à parler gras comme les acteurs, à les imiter sans les copier, à montrer les dents sans grimace, etc. »
Comme on le voit, c'était là toute une science, et l'on ne pouvait se flatter de l'acquérir qu'à la condition de posséder quelques dispositions naturelles, beaucoup d'argent, un habile maître d'agréments et un bon tailleur. La corporation en comptait beaucoup de tels, et certains d'entre eux ont même 'laissé un nom dans l'histoire. J'ai déjà mentionné le fameux Scheling; un autre de ses con-
» S. Mercier, Tableau de Paris, t. II, p. 216.-1^^ comte de Vaublanc constate que les élégants portaieo' parmi leurs breloques « une petite clochette qui annoaÇ*'''' leur arrivée. » Mémoires, p. 138.
frères, le sieur Dartigalongue, mérite ici une place à part. Je crois être le premier qui lui consacre un souvenir, et, pour dire toute la vérité, je suis assez fier d'avoir découvert, dans les annonces d'un journal publié en 1770, que cet habile homme fut le créateur de ce que nous appelons aujourd'hui la confection. Lisez :
Le sieur Dartigalongue, maître et marchand tailleur à Paris, a établi depuis quelque tems un magasin d'habits neufs tout faits, de toutes espèces, •de toutes tailles, et des plus à la mode. Si ceux du magasin ne sont pas au goût des personnes qui veulent être promptement habillées, il est en état de les satisfaire presqu'à l'instant, par la quantité d'ouvriers qu'il employé. Il entreprend toutes les livrées avec le plus d'économie possible. Il fait des envois en province et jusque dans les pays étrangers ; mais les personnes qui voudront lui écrire, sont priées d'affranchir leurs lettres. Son adresse est A la Re~ nommée, rue de Savoye, fauxb. S. Germain, près la rue des Grands-Augustins '.
Les maîtres tailleurs étaient, en 1725, au nombre de 1,882^, chiffre qui paraît avoir peu varié jusqu'à la Révolution^. Cependant
* Affiches, annonces et avis divers, n" du 4 avril 1770, p. 55.
* Savary, Dictionnaire du commerce, t. II, p. 424.
' Hurtaut et Magny, en 1779, fixent ce nombre à 1,884, tl,p. 319.
Mercier, en 1 7 88 > dit que Paris comptait alors 2,800 maîtres et 5,000 ouvriers tailleurs ^
ha corporation avait son bureau quai de la Mégisserie, et elle était placée sous le patronage de la Trinité. La confrérie, que les statuts de 1583^ font remonter à Tannée 1402, se réunissait à Téglise de la Trinité, dans la rue Saint-Denis. Enfin, la communauté portait pour armoiries : De gueules à des ciseaux d^ argent ouverts en sautoir^.
LES FEMMES
La vertugadcy le vertugadiiiy les paniers, la crinoline, — Persistance de la mode des jupes bouffantes. — Quelle peut en être la cause? — Ses avantages et ses inconvénients. — Opinion de Montaigne. — Origine des paniers.
— Aspect d'une réunion de femmes ainsi parées. — Les paniers raillés au théâtre. — Satire composée par le chevalier d'iiénissart. — Un sermon du P. Bridaine. — Le cardinal de Fleury et les paniers. — Querelle de cotillons terminée par le bourreau.
Le corsage, les manches en pagode. — Les robes volantes.
— Le grand habit : le corps, la jupe, la traîne. — Le costume de présentation à la Cour. — Ce costume est un instrument de supplice. — Despotisme de la mode. — •
Tableau de Paris, t. X, p. 265.
* Article 29.
' Bibliothèque nationale, manuscrits, Armoriai général, t. XXV, p. 322.
Facture d*une marchande de modes pour un costume de présentation. — Les corps et les corsets, — La polonaise, le caracOy la lévite, — La lévite a queue de singe. — Cent cinquante espèces de garnitures pour les robes. — Le chat, — Le collet-monté. — Les modes a la Marlborough, — Les tournures^ nom qu'elles portent au dixhuiticme siècle. — Le costume des femmes se rapproche de celui des hommes. — La robe -redingote. — Les pantalons. — L'habillement des différentes classes de la société tend à s'unifier. — Variations de la mode. — Les 8,700 habits complets de l'impératrice Elisabeth. — La garde-robe de Marie-Antoinette. — La corporation des couturières.
Il serait assez curieux de rechercher d'où peut provenir la passion des femmes pour les robes bouffantes, pour ces exagérations de la jupe qui s'appelaient vertugale ou vertugadc au seizième siècle, devinrent vertugadin au dix-septième, prirent le nom de panier au dix-huitième et de crinoline au dix-neuvième. On abandonne de temps en temps ce volumineux ajustement parce qu'il paraîtrait ridicule de porter toujours le même costume, mais la séparation n'est jamais bien longue, et une force invincible y ramène sans cesse.
Cette ténacité est d'autant plus remarquable que chaque réapparition est saluée par des anathèmes et des plaisanteries, auxquelles s'associent volontiers les femmes elles-mêmes, et qui n'influent en rien sur l'universalité et
la durée d'une mode si étrange. Maintenue dans de raisonnables proportions, je ne la condamnerais qu'à moitié, car ses inconvénients sont compensés par d'indéniables avantages. Elle a le mérite de mettre en relief l'étoffe de la jupe, d'en faire ressortir les dessins et la beauté, surtout de produire des plis bien autrement gracieux que les tuyaux réguliers tombant le long des jupes plates. Cellesci dessinent le corps, et ne constituent dès lors ni une défense suffisante contre d'indiscrètes curiosités , ni une protection assez mystérieuse de charmes qui semblent souvent d'autant plus enviables qu'ils sont plus dissimulés. C'était l'opinion de Montaigne : « Pourquoy les femmes couvrent-elles de tant d'empeschemeiis, les uns sur les autres, les parties où logent principalement nostre désir et le leur ? Et à quoy servent ces gros bastions de quoy les nostres viennent d'armer leurs flancs, qu'à leurrer nostre appétit, et nous attirer à elles en nous esloignant ' . »
Il est clair qu'au dix -neuvième siècle comme au seizième, l'on peut accuser toute mode nouvelle de représenter un blâmable artifice de coquetterie. J'ajouterai mêm^
* Essais, liv. II, chap. xv.
LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS. î€9
que les hommes joueraient souvent un rôle bien sot en condamnant les artifices de ce genre. Mais on a attribué aux paniers une origine moins innocente. DansZa mode, comédie de Fuzelier jouée en 1719, Barbe Biencousue, maîtresse couturière, déclare qu'elle a «inventé de nouveaux paniers à ressorts, qui augmentent à mesure qu'une fille prend sur son compte la rondeur de sa taille * . »
Il y avait là une mine féconde et qui fut largement exploitée. Voici, par exemple, le texte d'une énigme que le Mercure galant ^voposa à ses lecteurs dans son numéro de décembre 1723 :
En province comme à la Cour, Mon art a paru nécessaire Pour répandre un nouveau mystère Sur les mystères de Tamour.
Le tempérament le plus sage.
Après avoir bien combattu, A la faveur de mon usage Fait souvent brèche à sa vertu.
Le beau sexe, plein d'inconstance.
M'inventa pour s'orner, contenter ses désirs. Et cacher à la médisance Le revenu de ses plaisirs '.
' Voy. Desbouliniers, Histoire du théâtre italien, t. 1, p. 325.
* Page 1371.
Inutile (l'avertir que le mot est panier.
Le Journal de Verdun répondît en accusant l'antique vertugadin de n'avoir pas eu d'autre destination :
r cacher les larcins d'à
Verlugf
DfutD
UJOI
Il est propre pour ce mystère :
On aie la vue au vulgaire De ce que l'amour y produit '.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que rien n'é la splendeur d'une réunion composée de grandes dames en paniers. Madame de Genlis en avait conservé le souvenir, et elle écrivait à une époque où cette mode ét.iit depuis long^^ temps abandonnée : « 11 est impossible des^^P faire une idée de l'éclat d'un cercle formé ■■ d'une trentaine de femmes, assises à côté les unes des autres. Leurs énormes paniers sembloient un riche espalier, artistement couvei de fleurs, de perles, d'argent, d'or, de Ions de couleur et de pierreries *. "
Les premiers paniers ne remontent guèi avant l'année 1719. Mais, depuis longtemps] " toutes les femmes de théâtre, qui ont oi
' Kuméro d'ociubrc 172*, p. 240.
* Dictionnaire des èlii;u<Hlrs, \. 11, p. ÏO.
nalrement des habits fort riches, principalement dans le sérieux, portoient une espèce de jupon qui ne venoit guère qu'à mi-jambe, fait d'une grosse toile gommée, assez large pour donner de la grâce, tenir les jupes en état et faire paroître la taille. Le bruit que faisoient ces espèces de paniers, pour peu qu'on les pressât, lui fit donner le nom de criardes. Les plus larges n'avoient pas deux aunes, pt hors le théâtre il n'y avoit que les dames du plus grand air qui en portassent ^ » S'il faut en croire le Mercure de France^ la mode de ces paniers avait pris naissance en Allemagne, d'où elle passa en Angleterre, puis en France. Elle y était définitivement fixée à la fin de 1722, bien que le théâtre raillât encore ses débuts. Au mois de novembre de cette année, fut jouée devant le roi à Chantilly une comédie dans laquelle figurent parmi les personnages Mme Vertugadin et Mme Fricfrac, toutes deux marchandes de paniers. La pièce se termine par un divertis^ sèment qui a pour refrain :
Il faut qu^à la mode Chacun s'accommode.
' Mercure de France^ numéro d'octobre 1730, p. 2,311.
Le fou rîntroduît, Le ssLQe la suit.
Ses inconstances y sont aussi célébrées, en vers faciles, par une « marchande de modes,^» qui chante :
Le vertug^adin, ridicule
Dans nos jeunes ans, Se porte à présent sans scrupule,
Comme au bon vieux temps.
Tous les aBquets
Et colifichets Qu'aujourd'hui l'on admire A la foire, au Palais, Dans deux jours feront rire.
Et de la satyre
Seront les objets '.
Une comédie, imprimée deux ans plus tard, met en scène une soi-disant marchande de paniers, nommée Mme de la Vertugadière.
Elle endoctrine une vieille cliente, énumère la beauté, l'utilité de ses marchandises, lui décrit la variété des modèles entre lesquels une élégante peut choisir. Elle lui vante les paniers solides, à l'usage des prudes ; lesplians^ préférés par les dames galantes; les mixtes adoptés par les femmes « du tiers état, » et
* Legrand, comédien du roi, Les paniers.
aussi les matelas postérieurs '. Je reviendrai tout à l'heure sur ce dernier article.
En 1727, le chevalier J.-F. d'Hénissart comparait à des boules les femmes rendues par leurs paniers aussi larges que hautes.
Encore, disait-il,
On loûroit les inventions
De ces ridicules parades
Si c'étoient des précautions
Pour leur servir de palissades.
Mais le public, trop indiscret,
Dit que cette vaine parure
N'est que pour prendre au trél)uchet
Ceux qui viennent à l'aventure.
Et la critique, sans é(jard,
Tient qu'incivile est l'habitude
D'avoir placé le traquenard
D'une façon qui soit si rude *.
Traquenard était le nom donné au premier Cerceau des paniers, à celui d'en haut. On en mettait ordinairement cinq. Les paniers dits à. l'anglaise en avaient huit; faits en toile glacée Ou en taffetas, ils coûtaient de dix à cinquante livres. On payait beaucoup plus cher ceux qui étaient ornés de broderies, de galons d'or et
' Les paniers ou la vieille précieuse, 1724, in-i2. * Satyre sur les cerceaux y paniers ^ criardes et manteaux Colons desfemmeSy et sur leurs autres ajustemens. In-i2.
d'argent*. Il y en avait de plus communs pour les petites gens, car, en 1729, tout le monde prétendait s'en parer : « Les dames n'en veulent pas démordre. Les paniers, plus grands qu'ils n'ont encore été, quoiqu^aussi embarrassans pour celles qui les portent qu'incommodes et choquans pour les autres, sont toujours fort à leur gré. Elles les chérissent extrêmement, et il n'y a pas jusqu'aux servantes qui ne sçauroient aller au marché sans panier*. » Le Mercure de France me fournit encore les renseignements suivants sur l'armature des paniers et sur les différentes formes qu'on leur donnait :
Les paniers furent ainsi appelés parce qu'ils étoient faits comme une espèce de cage ou de panier à mettre de la volaille, percez à jour, n'y ayant que des rubans attachez aux cercles, faits de nattes de cordes, de jonc ou de baleines. Aujourd'hui le corps du panier est fait en juppe, d'une toile écruë en gros taffetas sur lequel on applique les cercles de baleine. Quelques dames d'une grande modestie, mais en très-petit nombre, se sont tenues aux juppons piquez de crin, qui ne font pas un grand volume et qui font un effet raisonnable..'
Les paniers ont aujourd'hui plus de trois aunes
* Mercure de France, numéro d'octobre 1730.
* Mercure de France, numéro de mars 1729, p. 611* i
de tour. On les fait tenir en état par le moyen de petites bandes de nattes faites de jonc, ou de petites lames d'acier; mais plus ordinairement avec de la baleine, qui est fort flexible, qui se casse [moins et qui rend les paniers moins pesans. Ceux qu'on appelle à coudes, sont plus à la mode que ceux à ^u^rîdons; on les appelle à coudes, parce qu'ils sont plus largues par le haut et que les coudes posent presque dessus : ils forment mieux l'ovale que les autres '.
On a vu comment les poètes traitaient cette mode extravagante. L'Église, de son côté, ne s'en tenait pas aux railleries ; elle anathématisait les coquettes créatures qui ne savaient pas résister à de si tentantes séductions. Par la voix de ses pasteurs les plus écoutés, elle menaçait de terribles châtiments dans ce monde et dans l'autre les porteuses de paniers, ce qui revenait à damner d'un seul coup à peu près toutes les femmes. Le Père Bridaine, un prédicateur sans prétention, dont l'éloquence bizarre, grotesque même parfois, eut des éclairs de génie, consacra aux paniers un sermon tout entier*, dont quelques passages ûiéritent d'être recueillis :
* Numéro d'octobre 1730, p. 2,311.
* Vindignité et V extravagance des paniers pour les ^*nmes chrétiennes.
Je voudrois bien savoir, mesdames, de quel génie vous êtes poussées, et pour qui vous nous prenez, voulant, dans un état si g^rossier et si déplorable, passer à nos yeux et dans l'esprit du monde chrétien pour spirituelles et dévotes, chargées comme vous êtes de la misère d'un immense et superbe panier, qui tient à la ronde au moins la place de six personnes; cause funeste de l'embarras que vous donnez dans vos passag^es, prenant votre panier à deux mains et faisant voir un cercle de boiâ sous une jupe arrogeante et fastueuse. Tel est le charmant réglai et le spectacle que vous donnez au public dans nos églises, aux approches du saint autel et dans les rues de la grande ville...
Les paniers ne sont pas seulement une marque de folie et d'extravagance, mais encore d'une opération diabolique et propre à exciter au péché les malheureux hommes qui les regardent avec attention dans les femmes qui en sont parées et revêtues...
Ce grand panier, par son enflure énorme et son étendue démesurée, tient au moins la moitié d'une rue en largeur et vous fait paroitre, mesdames, tantôt une porteuse d'eau, comme si deux seaux étoient, sous votre jupe enflée, attachés à votre corps, tantôt comme une tambourineuse, formant à votre droite et à votre gauche deux enflures merveilleusement aplanies au-dessus, ressemblant à deux tambours cachés sous votre jupe, et ne manquant à vos mains que deux baguettes pour toucher dessus. Vous faites encore servir ces deux enflures à soutenir vos deux coudes, étrangement fatigués
de porter un fardeau si incommode et aussi lourd que votre esprit toujours en écharpe. Et c'est là, mesdames, tout ce qu'il vous faut pour vous bien tympaniser vous mêmes dans le monde universel : en voilà assez pour vous occuper toute votre vie.
Mais non contentes de vous en tenir là, comment la passez-vous cette vie destinée à faire votre salut, votre éternité heureuse ou malheureuse ? Ah ! vous la passez presque tout entière à vous parer, à vous plâtrer, à vous farder, à vous friser, à vous mirer, à vous idolâtrer, à traîner tout cet étalage de Satan dans les rues de la grande ville et jusqu'aux pieds de nos saints autels. C'est ainsi qu'au mépris de la pénitence, vous vous faites un amas d'iniquités que vous porterez après votre mort au tribunal de Jésus-Christ, notre grand et souverain Juge, après avoir mené une vie animale, mondaine et païenne jusqu'à la fin de vos jours...
Mais à quoi doivent s'attendre les dames mondaines et profanes^ qui sur cet article n'ont ni religion, ni pudeur, ni crainte de Dieu ; voulant vivre et mourir dans l'impénitence, chargées de l'énorme poids de leur panier, toujours fatigant et scandaleux ; soit qu'elles paroissent assises ou debout dans une boutique sous l'enflure de ce fastueux étalage, soit qu'elles se campent sur le pas d'une porte pour observer les passans ou pour les prendre au filet d'un séduisant appât. A quoi dis-je doivent-elles s'attendre, ces infortunées créatures, qu'à des désastres inouis, à des châtimens rigoureux de la part de Dieu, et en ce monde et en l'autre?