‹ Les magasins de nouveautésChapitre 26 sur 34 · XV · texte numérisé non relu

XV

Éloîg^nez donc de vous, mesdames, ces ajustemens mondains et superflus qui ne servent qu'à la vanité et à la pompe, qu'à donner de nouveaux et inutiles ag^rémens à la beauté d'un corps mortel et périssable. Mais quels sont les cbâtimens de Dieu que vous ne craignez point, et que vous devez craindre, mesdames, si vous ne quittez cette voie de damnation et de scandale pernicieux ? Apprenezles du prophète Isaïe.

u Les filles de Sion et les dames du siècle se sont élevées. Elles ont mesuré tous leurs pas et étudié toutes leurs démarches, revêtues de leurs habillemens superbes et pompeux. Le Seigneur les dépouillera de leurs coiffures; il leur ôtera leurs habits ir agnifiques, leurs croissans d'or, leurs boîtes de parfums, leurs pendans d'oreilles, leurs bagues, leurs pierreries, leurs robes superbes, » et en nos jours l'arrogance de leurs paniers, leurs écharpes, leur beau linge, leurs poinçons de diamans, leurs miroirs, leurs chemises de grand prix et leurs habillemens légers qu'elles portent en été.

u Leur parfum sera changé en puanteur, leur ceinture d'or en une corde, leurs cheveux frisés en une tête nue et sans cheveux, et leur riche corps de jupe en un cilice. »

Voilà, mesdames, le sermon que j'avois à vous faire, c'est la pure et sainte parole de Dieu : vous n'oseriez y contredire, et c'est là-dessus que vous serez jugées.

Mais les paniers n'ont pas seulement une histoire anecdotiqueetune histoire religieuse;

ils ont aussi joué un rôle politique, et fort tourmenté le cardinal de Fleury, premier ministre sous Louis XV. Voici à quelle occasion. La reine Marie Leszcinska, personne fort réservée, fort dévote d'ailleurs, portait des paniers de dimension très modeste, juste ce qu'il en fallait pour ne pas être ridicules. Les princesses de son entourage ne suivaient pas cet édifiant exemple, de sorte que, dans beaucoup d'occasions et surtout au théâtre, la pauvre reine disparaissait sous les jupes de ses voisines. La présence de deux princesses aux côtés de la souveraine était indispensable, et celles-ci refusaient absolument de diminuer l'ampleur de leurs cerceaux. Après mûres réflexions, le cardinal décida qu'à l'avenir un fauteuil resterait vide à droite et à gauche de la reine.

Cet événement fit grand bruit, fut pendant longtemps le sujet des conversations à la ville comme à la Cour, et l'avocat Barbier le mentionna ainsi dans son Journal :

On ne croiroit pas que le cardinal a été embarrassé par rapport aux paniers que les femmes portent sous leurs jupes pour les rendre larges et évasées. Ils sont si amples, qu'en s'asseyant cela pousse les baleines et fait un écart étonnant, en sorte qu'on

a été obligé de faire faire des fauteuils exprès. Il ne tient plus que trois feninies dans les loges des spectacles, pour qu'elles soient un peu à leur aise. Cela est devenu extravagant comme tout ce qui est extrême, de manière que les princesses étant assises à côté de la reine, leurs jupes qui remontoient cachoient la jupe de la reine. Cela a paru impertinent, mais le remède étoit difficile, et à force de rêver, le cardinal a trouvé qu'il y auroit toujours un fauteuil vide des deux côtés de la reine, ce qui l'empêcheroit d'être incommodée *.

L'affaire ne devait point en rester là. La décision prise par le cardinal souleva de vives protestations. Du moment où Ton réservait un espace entre la reine et les princesses, celles-ci demandèrent que Ton en établît un entre elles et les duchesses. Le ministre accorda F espace désiré; seulement, pour que la distinction des rangs restât observée, on leur concéda, au lieu d'un fauteuil, un simple tabouret. Aussitôt, grand émoi parmi les duchesses, qui eussent souhaité aussi une ligne de démarcation entre elles et le reste de la noblesse. Mais la place libre devant continuer à être proportionnée à la condition des personnes, l'on n'aurait guère pu leur offrir qu'un petit banc, ce qui paraissait humiliant. Elles prirent une autre

» Mars 1728, t. II, p. 37.

voie. Dans un mémoire très injurieux pour les princes de sang, elles tournèrent en ridicule le privilège dont elles ne jouissaient pas. Ce mémoire fut attribué d'abord au duc de La Trémoille, ensuite au duc de Rohan-Chabot ^ Bien qu'il n'ait jamais été imprimé, il fut déféré au Parlement, qui le condamna au feu.

Le 30 avril 1728, à midi, les deux exemplaires manuscrits que l'on avait pu saisir « furent lacérés et jetés au feu, au bas du grand escalier du Palais, par l'exécuteur de la haute justice ^. »

Ce fut donc le bourreau qui termina cette grave querelle de cotillons susceptibles. Mais la mode des paniers n'en fut point ébranlée, et elle subsista jusqu'à la Révolution. Le 31 îioût 1789, madame de Lostanges, présentée à Versailles, avait encore payé 102 liv. une vaste tournure commandée à mademoiselle Motte, fournisseuse de la Cour '.

Les vêtements de femmes sous Louis XV différèrent peu de ce qu'ils étaient sous le règne précédent. Le corsage reste très ajusté.

* Barbier, mai 1728, t. II, p. 41.

* Mercure de France, n" de mai 1728, p. 1074.

' Comte de Reisct, Livre-journal de Mme Étoffe , t. I, p. 407.

un peu long et souvent terminé par de petites basques. Les manches, dites pagodes, sont très courtes, très ouvertes et terminées en entonnoir. La robe volante, restée pendant longtemps en faveur, avait la forme d'un peignoir, que rendait gracieux Tampleur de Tétoffe flottant sur les côtés et sur le dos. Tenue longue par derrière, il fallait, pour qu'elle ne traînât pas à terre, la relever soit avec la main, soit avec des épingles. La jupe était maintenue bouffante par le panier appelé janséniste, jupon piqué et doublé de crin, qui ne descendait guère plus bas que les genoux.

La toilette de cérémonie, le costume de Cour, représentait l'exagération de cet habillement élégant et assez commode. Ce que Ton nommait le grand habit se composait d'un corps ^ d'une jupe, d'un jupon et d'un bas de robe. Le corps, armé de baleines, condamnait à un véritable martyre les malheureuses qui y étaient sanglées ; le bas de robe ou traîne avait une longueur démesurée. Dans la comédie de Legrand, pendant que Mme de Préfané gronde son cocher, « ses laquais mangent des pommes et des noix dans sa queue et s'en essuyent la bouche : »

Mme DE Préfané.

Que faites- vous donc là, vous autres?

Frisemoughe, premier laquais.

Nous dînons, madame.

Mme de Préfané.

Comment, vous dînez ! En vérité, je vous conseille de faire servir ma queue de nappe.

La Famine, second laquais, 11 est plus de cinq heures, et nous n'avons pas encore mang;é d'aujourd'hui.

DoRiNETTE, filleule de Mme, Ces coquins -là ne sçauroient comprendre que quand on ne dîne point, on en souppe mieux *.

J'ai parlé ailleurs du costume de présentation *. L'étiquette sur ce point était inflexible, et exigeait le déploiement d'un luxe inouï :

Le jour qu'une dame est présentée à la Cour, son corps, son bas de robe et son jupon doivent être noirs, mais tous les agrémens sont en dentelle à rézeau. Tout l'avant-bras, excepté le haut vers la pointe de l'épaule où le noir de la manche paroît, est entouré de deux manchettes de dentelle blanche, au-dessus l'une de l'autre, jusqu'au coude. Au-dessous de la manchette d'en bas on place un bracelet noir formé de pompons. Tout le tour du haut du corps se borde d'un tour de Qor^e de dentelle blanche^ sur lequel on met une palatine noire étroite, ornée de pompons, qui descend du col et qui accompa(jne le devant du corps jusqu'à la ceinture. Le jupon et

^ Les paniers, scèae tiii.

* Voy. les Variétés gastronomiques, p. 206.

le corps sont aussi ornés de pompons faits avec du rézeau ou de la dentelle d'or.

Le lendemain du jour de la présentation, on se pare d'un habit semblable au premier, excepté que tout ce qui étoit noir se changée en étofïes.de couleur ou d'or.

Lorsqu'une dame ne peut point endurer un corps, il lui est permis de mettre un corset^, et par dessus une mantille^.

Ceci, bien entendu, n'était permis qu'aux vieilles, aux infirmes, aux contrefaites. « La parure alors, écrit madame de Genlis, étoit un vrai supplice. Il falloit subir ropération de deux mille papillons sur la tête, d'une coiffure qui duroit deux heures et dont l'extrême exagération étoit aussi incommode que ridicule.

II falloit se serrer à outrance dans un corps baleiné, s'affubler d'un panier de trois aunes et marcher sur des espèces d'échasses '. »

Cinquante ans après sa présentation à la Cour de Louis XV, madame de Genlis se souvenait encore des souffrances qu'elle avait endurées à cette occasion : « La veille, mesdames de Puisieux et d'Estrées voulurent que j'eusse

* Un corsage.

* Jaubcrt, Dictionnaire des arts et métiers, édit. de 1773, t. III, p. 91.

^ Dictionnaire des étiquettes, t. II, p. 41.

LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS. t87

mon grand corps pour dîner, afin, disoientelles, de m'y accoutumer. Ces grands corps laissoient les épaules découvertes, coupoient les bras et génoient horriblement : d'ailleurs, pour montrer ma taille, elles me firent serrer à outrance ^. »

D'où procède donc l'inconcevable despotisme de la mode ? On peut, dans une certaine mesure, se montrer indulgent vis-à-vis des paniers ; mais comment expliquer qu'il se soit trouvé des gens assez imbéciles pour inventer ces effroyables instruments de torture, des femmes assez sottes pour en préparer la vogue, des coquettes assez folles pour se soumettre à un supplice qui n'avait même pas le mérite de les rendre gracieuses ? Louis XIV, au temps de sa toute-puissance, au temps où il était adoré comme un dieu, vit sur deux points son autorité méconnue, il ne put obtenir des hommes qu'ils renonçassent aux perruques et à la poudre *, des femmes qu'elles abandonnassent leurs hautes coiffures. Il courba le front, se reconnut vaincu, humilia son orgueil, porta perruque et se poudra malgré ses répugnances, toléra sur les jolies tètes de sa Cour des

' Mme de Genlis, Mémoires, t. I, p. 241.

• Voy. Les soins de toilette^ ...

échafaudages qu'un beau jour une petite étrangère renversa d'un coup d'oeil'.

Voici maintenant, copiée sur les livres d'une célèbre marchande de modes, la facture qui fut fournie, le 18 janvier 1789, à la princesse de Solre :

FOURNITURE ET FAÇON d'uN MAGNIFIQUE HABIT DE

PRÉSENTATION, composé de :

Taffetas d'Italie blanc, frange de soie torse blanche; retombants de paillons argent bordés de perles et frange en grenat blanc; rubans à deux rangs de paillons argent et trois rangs de jais blanc bordés de perles ; fond d'habit de satin blanc rayé de rubans en paillons argent et jais ; crêpe blanc brodé de jais ; guirlande en feuilles de fleurs d'oranger en satin blanc et paillons argent ; rattaches à deux retombants en satin blanc ; quatre rattaches de bas de robe en paillons et jais; quatre glands de bas de robe argent; une palatine bordée de blonde et crêpe brodé en jais ; bracelets en ruban de satin blanc jais et perles ; bouquet de côté en pois de senteur et roses; un panier de toile garni à volans de taffetas blanc avec son enveloppe (102 liv.); barbes de dentelle noire, manches et grand corps : 1,382 liv. 4s.4d.«.

Pour avoir la description complète et le

' Voy. l'article Chapellerie et modes.

^ Comte de Reiset, Livre-Journal de Mme Êloffe, t. I> p. 316.

prix d'un costume de présentation, il faudrait joindre à cette facture celle du tailleur qui avait fourni le corps et le bas de robe, ainsi que celle de la couturière chargée de confectionner la jupe ; la marchande de modes se bornait à ajouter à tout cela les pompons et les agréments.

Depuis le règne de Louis XV, les mots corps et corset deviennent à peu près synonymes, et, comme je Tai dit, jamais peut-être le pouvoir de la mode ne s'affirma plus clairement que dans la faveur dont jouirent ces cruelles armatures de baleines et d'acier. Blâmées, réprouvées par tout le monde, elles résistaient à toutes les critiques, à toutes les attaques. L'anatomiste Winslow, J.-J. Rousseau, Buffon en firent vainement ressortir les dangers. En 1770, un sieur Bonnaud publia contre elles un mémoire intitulé : Dégradation de l'espèce humaine par V usage des corps à baleine , etc.; dans son Essai sur les corps baleinés, un nommé Reisser, tailleur établi à Lyon, proposa d'y apporter des réformes qui équivalaient à une suppression. Rien n'y fit, et le comte de Vaublanc pouvait encore écrire en 1782 : « Il faut se réjouir de ce que les femmes, en se donnant par leurs corsets une taille roide, se

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