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XV. ir

2r0 LA VIE PRIVEE D'AUTREFOIS.

privent ainsi du plus dangereux des attraits, de cette souplesse élégante qui, dans d'autres pays, est le plus séduisant de leurs charmes K » Somme toute, pour détruire la mode des corps baleinés, il ne fallut rien moins que la tempête révolutionnaire de 1789.

La polonaise y le caraco, la lévite ^ constituant une tenue un peu négligée, n'excluaient pas le corset baleiné. La lévite avait été mise à la mode par Marie-Antoinette, lors de sa première grossesse en 1778. Ce vêtement fut perfectionné, trois ans après, par la vicomtesse de Jaucourt, qui eut la gloire d'inventer la lévite à queue de singe. Au mois de juin 1781, elle parut « au Luxembourg, avec cette queue très longue, très tortillée, et si bizarre que tout le monde se mit à la suivre, ce qui obligea les suisses de Monsieur de venir prier cette dame de sortir, pour éviter un trop grand tumulte ^. »

Un ouvrage, imprimé en 1779, nous décrit ainsi la toilette des dames à cette époque :

La robe de la couleur le plus à la mode est appelée cheveux de la reine. A celle-là succède la couleur puce. On porte les robes garnies de la même étoffe :

* Souvenirs, p. 136

* Mémoires secrets dits de Bachaumont , 3 juin 1781, t. XVII, p. 204.

le satin paille à boyau est surtout fort en vogue. On les garnit de différentes façons, soit en gaze, soit en dentelle ou fourrure.

On compte cent cinquante espèces de garnitures. Ensuite viennent les satins brochés et peints, qui ont chacun un nom. Les plus à la mode sont couleur de soupir étouffé. Les verd-de-pomme rayé de blanc ont aussi un grand succès; on les nomme vive-bergère. On porte les rubans qui tranchent le plus.

Voici les noms de quelques garnitures : les plaintes indiscrètes, la grande réputation, l'insensible, le désir marqué. 11 y en a à /a préférence, aux vapeurs, au doux sourire, à l^ agitation, aux regrets superflus, à la composition honnête^ etc.

Jamais la niaiserie sentimentale n'avait eu tant de succès.

Les paniers sont petits, mais épais par le haut. Les mantes sont bannies, on porte pour fichu une palatine de duvet de cygne, qu'on appelle un chat : chaque femme à un chat sur le col. Derrière les épaules, elles ont une machine de dentelle, de gaze ou de blonde fort plissée, qu'on appelle archiduchesse ou médicis, Henri iv ou collet monté.

Les rubans les plus à la mode s'appellent attention, marque d'espoir, œil abattu, soupir de Venus, un instant, une conviction^ etc.

On a vu à l'Opéra une dame avec une robe soupir étouffé, orné de regrets superflus, avec un point au milieu de candeur parfaite, une attention marquée , des souliers cheveux de la reine, brodés en dia-

mans en coups perfides, et le venez-y-voir^ en émeraudes; frisée en sentimens soutenus, avec un bonnet de conquête assurée, g^arni de plumes volages, avec des rubans d'œil abattu; ayant un chat sur les épaules, couleur de gens nouvellement arrivés, derrière une médlcis montée en bienséance^ avec un desespoir d^ opale et un manchon d'agitation momentanée^.

En 1783, la complainte de Marlborough, révélée à la Cour par la nourrice du Dauphin, est dans toutes les bouches, et « tout se fait à la Malborough. Il y a des rubans, des coëffures, des gilets, mais surtout des chapeaux à la Marlborough ^. » La petite-fille du fameux général se fit expédier « un essai de toutes les modes imaginées à la Malborough^ soit à Tusage des hommes, soit à l'usage des femmes "*. »

A ce moment, les paniers ont perdu beaucoup de leur ampleur. Ils se sont vus peu à peu remplacés, sur les côtés par des coudes

* On nommait ainsi la couture placée derrière le soulier.

* Hurtaut et Magny, Dictionnaire historique de Paris, 1779, 4 vol. in-8% t. III, p. 555. — Cette citation est reproduite en entier dans les Souvenirs du marquis de Valfon^ (Paris, 1860, in-18, p. 415), qui se l'approprie et l'applique à l'année 1786. La dame de l'Opéra est nommée, ce serait la célèbre Duthé.

3 Bachaumont, 17 juin 1783, t. XXII, p. 12.

* Bachaumont, 14 août 1783, t. XXIII, p. 103.

qui accusent les hanches, et en arrière par le c. qui fait bomber la jupe. Notez qu'il n'y avait pas d'autre mot pour désigner ce dernier accessoire de la toilette. Un recueil grave, V Encyclopédie méthodique \ tenant à modifier cet inconvenant substantif et ne trouvant pas d'euphémisme acceptable, prit le parti d'enlever une de ses trois lettres. On y lit : « Le eu n'est qu'une toile, garnie en crin entre ses doubles et piquée à larges carreaux; on lui donne une demi-aune de largeur sur un tiers de hauteur. Il est froncé à la ceinture, de façon qu'il bouffe en arrière et fait relever la robe sans la charger beaucoup *. » La comtesse de Genlis qui fut, comme on sait, gouvernante des princesses puis des princes de la famille d'Orléans, écrit dans ses Mémoires :

Madame de 3Iatignon, arrivant de Naples, fut obligée d'aller sur-le-champ à Mari y, où étoit la Cour ; elle ne s'arrêta à Paris que pour y coucher. Elle n'y avoit vu que deux ou trois personnages très-sérieux, qui n'avoient pas imaginé de la mettre au fait des modes nouvelles : il s'en étoit établi une, devenue universelle depuis douze ou quinze jours. Cette mode, qui n'avoit rapport qu'à l'habillement dps femmes, consistoit à se mettre par-

» Paris, J782-1832, 166 vol. in-4».

• Manufactures et arts (1785), t. I, p. 87.

derrière, au bas de la taille et sur la croupe, un paquet plus ou moins gros, plus ou moins parfait de ressemblance, auquel on donnoit sans détour le nom de c.J.

Madame de Matig^non içnoroît complètement l'établissement de cette singulière mode. Elle n'arriva à Marly que pour se coucher, on la logea dans un appartement qui n'étoit séparé de celui qu'occupoit madame de RuUy (aujourd'hui madame la duchesse d'Aumont) que par une cloison très-mince et une porte condamnée. Qu'on se figure, s'il est possible, la surprise de madame de Matignon, lorsque le lendemain, deux heures après son réveil, elle entendit entrer chez madame de Rully madame la princesse d'Hénin, qu'elle reconnut à la voix, et qui, sur-le-champ, dit : Bonjour mon cœur, montrez-moi votre c... — Madame de Matignon, pétrifiée, écoutaattentivement et recueillit le dialogue suivant. Madame d'Hénin, reprenant la parole, s'écria avec le ton de l'indignation : « Mais, mon cœur, il est affreux, votre c, étroit, mesquin, tombant; il est affreux, vous dis-je. En voulez-vous voir un joli? tenez, regardez le mien. — Ah! c'est vrai!

reprit madame de Rully, avec l'accent de l'admiration. Regardez donc, mademoiselle Aubert (c'étoit sa femme de chambre, présente à cette scène), il est réellement charmant le c de madame d'Hénin, comme il est rebondi!... le mien est si plat, si maigre!... Ah! le joli, le joli c ! Voilà comme il faut avoir un c. quand on veut réussir

* Mme de Genlis écrit partout le mot en toutes lettres

dans le monde. Il est bien heureux que j'aie été charg;ée du soin de vous surveiller ^ n

La Révolution revint au costume collant, et détrôna ainsi le c. qui, comme toutes les modes évanouies, a fini par reparaître, et porte aujourd'hui le nom de tournure.

En 1 788, par imitation de la mode anglaise, les femmes rapprochèrent le plus possible leur costume de celui des hommes. Elles inaugurèrent les robes-redingotes et le gilet, laissèrent pendre double breloque sur la jupe, se chaussèrent de souliers à talons plats, mirent sur leur tête un chapeau de castor et prirent à la main une canne légère ^.

C'est aussi de Londres que nous arriva la mode des pantalons féminins. En Angleterre, ils n'étaient à l'usage que des jeunes filles à qui l'on enseignait la gymnastique; mais, au printemps de 1809, quelques Parisiennes s'éprirent de ce vêtement, ce On les vit se promener en pantalon de perkale garni de mousseline, les unes sur les boulevards, les autres aux Tuileries. Quoique leur robe fût longue et le pantalon très peu visible, elles marchaient les yeux baissés, parce que tout le

1 Édit. de 1825, t. VI, p. 195.

« Mercier, Tableau de Paris, t. XI (1788), p. IT.

monde avait les regards fixés sur elles '. »

Vers la fin du règne de Louis XVI, Marie- Antoinette, compromise dans Tobscure affaire du collier, dut abdiquer le sceptre delà mode. A ce moment, les idées nouvelles prônées par la philosophie du dix-huitième siècle avaient rencontré des adeptes à la Cour même; et, par le costume au moins, il semblait qu'une fusioi complète se préparât entre les différentes classes de la société. Les grands seigneuis raffolaient du costume bourgeois, de la chenille, les femmes de la halle portaient des dentelles et des diamants.

Déjà, sous la Régence, le Père de Larue, sermonnaire en vogue, reprochait auxfemnres w d'aller seules et sans témoin où il leur plaist; de se faire servir par des valets de leur â{;e et de s'habiller à leurs yeux ^; de n'user d'habits sérieux qu'aux jours de cérémonie, et de passer les autres jours enveloppées plustost que vestues d'habillemens négligez. » Et il ajoutait : « Au siècle du Sauveur, la pompe des habits n'estoit que dans la Cour des princes.

* p. (le Lamésangère, Dictionnaire des proverbes français, édit. (le 1821, p. 351.

^ Voy. Les soins de toilette, p. 121 et appendice, p. 12.

Aujourd'huy ce désordre a passé aux particuliers, il règne par tout le monde, et le luxe a cessé d'estre le vice des grands. Ce n'est plus à eux seuls qu'il faut donner des leçons de modestie, c'est au peuple et aux artisans *. »

Ces accusations n'étaient contradictoires qu'en apparence. L'amour du luxe avait, en effet, gagné la bourgeoisie et même le peuple, sans avoir été abandonné par la Cour. On y affichait un certain dédain de l'étiquette, parce que l'on voulait s'affranchir de la gène, des obligations qu'elle imposait, mais l'on n'y restait pas moins, et autant que jamais, fidèle au culte de la mode. Montesquieu écrivait en 1717 : tt Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y étoit oubliée trente ans. Le fils méconnoît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paroît étranger; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est représentée ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'unes de ses fantaisies *. »

La même idée est exprimée en autre lan-

* Sermon sur le luxe des habits, étUt. de 1719, t. I, p. 239 et 256.

^ Lettres persanes y lettre 100.

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