LES APOTHICAIRES DE SAINT-JULIEN
Nous avons déjà rencontré sous notre plume le nom de Saint-Julien. Ce vieil hôpital, qui survécut aux institutions les plus solides et abrite maintenant encore les vieux jours de nos concitoyens, reçut en 1624 son organisation pharmaceutique. La petite armoire, recélant, au dortoir des hommes, les remèdes et médicaments, armoire dont un simple infirmier gardait la clef, devint une officine, une « boutiche » pourvue abondamment des drogues les plus variées. Pour composer ce dispensaire, il fallut acheter et prélever, de divers côtés, à Bâle, à Strasbourg, à Saint-Mihiel, comme à Nancy, ce qui manquait encore, et la dépense devait atteindre une somme de 1.506 francs. Les archives de Saint-Julien ont conservé les traces de ces approvisionnements. Nous lisons, en effet, sur un compte :
261 FE. 3 gr. 8 d. payés aux sieurs Jacques Minille et Pierre Forgette, marchands droguistes, demeurant à Strasbourg, pour drogues vendues pour fournir la boutiche d’apoticaire ;
238 F. payés à Dame Pierre le Dard, veuve de feu Didier le Carignat, demeurant à Saint-Mihiel, et ce, pour drogues qu’il a vendues audit hospital, provenant d’un reste de boutiche ;
(1) Archives M.-et-M., B 102, fol. 32.
77 F. 8 gr. payés au sieur Louviot, marchand droguiste à Nancy, pour drogues prises auprès de lui pour fournir à ladite boutiche ;
223 F. 7 gr. à Chopincet, pour drogues vendues à l’hospital pour la boutiche d’apoticaire ;
9 F. 9 gr. payés à Louis Martin, verrier, pour une bouteille qu’il à vendue, à mettre À la boutiche de l’apoticaire ;
13 F. 6 gr. à François Chrestien, fondeur à Nancy, pour une balance avec les poids de marc qu’il a vendus pour mettre à la boutiche de lapoticaire (*).
Les autres dépenses concernent, avec cinq pièces de drap bleu et gris, — le bleu étant la couleur de la ville, — délivrées pour vêtir les pauvres, le traitement des personnes attachées à Saint-Julien, savoir : Charles Lambert, prêtre, économe, appointé annuellement à 200 francs; Marchandel, chapelain, appointé également à 200 francs; Jean Le Clerc, apothicaire, résidant audit hôpital, appointé à 100 francs; Perin, docteur en médecine, appointé à 200 francs, suivant une disposition de 1623; enfin, maître Pierre, opérateur, appointé modestement à la somme de 30 francs.
Le médecin, dont le traitement était double, avait aussi la surveillance de la pharmacie, inspectant une fois par mois les drogues et médicaments contenus en ladite « boutiche » pour en reconnaître la qualité. L’apothicaire devait résider à Saint-Julien. Cette obligation, jointe à la modicité du traitement, rendait le poste assez peu enviable. Le titulaire adressait aux administrateurs requête sur requête, cherchant à améliorer sa situation, « faisant humblement remonstrance que ses gages n’estoient pas bastants ny suffisans pour son entretien ». Nous le concevons facilement. Parfois ces doléances aboutissaient à une honnête gratifica-
(1) Archives hospitalières, IE 77 (1625). Communiqué par le D' Paul Pillement.
tion de 60 francs, « et ce, pour luy ayder à avoir un habit ». En général, l’apothicaire, mécontent, se démettait, le plus promptement possible, de sa fonction. Un jour vint, ce fut en 1641, où, faute de postulant, la place dut être supprimée. Voici les noms des divers occupants :
Jean Le Clerc, de 162$ à 1626; Jean Aubertin, de 1626 à 1629; Royer, de 1629 à 1631; Bazard, de 1631 à 1632;
Jean Sirejean, de 1632 à 1641.
Plusieurs de ces apothicaires nous sont déjà connus et nous avons assisté à leur admission à la maîtrise, savoir, Jean Le Clerc et Jean Sirejean. Les autres exercèrent sans doute leur profession en d’autres villes, et ne purent ainsi figurer sur le registre de la corporation.
Après sa démission Jean Sirejean avait continué néanmoins à pourvoir Saint-Julien des médicaments prescrits par le médecin. Ce fut un service plutôt irrégulier, et, parfois, pour un cas pressant, le malade devait manquer des remèdes nécessaires à son état. Des démarches, dont les traces sont perdues, furent sans doute tentées auprès de chacun des maîtres apothicaires de la ville. Mais nul ne consentit à quitter une boutique florissante, ou tout au moins suffisante à le nourrir, pour répéter à son préjudice une expérience, dont les confrères avaient gardé le plus mauvais souvenir. En 1666, une religieuse exercera cet emploi, sœur Marie Papillon, native de Bernay en Normandie et, après elle, au dix-huitième siècle, les sœurs de Saint-Charles, toujours attachées à nos établissements hospitaliers (*).
(1) Paul PiLEMENT, Revue Médicale de l’Est, 1903, -0p. cit., p. 236-237.
Nous ignorons le chiffre des malades et des vieillards vivant alors à Saint-Julien. Mais la « boutiche » accuse un rendement plutôt médiocre. Les comptes viendront appuyer les doléances du maître apothicaire, en nous révélant le faible débit de cette officine. Du 11 mai 1639 au 31 décembre 1649, il fut payé à Jean Sirejean, pour fournitures de drogues et médicaments, une somme de 736 francs, à quoi il réduisit volontairement son mémoire montant à 1.150 francs (*). Annuellement le pharmacien arrivait donc à vendre péniblement pour 75 francs à peine de marchandises, et, dans ces conditions, son traitement, si minime fût-il, était encore exagéré. De 1661 à 1665, nous trouvons un chiffre de 646 francs, à quoi fut réduite une somme de 946 francs (*). En vérité, il fallait être détaché des biens de ce monde pour accepter un poste d’apothicaire à l’h6pital Saint-Julien.