‹ Les maîtres apothicaires de Nancy au dix-septième siècleChapitre 35 sur 67 · LES APOTHICAIRES ET LES CHIRURGIENS · texte numérisé non relu

LES APOTHICAIRES ET LES CHIRURGIENS

Les rapports entre les apothicaires et les chirurgiens seront plus difficiles et plus mouvementés, à cause des empiétements des uns sur le domaine des autres. Les deux corps confondaient volontiers leurs attributions, et la lancette se déposait pour le pilon, ou réciproquement. Si le public pâtissait, parfois, de ces pratiques, les intérêts des deux partis, au lieu de péricliter, se balançaient au contraire par cette mutuelle emprise. Il en résultait un équilibre, dont la stabilité est témoignée par cinquante années de la même licence. Un jour vint, cependant, où le besoin se fit sentir de la règle, où la sauvegarde fut substituée à l’usurpation. Les malades se plaignirent, maudissant, à leur ordinaire, mais cette fois avec quelque raison, les médecins, les chirurgiens, les apothicaires, la docte Faculté tout entière. Cédant à ces récriminations, et las, eux-mêmes, de ces empiétements, dont pouvait souffrir la dignité des deux corporations, loyalement, les chirurgiens et les apothicaires convinrent de conférer ensemble, afin de jeter les bases d’un accord désirable pour le parfait exercice de leurs professions.

Cette réunion se tint, le 18 avril 1651, après-midi, au logis de Sébastien Thirry, maître chirurgien en charge, en la Ville-Neuve de Nancy. Assistèrent à ce colloque, pour la chirurgie, ledit Thirry, Thomas Richer et Jean-Louis Déperney, tous deux jurés, Nicolas-Jolin, Henri Jacquemin,

Gédéon Bouet, dit La Rivière, Jean Bruyer, et Jean Thouvenot, membres de la corporation; pour la pharmacie, noble Nicolas Lambert, premier juré, Claude Alba, deuxième juré, Jean Sirejean, Claude Harmant et Gabriel du Houx, membres de la corporation. Manquérent deux confrères, Jacques Bruyer, dans le premier camp, et noble Jean Barot dans le second. Il fut bientôt entendu que les anticipations seraient désormais interdites, à peine pour le contrevenant de subir une amende de 100 francs, à verser dans la caisse de la corporation adverse. Une exception était cependant établie en faveur des chirurgiens, médicamentant leurs familles et leurs domestiques, ou traitant quelque maladie secrète et externe, avec réciprocité, dans les mêmes cas, en faveur des apothicaires. Les comparants signèrent le procès-verbal, qui fut contresigné par le sieur Villaume, tabellion. Ce protocole fut ratifié, le 8 mai 1651, par Jean Barot et Jacques Bruyer (°).

Cette convention fut aussitôt mise en vigueur. Mais, bientôt, les abus se répétèrent, pour le grand préjudice du public, soumis aux mêmes épreuves. Forts de leur droit, reconnu par ceux mêmes qui y contrevenaient, les maîtres apothicaires recoururent à la justice de Sa Majesté. Ils présentèrent une humble requête à MS Le Jay, chevalier, baron de Tilly, conseiller du Roi, maître des requêtes ordinaires en son hôtel, intendant de justice, police et finances pour la Lorraine et le Barrois, demandant que fût intimée aux maîtres chirurgiens, bourgeois et habitants de toute condition la défense de bailler ni délivrer aucuns purgatifs, lavements ou autres médicaments, à peine de subir une amende de 300 francs, et même, au besoin, un châtiment exemplaire. Cette supplique, exempte de

(1) Registre des maîtres apothicaires, p. 21-23.

mansuétude, fut accueillie favorablement par le haut fonctionnaire et une ordonnance de Soit communiqué fut rendue, le 19 septembre 1654. Les chirurgiens, représentés par Richier, syndic, Thirry et Jacquemin, maîtres jurés, acquiescèrent, le 24 septembre 1654, aux conclusions des apothicaires (*). Un décret, terminant le procès engagé, défendit formellement, à la date du 3 octobre 1654, à tous particuliers de distribuer aucuns purgatifs, lavements et médicaments, sous la réserve des exceptions mentionnées précédemment, à peine pour le contrevenant de subir un emprisonnement, la confiscation de ses drogues et instruments et une amende de trois cents livres, sans préjudice des dépens, dommages et intérêts. Ce décret était signé par Le Jay et contresigné par Girardet. Les apothicaires triomphaient, selon toute équité.

Ce décret fut signifié, les 4, $ et r0 décembre 1654, aux intéressés, par le ministère du sieur Hocquard, sergent au bailliage de Nancy, savoir :

Le 4 décembre :

à maître du Melyer, chirurgien de compagnie, parlant à sa personne;

à maître Simonet, chirurgien de la ville de Nancy, parlant à sa personne;

à dame Angélique, femme de maître Fiacre, tailleur d’habits, parlant à son mari;

au sieur Lange, droguiste, parlant à sa personne;

à maître Nicolas Charles, droguiste, parlant à sa personne;

à maître François Landa, chirurgien, parlant à sa personne,

(1) Registre des ma tres apothicaires, p. 24-26.

à maître l'houvenot, chirurgien, parlant à sa personne ;

à maître George Lambert, parlant à sa femme;

au nommé La Lancette, chirurgien, parlant à sa femme;

au sieur François Macault, chapelier, parlant à sa personne ;

Du $ décembre :

au sieur Jean Bruyer, chirurgien, parlant à sa personne ;

au sieur Henry Dantré, bourgeois, parlant à sa personne ;

au sieur Laneau, chirurgien de compagnie, parlant à sa personne ;

à Didier Houllon, confiseur, parlant à sa personne;

à la femme de Cuny Gérard, charpentier, parlant à sa personne;

à la femme de Gilles Gergonne, cirier, parlant à sa personne;

Du 10 décembre au sieur La Plenne, chirurgien, parlant à sa femme (*).

Grand, on le voit, était le mal dont pâtissaient les apothicaires et, avec eux, le bon public, dont les plaintes se renouvelaient. On rencontre, en ce document, les professions les plus diverses et les plus inattendues, ainsi égarées, un cirier, un tailleur, un chapelier, deux droguistes, un confiseur et un charpentier, sans omettre le bourgeois, retiré sans doute des affaires. Les signataires eux-mêmes du compromis du 18 avril 1651, faisant faillite à leurs engagements, se comptaient au nombre des usurpateurs. Ainsi tomba, pour ne plus se relever, cette illicite industrie, depuis si longtemps pratiquée, au soulagement des malades et à la prospérité de notre corporation.

(1) Registre des maîtres apothicaires, p. 27-28.

Parfois, sinon à Nancy, du moins dans les campagnes, les apothicaires exerceront en même temps la chirurgie, par le cumul des deux maîtrises : tel Daniel Le Pin, de Jametz (*), dont le nom figure en des lettres de pardon et rémission, à lui octroyées le 19 septembre 1609, pour avoir, au faubourg de Marville (?), tué avec son épée un particulier qui lui cherchait querelle, le sieur Watelet Villemin, de Tonnellès-Montmédy. La bénignité de Son Altesse couvrait cet accident. Le geste, on le voit, accusait une âme de gentilhomme (3).

(1) Jametz, Meuse, arr. et cant. Montmédy.

(2) Marville, 1h14.

(3) Archives M.-et-M., B 79, fol. 214 v°-215 vo.

Page 1