LES APOTHICAIRES DANS L'EXERCICE DE LEUR PROFESSION
Ce travail, pour être complet, requérait, sinon une étude touchant les remèdes et médicaments dont usaient nos aïeux du dix-septième siècle, — un volume suffirait à peine pour ce labeur, — du moins quelques brèves indications, nous permettant de connaître, dans leur ensemble, les produits qui sortaient alors de ces officines.
Comme documents, nous utiliserons les mémoires, laissés par les maîtres apothicaires de Nancy, mémoires enfermant le secret de la pharmacopée à cette époque. Cette évocation nous fera sourire peut-être, au souvenir du Malade Imaginaire, assailli par cette littérature. De fait, le contrôleur de Son Altesse devra réduire, de façon amusante, ces factures, où les médicaments nous sont présentés en une litanie interminable, les mêmes formules revenant comme un répons. Sous cette forme, néanmoins, ces comptes recéleront pour nous un vrai trésor.
Nous publierons plusieurs mémoires, choisis parmi les plus intéressants, un d’été, un d'hiver, et, quittant la personne de Leurs Altesses pour celle de leurs serviteurs, certain mémoire destiné à traiter un fauconnier de la maison ducale. Enfin, nous avons tiré de plusieurs autres,
+ disséminés à travers les liasses des Archives, une liste des
divers médicaments les plus en vogue à cette époque, médicaments dont plusieurs se représenteront de nos jours. Chaque maladie avait ses remèdes, aux vertus merveilleuses; nous verrons, de même, comment les corps étaient embaumés, et comment il était procédé aux accouchements, avec des drogues faisant pressentir nos modernes pansements stérilisés. Ces mémoires concerneront, tantôt le chàteau, tantôt l'hôpital Saint-Julien. Enfin, nous indiquerons comment était composé le dispensaire, établi en 1683, en conformité avec le règlement du 4 mai 166.
Non contents de traiter leurs contemporains, les maîtres apothicaires, auxiliaires du « lingier » et du « cousturier » se plairont à parer les corps après les avoir purgés, à parfumer les belles dames et les jolis damoiseaux, bref, à prêter leur art pour ajouter au charme éphémère de la jeunesse, puis, la tempe ayant grisonné, « pour réparer des ans l'irréparable outrage ». Fards, pâtes, fines essences, eaux parfumées, ils créaient, pour la « toilette » (*) des précieuses et des petits-maîtres, ces « santeurs » de musc, d’iris, de benjoin, de civette, de jasmin ou de violette, dont notre époque, comme parfois de la pharmacie, aura hérité. De quoi les blâmait Jean de Renou, en son austérité, répudiant et désapprouvant un pareil commerce. Pour lui, il se refusait avec obstination à livrer les recettes de telles préparations, « de peur, écrivait-il, que les p... et autres femmes de joye n'y trouvent de quoy attraper et prendre à la pipée les jeunes hommes par trop imprudents » (*). Moins rigide était la vertu des maîtres apothicaires exerçant à Nancy leur
(1) On nommait « toilette » au dix-septième siècle la nappe, propre à recevoir, dans la garde-robe, les peignes, les brosses ou les essences (Furetitre).
(2) Jean De RENOU, op. cit, p. 761.
profession, et Jean Pavé, dont nous publierons plusieurs mémoires, pourvoira régulièrement nos princesses des produits aromatiques les plus distingués, poudre pour les cheveux, pâte à « laver » les mains, eau pour les dents, pastilles odorantes, et autres encore.
Les pharmaciens ont coutume de servir aux malades des médicaments plutôt amers, parfois même, il faut le reconnaître, nauséabonds. Ceux du dix-septième siècle, plus aimables, préparaient à leurs contemporains de fines sucreries, de délicieuses confiseries, comme on le verra bientôt par un mémoire de Claude Gaspard, relatif à des fournitures de « sucrades » effectuées pour le baptême de Marguerite de Lorraine, la future duchesse d'Orléans. Les dragées de Verdun, dont, on le voit, la réputation est ancienne, et les confitures de prunes ou d’abricots se méleront, à travers les parties, aux épithèmes et aux électuaires.
Les apothicaires seront aussi des épiciers. On les voit débiter en leur « boutiche » des bougies, luminaire de luxe () se substituant parfois à la chandelle, des amandes, des citrons, des raisins de Damas ou de Corinthe, du sucre, de la cassonade, des pruneaux « pour lâcher le ventre » comme en ordonnait le médecin du Malade Imaginaire, ou, plus dignement, « pour farcir un cocq » (?), et autres denrées alimentaires.
Le sucre, produit rare et précieux, venu du Levant par Alexandrie, puis, vers le onzième siècle, de Sicile, des Canaries et du sud de l’Espagne, enfin, au douzième, de la
(1) Les chandelles étaient façonnées de suif, et les bougies, différentes de celles dont nous nous servons, de cire blanche.
2) Archives M.-et-M., B 1413. Mémoire de Jean Pavé. Certificat du 22 mars 1618. .
Provence, constituait non seulement un aliment, mais aussi un médicament fort employé par les apothicaires (*). De cet usage était issu le vieux proverbe « apothicaire sans sucre », proverbe désignant par extension toute personne à qui manquerait une chose essentielle à sa profession (°).
Nous ne voulons pas faire ici un cours de pharmacie ou de matière médicale. Nous nous contenterons de mentionner, avec Jean de Renou, la division des remèdes en trois classes : ceux qui se prenaient par la bouche, ceux qui se « fourraient » ou se « jetaient » dans le corps, enfin ceux appliqués extérieurement. En vérité, on croirait ouïr certains sermons de cette époque dont le plan se découpait ainsi.
Nous identifierons maintenant les termes pharmaceutiques particuliers à la langue de nos devanciers.
L’épithème désigne une compresse faite avec une eau distillée ou une décoction de plantes. D’autres médicaments, poudres, baumes ou électuaires y étaient souvent ajoutés.
Le frontal désigne un mélange de médicaments à appliquer sur le front, soit à sec, soit en solution.
Le julep, si fréquemment rencontré au dix-septième siècle, désigne une potion claire, limpide, agréable. Son. nom, dérivé du persan, signifie « potion plaisante ».
Les frochisques (du grec teoyés, cône) désignent une préparation interne ou externe en forme de cône, boule, cube, tétraëdre, etc.
Le sachet désigne une masse de produits médicamenteux « entrebastés », c’est-à-dire insérés entre deux étoffes, et
dont on faisait une application à sec sur la partie malade,
(1) Cf. D: Paul Dorveaux, Le Sucre au Moyen Age. Paris, Honoré Champion, 1911, in-8 de 40 pages.
(2) Cf. D' Paul DorvEaAUx, Apotbicaire sans sucre. Article paru dans le Bulletin des Sciences pharmacologiques, mars 1911, p. 175 et suiv.
tête, côté, ventre, estomac. Il affectait des formes diverses, suivant le membre, écusson sur le ventre, langue de bœuf sur la rate, calotte sur le chef. À cette dernière catégorie appartiennent ces coiffes de nuit, dont M. Hippolyte Roy, en son ouvrage La Wie à la Cour de Lorraine, nous à révélé l’existence. Nous y lisons à propos du duc Henri II, ce dolent valétudinaire : « Son Altesse a la « gravel »; Son Altesse se traîne sur des « crosses » matelassées de velours rouge; Son Altesse couche avec un « carreau » de paille de seigle sous les « rains »; cependant que, sa chandelle éteinte, Elle a coiffé un bonnet d’armoisin rouge cramoisi de Florence, enduit de « pouldre » par la main de son apothicaire, « pour conserver son serveau » (1)...
Ces sachets se façonnaient des plus nobles tissus, écarlate ou bien, comme en cet exemple, taffetas, se parant de vives couleurs, avec des rubans en soie fine de Tours. Le luxe, à la cour de Lorraine, affectait pareillement les dessous et les envers.
Nous rencontrons, parmi les comptes de nos artisans, des mentions comme celle-ci : « délivré au sieur Caillet, apothicaire de Son Altesse, demy aulne escarlatte rouge cramoysi, seau de Rouen, superfine, à faire des amplaistre à mectre au costé de Son Altesse, androict du cœur » et cette autre : « délivré au sieur Caillet, apothicaire de Son Altesse, demy aulne armesin large fort de Florance rouge cramoysi à faire des scaque à mectre des poudre cordialle, à mectre au costé de Son Altesse, androict du cœur » (*).
Le bouchet désigne une eau sucrée (hydrosaccharum) C),
(1) Hippolyte Roy, op. cif., p. 37.
(2) Archives M.-et-M., B 1473. Mémoire de Henry Philippe, mercier de Son Altesse. Certificat du 28 novembre 1629.
(3) Jean ne RENoU, op. cif., p. 152.
cuite avec des plantes aromatiques. Fait de miel et de levain, il se nommait alors hydromel.
Le consommé, auquel nous recourons pour nous suralimenter, désigne un jus de « bonnes chaires bien nourrissantes », très apprécié, assure J. de Renou en sa langue imagée, « des dames riches et maigres et qui ont la gorge décharnée et avalée comme un bissac de belistre » (°).
À travers ces mémoires nous verrons passer maints clystères, entre un pot bouchet et une « prinse » de julep, ces fameux clystères, particuliers avec la saignée au dixseptième siècle, desquels M. Fleurant, apothicaire, jouait avec une rare virtuosité.
Leur base principale était le catholicum, électuaire en vogue, à cette époque, mais certains composaient leur préparation avec des substances et ingrédients de vertus inquiétantes. François Verny écrivait à ce sujet : « Pour éviter l’abus que quantité d’apothicaires commettent, j’ay voulu donner cette formule pour leur faire abandonner cette vieille erreur invétérée que quelques uns ont conservée jusques à présent, en une composition qu'ils appellent opiat pour les clystères, composée des plus vieilles drogues de leurs boutiques, comme peaux de Scammonée, d’aloës, poussière, raclures des plus violents purgatifs, vieilles masses de pilules, tapsia, du Séné qui a servy pour les infusions des Médecins et tels autres de vil prix, de laquelle ils se servent en tous rencontres sans distinguer ny les conditions des personnes, ny les maladies, au grand préjudice des malades, de honneur des Médecins et de leur propre conscience (?). »
Ces fraudes, il faut le dire, étaient exceptionnelles. Les
(1) Jean DE RENOU, op. cit., p. 142.
(2) BAUDERON, La Pharmacopée, avec remarques de François Verny. Lyon, 1672, chez Barthelemy Rivière, 1 vol. in-8,p: 231.
apothicaires nancéiens, en particulier, tenaient à honneur de délivrer aux malades des médicaments, propres à restaurer leur santé et non, par les déchets de leurs officines, à encrasser leurs intestins. Une formule de clystère au dix-septième siècle est reproduite, d’après Jo. Petrus Gorraeus, dans un ouvrage cité précédemment, savoir : Recipe : Lactucæ, scariolæ, rostri porcimi, foliorum salicis an. m. (), 7, florum violarum, nenupharis an. p.(?) 1, fiat decoctio ad libram 1. In colaturd dissolvantur cassiæ fistulæ uncia 1, olei violati et nenupharis an uncia 1 1/2, cambboræ scrupulum 1, fiat clyster (3). Nous trouvons donc associés, suivant des proportions déterminées, le saule, la casse, le camphre, la laitue, l’escarole, la violette, le nénuphar, le pissenlit et autres sédatifs des plus variés.
Parmi les remèdes familiers à nos devanciers, nous citerons maintenant les baumes, les huiles, les onguents, les tisanes, les potions, les pilules, les tablettes, les emplâtres, les opiats, les apozèmes, les confections, les cataplasmes, les fomentations, les magdaléons, les électuaires (+), les eaux
(1) Manipulum ou poignée.
(2) Pugillum ou pincée.
(3) Hippolyte Roy, op. cif., p. 134, note 4.
(4) « On entend sous les dénominations d’électuaires, contfections et opiats des médicaments d’une consistance de pâte molle, composés de poudres délayées dans un sirop ; du miel, des pulpes, des extraits y entrent quelquefois. La préparation de ces médicaments qualifiés d’indigestes, de chaos par les modernes, était pour les anciens le swmmum de lart ; c'était pour eux des préparations parfaites. Les noms génériques d’électuaires (médicaments de substances choisies, electio), de confections (médicaments achevés), puis les noms spécifiques d’hiéra (ispôs, saint), de catholicum (guérissant tous les maux), etc. dont ils les décoraient prouvent assez le cas qu’ils en faisaient. Ils confondaient volontiers les électuaires avec les confections, mais ils conservaient le nom d’opiafs aux électuaires dans lesquels il entrait de l’opium.» Dorvauzr, L’Officine, Paris, édition 1898, p. 444.
cordiales, les médecines laxatives et autres répétées copieusement à chaque page de ces mémoires.
Les composants de ces remèdes étaient empruntés, comme aujourd'hui, aux trois règnes, végétal, animal et minéral, aux deux premiers principalement, la chimie qui triomphe dans nos modernes officines ayant gardé encore ses secrets.
Les plantes médicinales, dont nos ancêtres exagéraient peut-être les vertus, tenaient, comme il était raisonnable, la primauté. Nous en trouvons à profusion à travers les mémoires des maîtres apothicaires, le lys, la rose, la casse, le lin, la menthe, le coing, la manne, l'orge, la sauge, la rhubarbe, le séné, la laitue, l’oseille, l’aneth, la cannelle, le pavot, le plantain, la guimauve, le santal, le citron, le sureau, la muscade, le coriandre, l’aloës, la violette, le capillaire, le nénuphar, l’escarole, la camomille, le mélilot, le jujube, le fenugrec, le tussilage et cent autres simples appartenant, les uns à la flore de nos pays, les autres à la flore exotique.
Les baumes, les gommes, les résines et les huiles essentielles se rencontrent fréquemment sur les mémoires de nos apothicaires, notamment la gomme-mastic dont les vertus étaient alors fort appréciées. Nous lisons, en effet, dans La Vie à la Cour de Lorraine, touchant ce dernier ingrédient : « On aimait la bonne chère, ce nous semble, à la cour de Lorraine, un peu trop peut-être. Voici une recette de Monsieur Pichart pour Madame — un digne homme de médecin, ce bon Monsieur Pichart, portant, « soutanne » de velours noir de Gênes à deux poils. Nous conseillons aux intéressés de bien retenir cette formule : « Avoir délivré «ung liniment, composé d’huille, de muscades, de mastic «et autres pour son estomach (1)... »
(x) Hippolyte Roy, op. cit., p. 36.
Les animaux, même les plus humbles, entraient dans la préparation des médicaments. Le lombric fournissait une huile; le kermès, galle du Quercus coccifera, se retrouvait dans l’alkermès, remède légué avec la thériaque par le Moyen Age. Les animaux supérieurs offraient leurs cornes, leur cuir, leur sang, leurs larmes, leur moelle, leur suif, l'os de leur cœur ou de leur talon, leurs testicules, leurs membres génitaux et autres parties de leur anatomie (°). L'os de cœur de cerf passait pour un puissant cardiaque, pour un spécifique infaillible, propre à préserver de la malignité, comme à conserver le fœtus pendant la gestation (?). Il se débitait partout; il se falsifiait même, au dire de Symphorien Champier, un grand ennemi des apothicaires, lequel pouvait écrire en 1532 : « Pharmacopoles nous abusent ; ilz nous vendent les os de cheval et de bœuf au lieu de osse de corde cervi et en trouverez plus à Lyon à vendre que n’a de cerfs en toute la France, Italie et Espaigne (3).» Le chien, le castor, le renard, l’autruche, la vipère, les scorpions étaient mis pareillement à contribution. L'homme lui-même prêtait sa graisse pour la guérison des rhumatismes, et les momies, en particulier, servaient à traiter la gravelle et l’épilepsie.
Parmi les minéraux employés médicinalement et figurant sur les mémoires de nos maîtres apothicaires, nous citerons le soufre, l’alun, la tuthie, l’antimoine, le vitriol blanc, le cristal minéral, le carbonate de plomb et les pierres pré-
(1) La Pharmacopée raisonnée de SCHRODER, commentée par Michel Errmurrer. Deux tomes in-8, Paris, Jean Guignard, t. Il, 723 pages, Pe53:
(2) Ibid., p. 54.
(3) Symphorien CHamrier, Le Myrouel des Appothiquaires et Pharmacopoles. Nouvelle édition par le D' Paul DorvEaux. Paris, 1895, p. 48.
cieuses de toutes sortes dont il était fait alors un grand usage comme on le verra sur les mémoires reproduits ultérieurement. |
Donnons ici quelques détails sur le bézoard, concrétion calcaire qui se trouvait dans l'estomac de certain bouc, vivant en Orient. Cette pierre se pendait au cou comme une amulette, parfois sertie d’or et de brillants. Le bon duc Henri I la portait au bras, enclose en un brassard de soie incarnadine, « pour la gravelle » (*). Le bézoard était considéré comme un alexipharmaque des plus efficaces. Réduit en poudre, il entrait dans la préparation de nombreux médicaments. Il figure sur les registres du trésorier général de Son Altesse; il se rencontre parmi les mémoires de nos maîtres apothicaires. Et cependant, ses vertus furent contestées, sa réputation attaquée par Ambroise Paré, un des maîtres de la chirurgie française. Une démonstration fut opérée in anima vih, sur un voleur destiné à la potence. Le malheureux, acceptant cette chance ultime d’échapper à la mort, absorba cet ingrédient après une « prinse » de sublimé. Il mourut presque incontinent au milieu des souffrances les plus atroces. Le bézoard, cependant, bravant sa condamnation, devait conserver pendant un long siècle une vogue universelle (?).
Nos maîtres apothicaires préparaient, eux-mêmes, la plupart des remèdes et médicaments qui se débitaient en leurs officines, et ces laboratoires suppléérent, comme nous le savons, à la leçon des professeurs. Le jeune apprenti apprenait au fond des matras et des cornues les secrets de notre art et profession. Aucune formule ne devait lui rester étrangère. Les apothicaires achetaient au dehors les
(x) Hippolyte Roy, op. cit., p. 106.
(2) Alfred FRANKLIN, op. cit., p. 157 et suiv.
matières premières qui devaient servir à la préparation de leurs médicaments, les produits des pays exotiques, comme le bézoard, l’ambre gris, le musc, les baumes des Indes, les huiles essentielles et autres encore.
. Ces achats se pratiquaient aux foires, où fréquentaient les marchands en gros, et, pour la Lorraine, à la foire franche de Saint-Nicolas-de-Port, laquelle se tenait deux fois par an, à Noël et à la Saint-Jean. Les droguistes de Bâle, de Strasbourg, d'Augsbourg, de Provence ou de Hollande se rencontraient, en ces assises, avec nos maîtres apothicaires auxquels ils vendaient leurs produits.
Nous devons rechercher maintenant à quels traités de pharmacie recouraient nos devanciers pour apprendre à composer secundum artem ces potions, ces breuvages, mixtures ou électuaires, dont usaient et abusaient nos bons aïeux. Les règlements sont muets sur les ouvrages de pharmacopée à consulter et nos apothicaires se ralliérent vraisemblablement aux auteurs en vogue.
À Paris, de nombreuses pharmacopées étaient très en faveur au début du dix-septième siècle, savoir, parmi les principales : Le Guidon des Apothicaires de Valerius Cordus, traduction André Caille de Lyon; la Pharmacopée de Jacques Sylvius, traduction du même ; la Pharmacopée de Laurent Joubert, de Lyon. Ces ouvrages furent généralement supplantés par la Pharmacopée de Bauderon, devenue en quelque sorte le livre de chevet des maîtres apothicaires.
Les Bauderon, Brice le père et Gratian le fils, connurent de nombreuses éditions de leur ouvrage, la première ayant paru à Lyon, en 1588, chez Benoist Rigaud. Elles se rencontrent fréquemment en nos bibliothèques. Cette Pharma copée fut donc, on peut le présumer, le formulaire adopté par nos devanciers. Certains de ces exemplaires portent le nom
de leurs anciens possesseurs, telle une édition lyonnaise de 1663, avec un ex-libris de Nicolas Guillemin, apothicaire, et la date de. 1666 ().
Le Bauderon dont nous nous sommes servi pour cette étude a son histoire. Édité à Lyon en 1672, il appartenait, en 1680, à Louis Allary, dont nous avons rencontré le nom, puis, passant de mains en mains, il devint, en 1730, la propriété de Pierre Driant, également maître apothicaire à Nancy. On le retrouve, au dix-neuvième siècle, en la pharmacie sise au coin nord de la Grande-Rue et de la rue de Guise, et tenue par Jacques-Jules-Nicolas Poincaré, grandpère du Président de la République Française. Cette pharmacie encore existante occupe un vieil hôtel du seizième siècle, avec une porte Renaissance à bossages vermiculés, maison natale du grand mathématicien Henri Poincaré (°). Le successeur de Nicolas Poincaré, Camille Leclerc, auquel échut ce Bauderon, en fit don, vers 1867, à Jean-Louis Monal, notre père (3).
Les Institutions pharmaceutiques de Jean de Renou étaient également consultées, et une édition de 1638, conservée au Musée de l’École de Pharmacie de Nancy, avait appartenu anciennement à la « boutiche » des religieuses Carmélites de Pont-à-Mousson.
Enfin, nous avons trouvé à la Bibliothèque municipale de Nancy une Pharmacopée de Jacques Sylvius, portant la date de 1628, avec les ex-libris de Claude Breton, apothicaire en notre ville, et de J. Breton, son fils, également
(1) Musée de l’École de Pharmacie de Nancy.
(2) Cf. Christian Prisrer, M. Raymond Poincaré, Président de la République Française. Extrait de l’Annuaire de Lorraine. Nancy, Crépin-Leblond,
(3) Bibliothèque de MM. Monal, 4 Nancy.
apothicaire, ce dernier n’ayant pas figuré parmi les membres de la corporation nancéienne (”).
Ces ouvrages purent être supplantés, vers la fin du dixseptième siècle, soit par le Codex parisien, terminé en 1637, soit par la Pharmacopée royale galénique et chimique de Moyse Charas, dont la première édition porte la date de 1676, soit, enfin et surtout, par la Pharmacopée universelle de Nicolas Lemery dont la vogue grandit encore au cours du siècle suivant. |
(1) La Pharmacopée de Jacques Syzvius, éditée en 1611, à Paris, chez la veuve Pierre Vitray et Anthoiïne Vitray, rue Perdue, est un in-12 de 678 pages, avec reliure parchemin.