‹ Les maîtres apothicaires de Nancy au dix-septième siècleChapitre 5 sur 67 · ÉTAT DE LA PHARMACIE EN LORRAINE AU DÉBUT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA PHARMACIE EN LORRAINE AU DÉBUT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Au cours du seizième siècle, la pharmacie en Lorraine et en particulier à Nancy nous apparaît comme une profession privilégiée. Les apothicaires sont des bourgeois influents, honorés de leurs concitoyens, estimés à la cour, et certains furent même anoblis par nos ducs en récompense de services rendus, services réels, et non, comme il advenait parfois pour la collation des charges et dignités, services déguisant de basses intrigues.

Bien que n'ayant pas encore reçu son organisation, œuvre du siècle suivant, notre corporation possédait cependant des règlements nettement établis, mais le plus souvent inobservés.

Ces règlements furent créés, après une commune entente, entre le corps des médecins et celui des apothicaires; ils plaçaient ces derniers sous la surveillance des premiers. Cette tutelle semble en vérité assez douce, car jamais, à notre connaissance, nous ne trouvons de ces querelles mémorables, comme celles qui ont troublé les rapports des deux corporations dans de nombreuses villes de France et en particulier à Paris, où Guy Patin menait la lutte d’une façon assez discourtoise.

Ce Guy Patin(:), médecin des plus célèbres, auquel on ne peut dénier, comme écrivain épistolaire, de grandes qualités, mais homme de courte vue, sectaire borné et têtu, au demeurant savant plutôt médiocre, se révéla sans contredit le plus ardent persécuteur des apothicaires. Par rancœur, par ignorance peut-être, certainement par le désir de se singulariser et de conquérir par le bruit, à défaut du talent, une certaine illustration, de nombreux médecins se constituèrent ses disciples et ses tenants, et, exagérant encore les idées du maître, en vinrent à faire table rase de leurs connaissances professionnelles, péniblement amassées, pour ne plus prescrire à leurs clients ingénus que de l’eau pure et du sirop innocent de roses pâles. Pauvres médecins! pauvres apothicaires ! mais surtout pauvres malades! Guy Patin, en son absolutisme, se montra le détracteur obstiné de l’antimoine, des quinquinas et de tous ces remèdes dont la vertu est depuis longtemps éprouvée, attaquant, en outre, dans son propre domaine, la théorie sur la circulation du sang, en un mot niant les plus belles découvertes du génie humain, leurs plus bienfaisantes applications.

Cette persécution, limitée à de simples dissertations, eût

(1) E. Grave, Éfat de la Pharmacie en France avant la loi du 21 germinal an XI. Mantes, 1879, in-8 de 213 pages, p. 157 etsuiv.

été funeste à coup sûr, mais nullement désastreuse pour la corporation des maîtres apothicaires. Il fallait troubler le public et atteindre la clientèle. En cette vue, fut publié, sous les auspices de Guy Patin, Le Médecin charitable de Guybert, ouvrage de vulgarisation scientifique qui séduisit par sa clarté, son étrangeté, un faux air de science hardie et nouvelle.

En demandant à une thérapeutique de famille — et aux médecins adeptes de ce système — la guérison de leurs misères, les malades réalisaient de ce chef une notable économie. Comment ne pas adopter une méthode aussi avantageuse à la parcimonie du paysan et du petit bourgeois? La science et la capacité du médecin ne se mesuraient plus, comme parfois de nos jours, à la longueur des ordonnances. Les apothicaires pâtirent cruellement de ces attaques et la profession périclita. Parallèlement, Guy Patin prospérait. Par sa grande renommée, il devint bientôt doyen de la Faculté, triomphant bruyamment de ses ennemis, les apothicaires, et de ses confrères, les médecins, qui par honnêteté ne l’avaient pas suivi dans son brutal entêtement, et, hommes de science avant tout, se plaisaient à rechercher la vérité avec une curiosité ouverte à tous les travaux, sans distinction de personnes ni de méthodes. Guy Patin voulait être cru aveuglément, écouté sans objection et suivi sans retour ni hésitation.

Son triomphe cependant fut de courte durée. Bientôt, en effet, la création d’une Chambre royale de médecine (1673) devait discipliner les esprits turbulents, maîtriser les sectaires et, lentement, restaurer la vieille pharmacopée de nos aïeux, au moment où ses détracteurs intéressés la croyaient à tout jamais anéantie.

Le tempérament prudent et réservé des Lorrains, leur bon sens un peu méfiant envers les novateurs, leur esprit

traditionaliste, les préservèrent heureusement de pareils errements qui ne. pouvaient être que préjudiciables à la santé publique, en dressant les médecins en face des apothicaires, alors au contraire, que le parfait accord entre les deux professions est indispensable à la confiance et au salut des malades. Grâce à une mutuelle bienveillance, à peine démentie de loin en loin par quelques heurts inévitables, jamais querelle de ce genre ne vint troubler, à Nancy, les esprits ou défrayer la chronique; jamais obstacle ne fut suscité, où se fût brisée, comme ailleurs, notrè vieille corporation, qui put vivre et prospérer, conformément au système en vigueur pendant toute la durée du Moyen Age.

Avant de « lever » (*) et tenir boutique de maître apothicaire, il fallait faire un long apprentissage, ensuite passer devant les maîtres assemblés, en présence des représentants du corps des médecins, un examen rigoureux témoignant de capacités suffisantes, enfin exécuter le chef-d'œuvre prescrit. Alors seulement, après avoir satisfait à ces multiples épreuves, le postulant était admis à jouir des droits et avantages appartenant à la corporation.

Mais les règlements tombaient bientôt en désuétude, faute de statuts pour les consacrer, et fréquemment certains apprentis, au terme de leurs études, « levaient et tenaient boutiques ouvertes » sans avoir au préalable subi les examens ni fourni le chef-d'œuvre accoutumé. Ce dont auront souvent à se plaindre les maîtres apothicaires, justement irrités contre ces intrus, et déjà occupés à pourchasser les nombreux parasites, tels que chirurgiens, «triacleurs » (°),

(1) Ouvrir.

(2) Charlatans, empiriques, colporteurs débitant de la thériaque : Tous ces beaux suffisants dont la cour est semée

Ne sont que friacleurs et vendeurs de fumée.

(Mathurin RÉGNIER, Satires, XIII.)

HISTORIQUE s

coureurs, charlatans, droguistes, épiciers, herbiers, religieux et marchands de toute sorte qui s’abattaient — les temps ont-ils donc changé? — à la curée de leur profession.

APERÇU HISTORIQUE CONCERNANT LA MAISON DE LORRAINE AU -DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Avant de commencer cette étude sur la pharmacie au dix-septième siècle, il nous a semblé utile, et même indispensable, de donner ici un court historique touchant la Maison de Lorraine à cette époque et de parler brièvement des divers personnages que, tour à tour, nous sommes appelés à rencontrer.

Nous sommes arrivés à une période critique pour notre pays, auparavant prospère sous de bons princes; la guerre, la famine et la peste décimèrent bientôt nos malheureuses populations. Les villages en ruines se désertèrent ou réduisirent leurs feux à 20 ou 30 « conduits »; les champs, fertilisés par le labeur de nos aïeux, retournèrent à la friche des solitudes, faute de bras pour les cultiver. Pendant la guerre de Trente ans, en particulier, la Lorraine, foulée par les reîtres et soudards des deux partis, connut les pires calamités, sans égaler toutefois les horreurs vécues de nos jours. Ce fut le temps où Callot crayonnait pour la postérité ses loqueteux qui vécurent parmi nos ancêtres, où saint Vincent de Paul étendait sur notre province le manteau de sa charité... La vie sociale, on le conçoit, fut troublée profondément et la perturbation affecta les institutions les plus solides. Les maîtres apothicaires, hier organisés, participèrent au désarroi général. Mais il ne nous appartient ni de résumer une époque, ni de présenter

un tableau: nous avons voulu, simplement, situer cette étude. Nous devons à présent, sans relater leurs gestes, ni même tracer en général leur caractère, identifier les personnages dont le nom figurera au cours de ces pages.

Charles II, le plus grand de nos princes et le fondateur de la Ville-Neuve, monta sur le trône de Lorraine en 1545 et, après un règne éclatant, mourut en 1608 (*). Son fils Henri Il, prince bon, mais faible, lui succédait le 14 mai 1608 pour mourir le 31 juillet 1624, laissant deux filles :

1° Nicole de Lorraine, née le 3 octobre 1608 et mariée le 23 mai 1621 à Charles de Lorraine, le futur Charles IV;

2° Claude de Lorraine, née le 1$ octobre 1612 et mariée le 17 février 1634 à Nicolas-François de Lorraine, dont les noms se rencontreront plus loin. Ce duc Henri IT, avec sa veulerie et son tempérament maladif, eut un règne assez effacé. Il donna à ses États la paix dont il avait besoin luimême pour se soigner : mais il sut conserver du moins ce que son père avait créé, et, ce qui nous intéresse particuliérement, il conféra ses règlements à la corporation des maîtres apothicaires, sur la demande, il est vrai, de ces derniers. À ce titre, le pâle Henri Il est pour nous une figure. Si nous voulons le connaître plus intimement, comme aussi nous initier aux mœurs assez primitives de cette époque pourtant brillante, nous nous référerons au livre de M. Hippolyte Roy : La Vie à la cour de Lorraine sous le duc Henri II (?).

Au duc Henri IT succéda, le 31 juillet 1624, Charles IV,

(1) Le duc Charles III avait épousé Claude de France. Le duc Henri II était ainsi le petit-fils du roi Henri II et de Catherine de Médicis.

(2) Cf. Hippolyte Roy, La Vie à la cour de Lorraine sous le duc Henri II (1608-1624); Tableau des mœurs au XVIIe siècle. Paris-Nancy, Berger- Levrault, 1914, grand in-8 de 210 pages. *

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