‹ Les maîtres apothicaires de Nancy au dix-septième siècleChapitre 7 sur 67 · AVANT LA RÉGLEMENTATION · texte numérisé non relu

AVANT LA RÉGLEMENTATION

Parmi les documents et les archives que nous avons consultés pour établir cette étude, le mot plus moderne de pharmacie désigne déjà au dix-septième siècle l’art et la profession des apothicaires, mais eux-mêmes ne sont jamais nommés pharmaciens. Leur officine se qualifie simplement la « boutique d’apothicaire » et la désignation apothicairerie est réservée aux meubles, souvent très luxueux et très coûteux, dans lesquels les particuliers plaçaient les drogues et médicaments pour en user régulièrement, aux jours prescrits. On possédait à cette époque une apothicairerie comme un prie-Dieu ou un bahut, et les vieilles armoires lorraines de si beau style, à en juger par les exemplaires conservés au musée de notre palais ducal, étaient indignes de recéler les juleps, les opiats ou les magdaléons. Les bois précieux des Iles revêtaient ces meubles parfois joliment marquetés, le satin de Bruges ou de Florence les garnissait intérieurement. Les bourgeois eux-mêmes se piquaient de montrer à leurs amis ces jolies cassettes, en leur tendant une boîte pleine de dragées musquées de Verdun ou en leur présentant pour la collation de la confiture de coings (cotignac), de pommes, de groseilles ou d’abricots.

Le duc Henri IT avait fait son favori du sieur André des Bordes, né Abraham Racinot, son premier valet de chambre. Ce parvenu devint écuyer, seigneur de Gibeaumeix, Gonvaux, Herstroff, Hanslingen et autres lieux. Mais la fortune est inconstante, surtout au seuil des palais, et les Fouquet se rencontrent ailleurs qu’à Versailles, pour le soulagement de la morale publique. Charles IV, à peine monté sur le trône, accusa le favori de sorcellerie, crime alors irrémissible, et le fit envoyer au bûcher, après avoir confisqué ses biens et

saisi ses domaines. Or, à la vente des meubles ayant appartenu au sieur Abraham Racinot, la duchesse acquit, au prix de 270 francs, une apothicairerie en ébène, comme de son côté la femme de l’apothicaire Louviot une camisole de taffetas, et le sieur Claude Gaspard, un maître apothicaire dont le nom nous sera bientôt familier, un damier en ébène, et, pour 22 francs, « un tableau de l’ymage de Nostre- Dame », patronne de la corporation (*). Ces apothicaireries provenaient en général de la foire de Saint-Nicolas-de-Port, qui se tenait annuellement aux termes de Noël et de la Saint-Jean, et elles étaient importées par les marchands de Bâle, de Strasbourg ou de Francfort.

La pharmacie avait donc acquis à cette époque une haute importance; ces créations, dont le nombre se multiplie, nous le laissent présager. Nous sommes, en effet, au dixseptième siècle, et nos pères entretenaient leurs corps en bonne santé par une copieuse médication. Les personnages de Molière se rencontraient à la cour et à la ville, et, si les médecins et les apothicaires de ses comédies nous paraissent un peu chargés, les nôtres, avec la même conviction et une meilleure tenue peut-être, infligeaient à leurs malades les mêmes clystères et les mêmes purgatifs. Nous établirons plus loin, par la publication de divers mémoires, quelle était la journée de nos pères, assaillis sans relâche, du matin au couvre-feu, par un emplâtre à revêtir, un breuvage à avaler, ou bien un lavement à essuyer. La chaise percée, elle aussi, tendue de velours ou de satin, riposte à l’apothicairerie d'argent et d’ébène (*). Notre art, il faut le reconnaître, était alors un peu indiscret et un peu encombrant.

(1) Archives M.-et-M., B 1454, mars 1625.

(2) « Une apoticairerie avec ung cabinet d'ivoire et laditte apoticairerie garnie d’argent = 1.000 francs pièce. » — Mémoire. de Jacques Minille,

La situation devait amener les maîtres apothicaires à solliciter des statuts et règlements qui sanctionnassent leur autorité et leur permissent de se grouper en un corps solidement organisé. Il était indispensable, pour leur renom, que les positions fussent fortement assises, que les membres de la corporation présentassent les meilleures garanties, que fussent écartés les intrus, funestes parasites attachés aux organismes les plus vigoureux. Les maîtres apothicaires reconnaissaient cette nécessité et, dût leur liberté subir de ce chef quelques entraves, adressaient au pouvoir les plus pressantes requêtes, pour obtenir un régime départageant leurs droits et leurs obligations.

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