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Voici l'analyse du premier scénario des Maîtres 'CJianteurs que M. Albert Heintz a donnée dans VAllgenieine Miisikzeitnng de Berlin, n" 47 du ■22 novembre 1893.
Ce scénario place l'action du premier acte non pas en .l'église Sainte-Catherine, mais dans une chapelle de l'église Saint-Sebald, à Nuremberg. Les indications de scène portent : « Fin des vêpres — on entend l'orgue. Un jeune homme s'approche d'une jeune fille de riche condition bourgeoise ; — elle l'attendait et l'invite à la prudence. Le jeune homme est désigné comme étant le fils d'un chevalier ruiné. Aucune indication de noms, sauf pour Hans Sachs ^ pour la gouvernante du doyen de la corporation des Maîtres Chanteurs (-plus tard Pogner),dame Magdelene,et pour David, l'apprenti de Sachs. L'initiation du jeune aspirant par David n'est pas mentionnée dans le scénario primitif. Dans
l'assemblée de la corporation, Hans Sachs est à la place de Kothner, « gardien des règles de la tabnlature », et c'est lui qui en fait la lecture au jeune concurrent « avec un mélange d'ironie ».
Le marqueur ne prend point place encore derrière uru rideau ; c'est un écolier qui s'asseoit à la table du marqueur et qui note les fautes du chanteur d'après les indications du marqueur. L'appel nominal au début de l'assemblée, ainsi que la proposition de Pogner de donner sa fille en mariage au vainqueur, enfin la dispute avec Sachs à propos de l'intervention du jugement populaire, tout cela est conforme à la réalisation postérieure.
Le jeune chevalier demande d'abord : « Dans quel ton dois-je chanter; celui de Siegfried et de Crimhilde? » Les Maîtres chanteurs s'effarent de cette question et répondent par des hochements de tête. « Eh bien, alors je chanterai dans le ton du Parsifal de Wolfram. » Nouvel étonnement des Maîtres chanteurs. Le marqueur dit au jeune homme : « Chantez comme le veulent les règles que l'on vient de vous faire connaître. » — Le chevalier s'exécute alors, après avoir réfléchi un moment, et commence son chant d'abord timide, ensuite de plus en plus chaleureux et inspiré. Son lied chante l'éloge de la poésie (i). Le marqueur l'arrête souvent pour noter les fautes. Celles-ci deviennent plus nombreuses à mesure que s'accuse l'enthousiasme du jeune chevalier. Hans Sachs l'observe avec une sympathie croissante, le marqueur devient de plus en plus ironique à son égard. Trouble accru du jeune homme, — interruptions de plus en plus nombreuses, — finalement le marqueur demande au chanteur s'il a fini. — Pas encore, répond celui-ci. — Mais moi, réplique le marqueur, j'ai fini mon
(i) Dans la Communication à ses amis,où. Wagner donne une analyse un peu différente de son scénario, il est dit que le jeune chevalier chante « l'éloge des femmes ».
tableau ! — On fait le compte des erreurs du concurrent et l'on déclare l'épreuve négative. Mais le jeune horçmie s'écrie : « Arrêtez ! » et demande à continuer de chanter. On le lui refuse. Hans Sachs alors cherche à le protéger, il va jusqu'à railler les maîtres; de là une dispute. Sachs invite le marqueur à chanter lui-même ; on verra combien il commet de fautes quand on applique les règles comme il vient de le faire. Le marqueur repousse méchamment cette proposition ; allusions piquantes au goût du peuple dont Sachs est le poète favori ; puis il montre les chaussures mal faites que lui a livrées Sachs. « Tu me revaudras celle-là », murmure Sachs en a parte. La querelle s'anime. A la fin, l'assemblée proclame solennellement que l'étranger est refusé. Le jeune homme anéanti se précipite au dehors. L'assemblée se sépare au milieu d'une vive agitation.
Pour le deuxième acte, le scénario contient déjà les points essentiels du poème ultérieur ; il manque toutefois le joli dialogue entre Sachs et la jeune fille. Celle-ci dit à un moment donné à son fiancé : « Méfie-toi de Sachs. C'est un homme faux, père me l'a dit souvent. » Toute la fin de l'esquisse correspond au poème définitif. La mise en scène est dessinée en marge du manuscrit telle qu'on la connaît.
Au- début du troisième acte, nous trouvons Sachs dans son atelier assis près de la fenêtre et feuilletant un gros in-folio ; à « l'autre fenêtre » est assis David « travaillant à une paire de chaussures pour dame ». Sachs expose ses réflexions sur la décadence de la poésie : « Lui-même est encore le seul qui respire dans l'atmosphère du grand passé de l'Allemagne, etc. » Du dehors, dame Magdelene appelle David ; mais l'apprenti, par des gestes significatifs dans la direction de la maison voisine (la maison de Pogner), l'invite au silence. Sachs aperçoit ce manège et gourmande l'apprenti, il lui reproche de ne pas travailler. Mais de nouveau dame Magdelene appelle David; celui-ci alors, pour la chagriner par une apparente indifférence, chante la chanson de métier de Sachs. Choqué, Sachs se fâche, mais se calme
vite à l'idée de la popularité qu'il s'est acquise; finalement il chante avec David la conclusion de son lied.
Survient le chevalier sortant de l'appartement intérieur. Sachs espère qu'il lui rendra justice et reconnaîtra que c'était dans son intérêt qu'il avait agi précédemment comme il l'a fait. Le chevalier : « Je me sens tout confus devant vous. Vous aviez raison, certes ! Mais que faire à présent? »
Sachs lui promet alors de faire en sorte qu'il obtienne l'aimée. Il interroge le jevme homme sur ses essais poétiques ; le chevalier raconte qu'il a composé des poèmes héroïques dans lesquels il chante les grands empereurs : <c Voici, lisez! — Sachs : Pas un poème d'amour? — O, voici mon dernier, tenez ! » Sachs lit alors le poème (l'orchestre joue pendant ce temps la mélodie qui sera chantée plus tard), puis il s'écrie après un moment de réflexion : <c Vous êtes un poète! » Il ajoute toutefois que le moment n'est pas à la poésie et conseille au jeune homme de lire les écrits de Luther et de Jean Huss et de défendre par l'épée ce. qu'il y aura appris ! « Longtemps — prophétise Sachs, — on n'entendra plus les poètes; il faudra combattre avec d'autres armes, avec la raison et la philosophie, contre la bêtise et la superstition; et ces nouvelles armes, il sera nécessaire de les protéger de nouveau par le glaive. » — <c Bien, maître, réplique le jeune homme, mais aujourd'hui, ce qu'il me faut, c'est une épouse. » Sachs répond : « Vous l'aurez ! Laissez-moi faire ! »
La jeune fille paraît à ce moment sous prétexte de chaussures ; elle veut accabler Sachs de reproches ; le chevalier le défend. Sachs réconforte les amants et exprime l'espoir d'une solution satisfaisante; il leur indique la marche à suivre et ils lui promettent obéissance.
Suit la scène avec le marqueur comme dans la pièce. Le vol du poème laissé sur la table est toutefois indiqué ici comme un acte plutôt irréfléchi. Wagner avait même d'abord eu l'idée que Sachs offrirait au marqueur une de ses œuvres de jeunesse, ignorée do tous. Plus tard, il a
écrit en marge : « Peut-être Sachs pourrait-il feindre d'ignorer complètement de qui est le poème : peut-être est-il l'œuvre du jeune chevalier qui, après son échec, est déjà loin, par delà les monts. On dirait un poème enchanté. Mais prenez garde à trouver l'air qui lui convient ! »
Changement de scène. La prairie Saint- Jean devant les portes de Nuremberg. Cortège de fête, peuple, jeux populaires. Les maîtres chanteurs arrivent. Le marqueur chante le poème du chevalier; son chant ne s'adapte pas au poème. Effet comique. La foule raille le chanteur. Sachs loue le poème et critique la diction du marqueur. Le marqueur accuse Sachs de l'avoir trompé avec ce méchant poème. Le peuple demande que Sachs le chante lui-même; mais Sachs s'y refuse, les chants d'amour ne convenant plus à son âge.
Le chevalier paraît alors et s'offre à chanter. Les Maîtres protestent, mais la foule, — excitée par la fiancée, David et Magdelene, — crie : « Pourquoi pas? Laissez-le chanter ! w Le chevalier commence alors et obtient un succès enthousiaste. Les Maîtres chanteurs ne peuvent faire autrement que de lui accorder le prix, parce qu'ils reconnaissent que lui seul peut être l'auteur de ce lied. Le jeune chevalier accepte le prix, mais refuse d'entrer dans la corporation. Hans Sachs l'admoneste en faisant l'éloge des Maîtres et fait ainsi entrer son protégé dans la corporation.» Musique de scène : le cortège des fiançailles s'organise rapidement, Sachs conduit la fiancée et le cortège, — fifres en tête, — se dirige vers la ville ». ■
Au bas de ce scénario on lit ceci :
Fin. Marienbad, 16 juillet 1845.
Richard Wagner.
Je n'insisterai pas sur les nombreux points qui, dans ce scénario, s'écartent du poème définitif. Je me bornerai à faire remarquer que, dans cette
esquisse, on ne trouve pas trace de la pensée philosophique qui élève si haut le poème définitif : il n'est pas question des liens qui unissent Sachs à Eva, ni du renoncement final qui grandit et anoblit d'une façon si nouvelle le personnage de Sachs.
Le scénario des Maîtres Chanteurs que Wagner a donné dans la Communication à ses ajnis, contient d'autres variantes. Je le reproduis ci-dessous :
De même que, chez les Athéniens, un jcj-eux drame satirique succédait à la tragédie, ainsi, pendant ce voyage de plaisir (Marienbad), l'image d'une comédie m'apparut, qui, en vérité, pouvait s'enchaîner à mon « Concours de chant de la Wartburg », comme un drame satirique correspondant. Cette pièce était les Maîtres Chanteurs de Ntivemberg^ avec Hans Sachs pour principal personnage.
Je conçus .Hans Sachs comme la dernière incarnation de l'esprit populaire appliqué à la production artistique, et je l'opposai, avec cette signification, à la corporation des boutiquiers Maîtres chanteurs, dont je personnifiai tout spécialement le pédantisme si drôle, avec son code poétique de la Tahulature, dans la figure du Marqueur.
On sait (ou peut-être nos critiques l'ignorent-ils) que ce Marqueur était un guetteur préposé par la corporation des chanteurs pour remarquer les fautes commises contre les règles par les exécutants, et notamment par les postulants, afin de les noter par des traits : celui qui avait mérité un certain nombre de ces traits avait déchanté [versungen).
Le doyen de la corporation proposa donc de donner la main de sa fille au Maître qui gagnerait le prix dans un concours public qui allait avoir lieu. Le Marqueur, qui s'était posé déjà en prétendant, rencontre un rival dans la personne d'un jeune chevalier; celui-ci, transporté par la lecture des Chroniques héroïques et des vieux Minnesinger, a quitté le château délabré et ruiné de ses ancêtres, pour venir
.•apprendre à Nuremberg l'art des Maîtres Chanteurs. Il se présente afin d'être reçu dans la Corporation, poussé pai l'amour qui l'a subitement enflammé pour la jeune fille, ce prix a qu'un Maître de la Corporation peut seul gagner » ; :SOumis à l'épreuve, il chante un hymne enthousiaste à la louange dés femmes, mais qui scandalise à tout instant le Marqueur, si bien que l'aspirant, à peine à la moitié de son -chant, a déjà « déchanté «.
Sachs, à qui plaît le jeune homme, fait alors avorter, •dans une bonne intention â son égard, sa tentative désespérée d'enlever la jeune fille; par la même occasion, il trouve aussi moyen d'exaspérer terriblement le Marqueur. Celui-ci, en effet, après avoir grossièrement rudoyé Sachs, -dans le dessein de l'humilier, sous prétexte d'une paire de souliers non encore finie, vient se poster pendant la nuit ■devant la fenêtre de la jeune fille, pour lui exécuter, en guise de sérénade et de répétition, le chant avec lequel il espère la conquérir ; car il faut aussi qu'il s'assure de sa ^oix, prépondérante dans l'attribution du prix.
Sachs, dont l'atelier de savetier fait face â la maison Tégalée de musique, se met aussi, dès le début du Marqueur, é. chanter à voix haute ; comme il le déclare au prétendant furieux, cela lui est nécessaire pour se tenir éveillé à son travail, à une heure si tardive, et d'ailleurs le travail presse, personne ne le sait mieux que le Marqueur, lui qui l'a si rudement admonesté au sujet de sa chaussure. Sachs promet enfin au malheureux de s'arrêter, à condition qu'il p3rmette de marquer a sa façon (celle d'un savetier) les -fautes qu'il trouvera, selon son jugement, dans le chant du Marqueur, c'est-à-dire d'indiquer chaque faute avec un •coup de marteau sur le soulier fixé sur la forme. Le Marqueur chante donc, et voilà Sachs frappant sur la forme A coups redoublés. Rage et sursauts du Marqueur; Sachs lui •demande tranquillement s'il a bientôt fini sa chanson. « Il s'en faut bien », s'écrie l'autre. Sachs, avec un éclat de rire, "brandit alors les souliers à travers les volets de la boutique,
déclarant que, grâce aux cotips dti marquage^ ils viennent d'être achevés à la minute. Pendant le reste de son chanta que, dans son désespoir, il hurle tout d'un trait, le Marqueur échoue piteusement, et voit à la fenêtre une figure de femme qui hoche la tête avec énergie.
Le lendemain, l'inconsolable prétendant vient demander à Sachs un nouveau chant pour obtenir la main de la jeune fille; celui-ci lui donne une poésie du jeune chevalier, et feint d'en ignorer l'origine ; il avertit seulement le Marqueur de bien avoir soin de la chanter dans le « mode » approprié. Le vaniteux concurrent se sent tout à fait rassuré làdessus, et, devant l'assemblée publique des Maîtres et du Peuple, il chante les vers donnés par Sachs sur un mode si impropre, si à contre-sens, qu'il échoue de nouveau, et, cette^ fois, définitivement. Furieux, il reproche à Sachs de l'avoir trompé, de lui avoir passé des vers monstrueux; celui-ci afîirme qu'ils sont excellents, mais qu'ils doivent être chantés dans le mode voulu. On convient que celui qui saura le vrai mode sera vainqueur. Le jeune chevalier s'acquitte de cette tâche et conquiert la fiancée; mais maintenant que l'accès de la Corporation lui est ouvert, il le dédaigne, Sachs, avec une verve humoristique, prend ladéfense des Maîtres Chanteurs, et termine par ces vers : -r- Et dût le Saint-Empire-Romain s'évanouir enfumée^ — . Il nous-' resterait encore le Saint Art allemand.
Tel était mon plan rapidement inventé et esquissé. A peine l'eus-je écrit que, sans vouloir prendre aucun repos,, je me mis à travailler à un plan plus détaillé de Lohengrin...