‹ Les Maîtres-Chanteurs de Richard WagnerChapitre 26 sur 33 · III · texte numérisé non relu

III

« Pour gagner la main d'Éva, dit Magdalène au chevalier, l'endroit et l'heure, tout vous sert: David va vous enseigner comment il faut s'y prendre pour devenir Maître- Chanteur. » Et sur ces paroles de Magdalène, nous entendons le solennel motif de la bannière- que nous retrou-

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verons dans toute son ampleur, avec celui des Maîtres, au défilé de la corporation :

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Éva et Magdalène vont partir laissant le chevalier avec David ; mais une même attente oppresse le cœur des deux amoureux; un même aveu voudrait sortir de leur bouche, et l'orchestre fait entendre le thème de l' Interrogation d'amour ' déjà entendu dans l'ouverture, et dont quelques notes ont paru au début de cette première scène :

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I FS MAÎTRES-CHANTEURS

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Dans un rythme syncopé, ce motif module, confié aux cordes auxquelles répondent le hautbois et la clarinette, pendant que les altos et les violoncelles esquissent des traits ascendants donnant à la pâte harmonique une légèreté incomparable; puis il se perd dans les flots de la mélodie d'amour et de la. passion d<fc/ar^e chantée successivement par Walther et Eva, et que les

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cordes reprennent sur des tenues des cors et des bassons contribuant à donner à ce délicieux ensemble une sereine douceur.

Sur le désir de Magdalène, David raconte à Walther ce qu'il a dû faire déjà pour essayer de conquérir la maîtrise. Nous relevons d'abord, dans ce récit, une forme musicale chère à Wagner' :

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Cette formule est très fréquente chez le compositeur, principalement pour exprimer une interrogation. Rappelez-vous au deuxième acte de Loliengrin le passage où le héros dit à Eisa : « Veux-tu m'interroger? » L'harmonie est la même : l'attente de la résolution de l'accord appelle en effet une réponse, et l'on trouvera de

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nombreux exemples à l'appui de notre remarque non seulement dans Lohengrin, mais aussi dans Tannhdtiser , et surtout dans Tristan.

Une autre particularité du récit de David, c'est l'emploi de la Mélodie d'amour, mais dans un rythme très carré qui lui enlève son élégance, comme si Wagner avait voulu montrer, par ce procédé, à quel point une jolie phrase peut devenir banale en la faisant se plier à des règles trop étroites. Puis vient l'énumération de tous les tons faite par Tapprenti avec beaucoup de suffisance, et l'orchestre souligne de façon très curieuse le pittoresque afférent à chaque mode; pendant ces quelques pages, on ne sait vraiment si l'orchestre n'est pas plus comique encore que le très amusant récit de l'apprenti.

A remarquer aussi dans le même récit la première apparition du motif professionnel de Sachs, que nous retrouverons sous sa vraie forme au deuxième acte, et le premier chœur des apprentis venant aider David dans les préparatifs de la séance des Maîtres. Ce petit choeur est entièrement bâti sur le motif pimpant de David, et légèrement accompagné par les cordes au-dessus desquelles les flûtes, les clan-

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nettes et les hautbois esquissent de joyeux traits.

Mais ce qu'il convient de noter, c'est le timbre et la disposition des voix employées par Richard Wagner dans ces chœurs d'apprentis; le compositeur ne s'est servi que de contraltos et de ténors, et les voix de ténors chantent presque toujours au-dessus des contraltos, ce qui donne à ces ensembles une sonorité toute spéciale, très agréable à l'oreille, et dont on ne trouve, je pense, aucun exemple dans les partitions qui ont précédé les Maîtres- Chanteurs.

Aussitôt que les apprentis ont préparé la loge fermée où doit se tenir le marqueur, David la montre à Walther en lui disant que c'est là que va se tenir son juge; nous entendons alors à Torchestre le motif du marqueur, dans un staccato des hautbois, des clarinettes et des bassons ' : Mena mosso ^ ^

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et en lui souhaitant bonne chance, David chante le motif populaire ' en forme de ronde que tous les apprentis reprennent eh dansant :

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Cette ronde joyeuse est brusquement interrompue par l'entrée de Pogner et de Beckmesser. Vivement les apprentis se rangent en silence le long de leurs bancs, et aussitôt paraît le motif

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de la Giiilde^ , ou assemblée de la corporation. Ce sont les violoncelles qui disent ce thème :

il sert d'accompagnement à la conversation entre Pogner et Beckmesser, et au récit de Kothner faisant l'appel nominal des Maîtres, pendant que la mélodie d'amour apparaît dans un rythme rapide, contrepointée par tous les violons. Mais ce motif disparaît bientôt de l'orchestre pour faire place au gracieux motif de la Saint- Jean * dont c'est demain la fête :

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2 Partition : page 71.

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Quand Pogner fait part de son projet d'accorder la main d'Eva au vainqueur du grand concours de la Saint-Jean, ces deux derniers motifs s'unissent dans un ensemble d'une très belle sonorité. Il faut noter, dans l'intervention de Sachs qui suit le discours de Pogner, la réapparition à l'orchestre de la ronde populaire des apprentis, quand le cordonnier demande que le peuple soit juge aussi dans le concours du lendemain, et encore lorsque Beckmesser lui reproche de ne faire que des «couplets de rue». Sachs a beau faire : le peuple ne sera pas juge, et c'est aux seuls Maîtres qu'aura affaire Walther, puisqu'il veut briguer la maîtrise.

Ecoutez ces notes piquées par le hautbois, les clarinettes et un cor, tandis que le basson

dessine un trait ascendant; c'est l'élégant motif du chevalier ' .•

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Ne trouvez-vous pas que ce thème rappelle un peu celui de Parsifal ? Ces deux motifs ont, en eflfet, je ne sais quel lien de parenté résidant plutôt dans le rythme que dans la mélodie. Quoi qu'il en soit, pendant la présentation du chevalier aux Maîtres par Pogner, ce motif ne quitte plus l'orchestre jusqu'au moment où Walther répond aux questions de Kothner lui demandant quels furent ses maîtres dans l'art de la poésie et du chant. C'est là que commence l'adorable mélodie que les concerts ont popularisée - :

* Partition : page go,

* Partition : page 96.

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Au cher fo-yer du vieux clià-teau.

Retenons seulement dans cette mélodie aujourd'hui très connue un dessin d'accompagnement* ayant de l'analogie avec celui de l'interrogation de Sachs par Éva au deuxième acte, que nous donnerons plus loin :

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Une même idée d'ailleurs domine ces deux scènes : dans la première, Kothner, au nom des Maîtres, demande à Walther où et comment il apprit la poésie et le chant; et dans la seconde, Eva interroge Sachs pour savoir comment Walther s'est tiré de son épreuve. Il est donc

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tout naturel que Wagner se soit servi dans les deux scènes, non point du même dessin d'accompagnement, mais de deux dessins ayant entre eux des traits de ressemblance.

Cette mélodie que vient de chanter Walther n'est point du goût de Beckmesser, et il lui plairait que le chevalier n'affrontât même pas l'épreuve ; pourtant, malgré le greffier, Walther chantera. Sur un staccato des violons d'abord, des cors ensuite, le motif des Maîtres apparaît aux basses, mais dans une tonalité mineure, comme pour indiquer la solennité du moment. C'est à regret que Beckmesser quitte sa place pour aller vers le marquoir, et le motif qui l'accompagne est certainement aussi laid que sa personne ' :

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1 Partition : page 104.

On remarquera que ce thème, que nous pour- 1 ions appeler le thème de Beckmesser jaloux, est une déformation du motif du chevalier s'unissant aux dernières notes du motif du marqueur; mais au lieu des notes perlées qui tout à l'heure caractérisaient l'élégance de Walther, nous n'avons plus là que les sons étouffés des clarinettes et du basson; à la place du gracieux dessin mélodique fièrement campé, une lourde caricature, à la mine rechignée et sournoise. M. Emile de Saint-Auban a écrit, à propos de ces deux motifs du chevalier et de Beckmesser jaloux, une maîtresse page que nous demandons la permission de citer : « L'un est exquis, l'autre vilain, et pourtant ils se ressemblent ! Pourquoi ces analogies, au premier abord surprenantes, entre deux êtres si divers, que séparent Tun de l'autre la lumière du soleil et l'immensité de l'azur ? II faut y voir le résultat d'une observation profonde. Elles sont dignes du leitmotive et de sa perspicacité. Walther est le sourire, Beckmesser est la grimace ; mais qu'est la grimace sinon la déformation du sourire? Le hibou et le colibri sont tous deux des oiseaux; tous deux ont un bec, des plumes et des ailes ; cepen-

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dant l'un est un monstre et l'autre est un bijou \ le hibou est la grimace, le colibri est le sourire. Maintes fois dans la nature, les bosses ne sont que des beautés manquées. D'où ce lien singulier qui unit le sublime au grotesque ; l'un est le type divin qui habite le ciel de Platon, l'autre est l'ombre grossière qui rampe dans la caverne ; l'un est le joyau sans prix, l'autre le caillou du chemin ; mais qui ne relève entre eux un certain air de famille, l'air de famille qui existe entre la caricature et le beau ? L'art, la passion de Beckmesser, contrefont l'art, la passion de Walther : donc il est juste que les motifs du premier singent les motifs du second *. »

Quand Beckmesser s'est enfermé dans la loge du marqueur, Kothner lit à Walther les règles de la Tablature : c'est une sorte de chant de corporation d'un rythme régulier, et agrémenté de fioritures qui n'en rompent point la raideur; de temps en temps, à l'orchestre, des fragments du motif des Maîtres apparaissent; puis, tout à

' Emile de Saint-Auban, Un Pèlerinage à Bayreuth, page 273.

coup, une voix de fausset sort de la loge, donnant le traditionnel signal * :

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Cette formule offre ici l'intervalle d'une quinte ; il en ira de même quand Sachs, au deuxième acte, fera fonction de marqueur, en tapant sur la semelle, pour la sérénade de Beckmesser; et encore au troisième acte, quand Kothner ouvrira le concours devant le peuple. Mais lorsque David la fait connaître à Walther dans son récit, il ne lui donne d'abord que l'intervalle d'une tierce, comme si ce Fanget an l'épouvantait ; puis, s'enhardissant, il monte jusqu'à la quarte ^ C'est également par une quarte que Walther répond au signal de Beckmesser ^ :

' Partition : page 109.

^ Partition : pages ^4 et 33.

3 Partition : page no.

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et c'est de toutes ses forces, comme pour se donner du cœur, qu'il lance ses trois notes dont la troisième finit par se perdre dans un accord de fa majeur plaqué par tout l'orchestre ; puis les sonorités décroissent, et aussitôt apparaît aux cordes le dessin mélodique qui servira d'accompagnement à tout le chant d'épreuve du chevalier. Ce dessin est construit sur le thème de \ ardeur impatiente exposé dès le début du premier acte '.

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' Partition : page uo.

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D'abord très calme, doucement soulevé par l'orchestre où court toujours le motif de juvénile ardeur, le chant de Walther prend bientôt son essor par une jolie phrase que soutiennent des tierces de cor; puis, peu à peu, la voix s'empare à son tour du motif, hautbois et clarinettes le disent aussi, violons et flûtes égrènent leurs trilles, et toujours, dans cet orchestre qui bouillonne, ces deux croches suivies d'un triolet ' :

* Partition : page m.

le marqueur a beau interrompre la mélodie par ses coups de craie sur l'ardoise, Walther n'en continue que de plus belie; les harpes et les flûtes scintillent, la mélodie s'accélère, les cordes reprennent l'éternel motif, mais en le modifiant, en le syncopant ' :

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1 Partition : page 114.

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