‹ Les Maîtres-Chanteurs de Richard WagnerChapitre 31 sur 33 · ID4 LES MAÎTRES-CHANTEURS · texte numérisé non relu

ID4 LES MAÎTRES-CHANTEURS

« Même dans les deux grands monologues qui nous révèlent l'âme profonde et contemplative de Sachs, nous n'entendons pas une parole qui nous dise sa propre plainte. Par contre, la musique ne cesse de nous la dire, et de la façon la plus émouvante. Ainsi, par exemple, au premier acte : lorsque Sachs prend la défense de Walther contre les Maîtres; au second acte: pendant son dialogue avec Eva et l'accompagnement du « Schusterlied » ; puis les émotions que fait naître dans le cœur silencieux de Sachs cette belle nuit de la Saint-Jean, et qu'on sent s'exhaler pleinement de l'orchestre; enfin, par dessus tout, l'introduction si pathétique du troisième acte, ainsi que les scènes qui suivent entre Sachs et Eva.

(( Le fait est que ce qui se passe ici, le « vrai drame», c'est quelque chose qui est à peine concevable à l'entendement et qui échappe à la parole. Car ce n'est pas dans des actions d'éclat que se révèle la grandeur d'âme de Hans Sachs, mais bien dans les faits insignifiants de la vie quotidienne. Et cette lutte intérieure, le renoncement à la main d'Eva, au dernier bonheur que la vie pouvait lui offrir, ce n'est pas une de ces luttes

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OÙ l'âme est déchirée par l'assaut de l'homme extérieur, de l'homme sensuel, contre l'homme intérieur : — non, un homme tel que Sachs ne pouvait avoir un seul instant l'idée d'arracher ou même seulement de disputer la jeune fille à son amant; et la lutte qu'il soutient est une lutte toute intérieure, contre sa propre douleur. Voilà le conflit tragique, voilà les profondeurs du cœur humain dans lesquelles nous conduit le drame wagnérien j et, comme dans Parsifal, la lutte aboutit non pas à la chute du héros, mais à sa victoire. «Son âme atteint la sérénité suprême d'une douce et suave résignation. » « Erlœsung dem Erlœser ! ' »

Oui, la musique ne cesse de nous dire à chaque pas la douleur intime de Sachs.

Écoutez le dessin mélodique qui accompagnait sa conversation avec Eva au deuxième acte-; il souligne maintenant ces mots du cordonnierpoète: «Fleurs et rubans dans ma maison?... Est-ce jour de noces?» De léger, caressant et parfois ironique qu'il était, ce motif est devenu

1 M. Houston Stewart Chamberlain, le Drame wagnérien, pages i5o et i5i. i vol. in-12, ch&z Fischbacher.

2 Partition : page 289.

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calme et tranquille comme l'âme de Sachs va s'apaiser. Et quand David a chanté sa leçon, — qu'il entonne, encore troublé des événements de la nuit, sur le motif de la sérénade de Beckmesser, — voici revenir un autre thème, issu du motif de l'inquiétude d'Eva, et que nous avons entendu au deuxième acte quand la jeune fille, pleine de colère, a quitté le cordonnier'. A ce moment précis, Sachs a vu clairement qu'Éva aimait Walther, son cœur en fut tout meurtri; et le retour de ce motif, plus doux encore, plus ému, évoque des pensées que les paroles ne pouvaient exprimer. Peut-être alors Sachs a-t-il encore des regrets; mais la belle méditation qui suit va calmer son âme et la faire triompher sur sa propre amertume. Elle commence, cette méditation, sur le large thème exposé dans le prélude; Sachs songe à la vanité des désirs humains, éternellement les mêmes, puis il fait un retour sur sa chère cité de Nuremberg, dont nous entendons une variation du motif patronal élargi, plus noble :

* Voir page iSg.

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Comment cette paisible cité a-t-elle semblé hier prise de délire? Cette évocation de la bagarre de la veille ramène les thèmes de la bastonnade, l'orchestre se précipite, se déchaîne, rappelle l'infernal tapage, puis brusquement s'arrête, a Dieu sait d'où vient cela!» dit Sachs; et, sur ces paroles, V enchantement de la nuit d'été monte des violons et des altos divisés soutenus par de très doux arpèges des harpes; une clarinette redit le motif de la sérénade, le

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hautbois celui de bastonnade, la flûte égrène ses perles, c'est comme un frôlement de douces visions'; l'esprit de Sachs se détend, sa face s'épanouit, il sourit, son âme est apaisée, le sacrifice est accompli. «C'était la nuit de Saint- Jean, conclut-il; mais à présent c'est le jour de Saint-Jean, et nous allons voir comment Hans Sachs va s'y prendre pour diriger l'Illusion universelle. » (Et ici il faut noter le retour du motif de la Saint-Jean ramené par une modulation admirable.)

Pour commencer, il va enseigner à Walther le moyen de vaincre au concours; premier effet de sa bonté dont nous entendons le motif-, déjà esquissé au premier acte :

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* Partition, pages 'ioi et 3o2.

^ Partition, page 304.

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il lui apprend ce qu'est la maîtrise, le rapport intime de l'Art avec la Vie, et pour lui faire cette leçon, Sachs emprunte en quelque sorte les accents de l'élève, puisque cette nouvelle mélodie rappelle le premier chant de Waither', première victoire du chevalier sur les Maîtres :

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• Partition, page 3io.

Le chevalier est un élève docile; il le prouve incontinent en composant un poème sur le rêve qu'il a fait pendant la nuit ' :

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^ Partition, page Siy,

LA PARTITION l6l

Cette admirable mélodie, grâce aux conseils de Sachs, deviendra le chant de concours qui fera Walther vainqueur; on y retrouve les thèmes exposés dès le début du premier acte; et les harmonies en sont si douces, les phrases deviennent si caressantes, si enveloppantes que l'on devine aisément la victoire finale. Beckmesser peut venir, il peut voler sur la table de Sachs les strophes que le cordonnier a transcrites au fur et à mesure que Walther les composait; il peut courir au concours, débordant d'une joie grotesque de ce que Sachs lui a fait don des vers qu'il avait dérobés ; Walther sera le vainqueur du tournoi.

Ce qu'il y a de tout à fait remarquable dans cette scène de Beckmesser, entrant chez Sachs et découvrant le poème de Walther sur la table du cordonnier, c'est la parfaite conformité de la musique avec les jeux variés de la mimique. Il suffit de regarder un instant la partition pour s'en rendre compte'; tous les motifs sont là, rappelant toute la scène de la veille, ceux du cordonnier, de la sérénade, de

1 Partition, pages 328 et suivantes.

la bastonnade, du marqueur, du chevalier, etc., etc; mais tous ces thèmes sont devenus narquois, ironiques; à les écouter, on comprend déjà que l'échec du vieux cuistre, candidat à la main d'Eva, sera des plus piteux. Un pareil effet, obtenu par la seule musique, n'est possible, il faut bien le dire, qu'avec le système wagnérien. A peine Beckmesser est-il parti, que la blonde Eva arrive chez Sachs sous prétexte de faire arranger ses souliers. Ah! elle n'a besoin de rien dire, on comprend vite que les souliers ne sont pour rien dans sa visite; l'orchestre souligne son atîxiété^ dans une phrase plaintive dont certaines harmonies en valeurs augmenmentées ou diminuées ont paru dans l'enchantement de la nuit d'été:

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* Partition, page 333.

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