‹ Les maîtres de l'Ecole de Paris dans la période préspécialistique des maladies du pharynx, du larynx et du nez. Tome IIChapitre 20 sur 117 · III. BAYLE · texte numérisé non relu

III. BAYLE

Bayle est le créateur de l’entité morbide ou plutôt du syndrome clinique connu sous l’appellation assez incorrecte d’œdème de la glotte. Son rôle en nosologie laryngée est par conséquent considérable, puisque, grâce à lui, on est parvenu à se rendre compte de toute une série d’accidents d’origine inflammatoire ou de nature hydropique à allure excessive¬

ment grave et se terminant trop souvent par la mort. Certes, il

serait inexact de rattacher à la tuméfaction des bourrelets ary-

téno-épiglottiques tous les cas de laryngites graves, où plutôt le phlegmon diffus du larynx se caractérisé encore par autre chose, notamment par une généralisation des lésions à tout l’organe, par une infection évidente de l’organisme, par une vive réaction inflammatoire, etc. Néanmoins le service rendu par Bayle est immense. Il est vrai qu’on le lui a contesté, à tort suivant nous, c’est pourquoi il nous paraît utile d’entrer, avant d’étudier cet auteur, dans quelques considérations historiques prélimi¬

naires.

Précurseurs de Bayle. — Nous allons indiquer ce qu’on savait avant lui sur l’affection qu’il a décrite, le premier, avec un talent si remarquable. Presque tous ceux qu’on a assez injustement appelés ses précurseurs ne nous ont donné que quelques renseignements cliniques intéressants certes, mais manquant absolument de base anatomique et topographique.' Dans notre Histoire des maladies du pharynx, nous avons eu l’occasion, à plusieurs reprises, à propos d’Hippocrate d’Arétée, de Gœlius Aurélianus, d’Aétius, de signaler une variété d’angine que cesanciens

1. « Angina gravissima quidem est et celerrima interit, quæ neque in faucîbus neque in cervice quidem conspicuum facit, plurimumque dolorem exhibit et erecta cervice spirationem inducit. Hæc enim, eodem etiam die, et secundo, et tertio et quarto strangulat. » Rappelons ici également que Celse a signalé une cynanche sans rougeur caractérisée par une dyspnée considérable.

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écrivains appelaient cynanche et qui était caractérisée par une suffocation grave et souvent rapidement mortelle, bien qu’on n’aperçoive rien par une investigation très attentive du gosier. On supposait tantôt que les plans profonds des tissus qui limitent sa cavité étaient seuls atteints et tuméfiés de façon à gêner le passage de l’air, tantôtque l’obstacle à l’arrivée de celui-ci siégeait en un point si reculé qu’il en devenait inaccessible à la vue 1 .

Les médecins arabes, médiévistes ou même de la Renaissance, ne modifièrent rien aux connaissances de l’antiquité sur l’esquinancie pharyngée ou laryngée, faisant preuve, ici, comme autre part, d’un regrettable esprit de routine.

En définitive, la question de priorité ne se pose qu’avec Boerbaave et avec son élève et commentateur Van Swieten. Ces deux auteurs parlent d’une tuméfaction œdémateuse pouvant occuper simultanément ou successivement le pharynx et le larynx. ' Ils signalent la dyspnée, qui survient quand l’affection envahit l’organe phonateur. Tout -doute semblerait donc, en apparence, superflu et il paraît bien évident, à un examen superficiel, que ce sont eux qui ont les premiers entrevu l’œdème de la glotte. Mais cette opinion n’est fondée qu’en partie, ainsi que nous espérons le démontrer par une analyse attentive des textes. Il ne faut pas oublier que le iatrochimiste Boerhaave a conservé beaucoup des doctrines de l’iatro-mécahisme 2 . C’est ainsi qu’il fait jouer un grand rôle à l’obstruction des vaisseaux, non seulement lymphatiques 3 , mais encore sanguins. De la gêne circulatoire naîtraient à priori des œdèmes, puis finalement des indurations squirreuses. Ce processus, le grand médecin hollandais le porte assez indûment de l’enveloppe cutanée, où il existe incontestablement, aux organes internes, en particulier dans les voies digestives et aériennes supérieures. Il parle d’angine aqueusedel’isthme et du larynx avec tuméfaction de ces parties qui prendraient un

1. Galien, bon physiologiste, avait mieux localisé que ses prédécesseurs les diverses variétés d’angine. Il plaçait l’esquinancie (synanche avec un s) dans le pharynx et la cynanche (cynanche avec un c) dans le larynx. Dans le premier cas, dit-il, il y a surtout des troubles dysphagiques, dans lé second des troubles vocaux et respiratoires. Cette remarque fondamentale n’attira malheureusement pas suffisamment l’attention et le groupe des angines demeura dans sa confusion première, tellement qu’au début du xix e siècle, Pinel, Roche, Valleix, etc., se servent exclusivement des termes pharyngites et laryngites qu’ils trouvent avec raison plus clairs et plus expressifs.

2. Pour ces doctrines médicales, consulter le tome II de notre Histoire des maladies du pharynx et l’article histoire de la médecine du Dictionnaire encyclopédiques des sciences médicales de Dechambre.

3. A un moment donné, on a fait reposer toute la pathologie sur les lésions de ces vaisseaux blancs.

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aspect blanchâtre ; mais il assigne à ces lésions qu’on rencontrerait surtout chez les strumeux 1 une symptomatologie de fantaisie, où la réaction inflammatoire et notamment la douleur seraient singulièrement intenses, de telle sorte que c'est phlegmon et non œdème qu’il aurait dû dire. VanSwietena abondé dans les idées de son maître, et il a insisté avec beaucoup plus de force non seulement sur le siège du mal, mais encore sur les désordres respiratoires qui résultent de cette même localisation laryngée. C’est qu’il avait, pour appuyer les conceptions purement théoriques de son maître, les données expérimentales de Lower, qui avait étudié sur l’animal les résultats de la ligature des grosses veines du cou. Cet auteur déterminait ainsi un œdème plus ou moins diffusé au larynx et aussi au pharynx, ainsi que l’ont démontré des recherches ultérieures. Pour Van Swieten, la tuméfaction des voies aériennes et digestives supérieures par obstruction de la circulation était donc bien une réalité et, comme il était bon physiologiste, il a compris tout de suite les déductions symptomatiques qu’on pouvait en tirer du vivant des malades. Mais, de ce concours heureux de circonstance, il n’a su tirer ni une localisation précise des altérations morbides, ni une symptomatologie exacte, preuve évidente qu’il ne se doutait pas de ce que pouvait être cliniquement et anatomiquement l’œdème de la glotte.

Entrons maintenant dans la discussion des textes. Dans son aphorisme 784, Boerhaave écrit : « Cujus (anginæ) duplex observatur species ; prima sine ullo signo tumoris externi internive apparet. Altéra vero cum aliquo tumore in aliqua parte organorum descriptorum (aphorisme 783) deprehenditur semper. » Il s’agit manifestement de l’esquinancie avec lésions et de l’esquinancie sans lésions des Anciens, mentionnées par nous précédemment. Jusqu’ici rien de nouveau ; mais, plus loin, il mentionne son processus favori de l’obstruction vasculaire avec ses conséquences, la tuméfaction par œdème. « Angina aquosa , œdematosa, catarhosa tenuis est impedita vel dolens respirandi vel deglutiendi exercitatio cum tùmore lymphatico partium, quibus ilia fit vel vicinorum. » Ainsi la douleur, la gêne fonctionnelle seraient très marquées d’après l’expression même de l’auteur.

Van Swieten est beaucoup plus explicatif que son illustre maître, ainsi que nous l’avons dit plus haut. « Quando tumor albus , aquosus, frigidus absque inflammationis validae commitantis signis, occupât illas partes quae deglutitioni vel respira-

1. Individu à voies lymphatiques obstruées. On ne connaît pas encore la scrofule, diathèse inventée par Rayer et Bazin.

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tioni serviunt, vel in vicinis locis similis tumor natus horum organorum functiones turbat, dicitur adesse angina aquosa vel ' aedematosa. Magnus dolor hanc speciem anginæ comilatur ' .... Si autem quis dolor adsit, ille plerümque tantùm a distractione partium per hos tumores factâ nascitur. — In dehilihus , pellidis, leucophlegmaticis , in quibus totum fere corpus frigido et inerti tumore turget, quandoque talis angina observatur ; in reliquis aparet fere nunquam. Uvula est tune plerumque elongata, pellucidaferè, aggesto humore âquosoturget 1 2 , tonsillæ quandoque pariter fument, pellidæ omnino... Si ergo ilia mémbranæ pars, quæ uvulam, pharyngem, tonsillas, etc., investit, simili efficiatur modo, deglutitio læsa erit ; si laryngem vel asperam arteriam idem morbus corripiat , cum molestissima tussi impeditur libéra respiratio. » Van Swieten trahit manifestement l’origine de ses idées sur la pathogénie de l’angine aqueuse, en rapportant dans le passage suivant les expériences de Lower sur la ligature des gros vaisseaux du cou, ainsi quë nous l’avons relaté plus haut. « Venas jugulares, subducto filo ligayerat a rete in cane vivo et post aliquot horas, partes omne supra ligaturant miré intumescebant etintra duos dies canis quasi angina suffoçgtus , interiit. Toto hoc tempore non solumlacrymæ copiosius fluebant, sed et plurima saliva in ore stillabat non aliter quam si ab assumpto mercurio fluxus ille concitatus fuisset. Post mortem aiiimalis dum cutim a tumefactis partibus separaret, credens (Lower) se sanguine extravasato turgida enventurum omnia, mirabatur quod nullum vestigium vel colorem fere sanguinis observaret, sed musculi omnes et glandulæ sero limpido maxime distentae et admodum pellucidæ, apparerent. » • Van Swieten n’avait pas de peine à entrevoir que les lésions laryngées, étouffant a priori les malades, devaient être plus graves que la simple tuméfaction pharyngée, et c’est en effet ce qu’il dit formellement.

Pour rétablir la circulation et évacuer ce superflu de lymphe, il s’adresse, bien entendu, aux dérivatifs; et, comme Baylé ajoute une certaine importance à son traitement,.il est bon d’en parler

1. Ainsi, pour Van Swieten comme pour Boerhaave, il y a une réaction douloureuse extraordinaire. .

2. Cette tuméfaction œdémateuse de l’isthme, notamment de la luette qui s’allongerait et se boursouflerait, ne se voit pour ainsi dire jamais dans l’œdème de la glotte même de nature hydropique. On ne constate quelque chose de semblable que dans des lésions de toute autre nature, telles qu’un phlegmon péritonsillâire avec tuméfaction énorme de l’isthme, envahissant de proche en proche l’orifice supérieur du larynx.

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un peu ici. Après avoir ordonné les vésicatoires, les sangsues, les sudorifiques, les diurétiques, les purgatifs, les hydragogues, il ne recule pas devant les moyens extrêmes. « Aut si periculum in morho videantur esse ne tumores aucti suffocationis periculum inducant, causticis vel scapello via conciliatur aggestis aquosis tumoribus. » Van Swieten suit plus particulièrement ici la pratique d’Hippocrate et de Celse, lorsque la luette considérablement œdématiée menace le malade de suffocation. Il insiste aussi sur l’importance dés vésicatoires à la nuque, au cou, derrière les oreilles ; il veut que l’on cherche à obtenir ainsi des vésicules pleines de sérosité (vesicas lymphâ plenas). Les sialagogues pourront aussi être utiles, et il signale la pyrèthre, le poivre, le gingembre, etc. .

Les - aphorismes 801 et 802 se rapportent, partiellement, semble-t-il, à notre phlegmon laryngé beaucoup plus qu’à notre œdème de la glotte.

«§ 801. Sisolalaboratpulmonalis fistula, illœsis aliis, in internâ suâ membranâ musculosâ, tum oritur ibi tumor, calor, dolor, febris acuta calida, cœterum externa nulla signa ; vox acuta, clangosa, sibilans ; inspiratio acuté dolens ; respiratio parva, frequens, erecta, cum summo molimine ; hinc circulatio sanguinis per pulmones difficilis ;pulsus miré et cito vacillans ; angustiæ summæ ; cita mors, Estque hæc una ex iis, quæ funestissima, nec externa dant signa ; quod vero propriùs glottidi et epiglottidi malum, eo sanè magis lethale.

« § 802. Silarynx imprimis acute inflammatur, et sedemhabuerit malum in musculo albo glottidis 4 et simul in carnosis ei claudendæ inservientibus, oritur dirissima, subito strangulans, angina (signa ut priora (801) : dolor in elevatiorie laryngis ad deglutitionem ingens, acutus inter loquendum atque vôciferandum ; vox acutissima, stridula ; citissima, cum summis angustiis, mors. Est que hæc, sine signis externis, omnium pessima 1 2 . »

Enfin, autre part (Commentaire des aphorismes 814 et 815), Van Swieten affirme plus nettement encore la possibilité d’une suppuration diffuse suraiguë de l’organe phonateur. « Cum enim vel in pulmonali fistulâ (caverne) vel circàlaryngem hærent malum et omnia inflammationis symptomata augeantur, dum illainsuppurationem tendit, suffocabitur æger ; antiquum abcessum maturescere possit... Intérim non omnino impossibile videtur natam circà laryngem inflammationem suppurari posse. »

1. Notre thyro-aryténoïdien, déjà bien décrit par Fabrice d’Aquapendenteet par Santorini.

2. C’est üesquinancie sans tuméfaction apparente des Anciens.

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Hoffman est beaucoup moins intéressant à consulter que Van Swieten. lien est encore pour l’esquinàncie sans signes physiques apparents, suivant la conception des Anciens, pour l’inflammation larvée ne portant que sur les plans sous-muqueux (profonds) du pharynx. Malgré ces lésions cachées, la réactioninflammatoire, ditil, imitant en cela Arétée etCœlius Aurélianus, serait des plus violentes ( Méd. rat., t. IV, pars. I, sect. n, chap. iv : De anginâ) :

« Nimirum vetustissima est distinctio anginæ generalis in interiorem et exteriorem, sive manifestæ et occultæ. Ilia in interioribus nerveis et maculosis faucium tunicis consistit, et ob id neque in collo exterius, neque in ore, quantum visui patet, tumor et inflammatio conspicitur, sed ardor internus, febris acuta, in graviori casu non modo spirandi, sed et deglutiendi difficultas, multumque periculi subest... » Et paragraphe IX : « Imprimis maximum suffocationis est periculum, quando musculus, qui vocatur thyro-arytenoïdeus, rimæ occlusioni dicatus, affectus r . »

Cullen (Méd. prat., liv. II, chap. vin, sect. ni), est assez imprécis ; mais les observations publiées par lui et les recherches des anatomopathologistes lui ont fait connaître l’existence de laryngites graves.

« On a donné le nom d'esquinancie trachéale à l’inflammation de la glotte, du larynx, ou delà partie supérieure de la trachée-artère, soit qu'elle affecte les membranes de ces parties ou les muscles qui y sont adhérents. L’inflammation peut y naître d’abord et s’y fixer, ou bien s’y porter dans le cas d’esquinancie tonsillaire ou maligne. »

« — On a rarement observé cette maladie, soit primitivement, soit à la suite de Fesquinancie tonsillaire ; il y en a peu d’exemples indiqués et décrits par les médecins ; elle se reconnaît au son rauque particulier de la voix, à la difficulté de la respiration, à un sentiment de constriction du larynx, et à la pyrexie qui l’accompagne. ». — « D’après la nature de ces symptômes et l’ouverture des cadavres de ceux qui sont morts de cette esquinancie, on ne peut douter qu’elle ne soit inflammatoire. Néanmoins,, elle ne suit pas toujours la marche des affections de ce genre; fréquemment, elle bouche tellement le passage de l’air qu’elle suffoque le malade, et produit tout à coup la mort. »

Les observations qui se rapportent à cette maladie, ont presque toutes été prises sur des adultes, ajoute l’auteur. Il la

1. Fabrice d’Aquapendente avait démontré que ces muscles forment en réalité la glotte ; voir l’avant-propos de ce volume.

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