‹ Les maîtres de l'Ecole de Paris dans la période préspécialistique des maladies du pharynx, du larynx et du nez. Tome IIChapitre 60 sur 117 · XIV. — MONNERET ET DELABERGE · texte numérisé non relu

XIV. — MONNERET ET DELABERGE

Dans l’œuvre de ces auteurs, il nous faut laisser de côté le traité de pathologie interne de Monneret, étant donné son apparition tardive. Nous n’aurons à étudier ici que ce qui se rapporte au larynx dans leur Compendium de médecine. Nous aurons à faire les mêmes éloges et les mêmes réserves que pour ce qui a trait au pharynx. Les deux écrivains font preuve d’une grande érudition, d’une impartialité des plus louables, d’un véritable sens clinique, d’un style clair, d’une exposition méthodique, mais ils manquent en général d’originalité L

Cependant, comme ils ont fidèlement et consciencieusement exposé les notions sur les affections laryngées de leurs contemporains, leurs écrits méritent d’être examinés de très près au même titre que ceux de Hardy et Béhier, de Grisolle, de Boyer, de Vidal de Cassis, de Blache, de Nélaton, etc. Les analyser, c’est en quelque sorte établir un bilan très exact des connaissances de toute une période, moins favorisée certes que la nôtre, mais qui commence néanmoins à édifier une œuvre véritablement scientifique. C’est aussi se rendre compte des grands courants nosologiques de l’époque.

Les lésions inflammatoires 1 2 de l’organe vocal étaient, du temps de Monneret et de Delaberge, l’objet de nombreuses discussions et comme nature et comme espèces morbides auxquelles il fallait les rattacher. A ce propos, les deux écrivains rappellent la classification de Blache (Dictionnaire en 40 volumes , article :

1. Ceci tient, du reste, en grande partie, à l’étendue des matières qu’ils ont à exposer, le plan de leur ouvrage ne permettant sur chaque question qu’un développement sommaire. Cependant, ils ont su tracer une excellente description de quelques affections mal connues de l’époque (syphilis, cancer du larynx).

2. 11 y avait déjà une classification anatomo-pathologique et une classification clinique, basée sur la gravité du mal. Certains tendaient à admettre des types multiples, d’autres étaient unicistes.

MONNERET ET DELABERGE

larynx), celle de Valleix [Médecin-Praticien, t. I, p. 194), celle de Rilliet et Barthez. Quant à eux, ils se contenteront de décrire une laryngite simple aiguë et une laryngite simple chronique comprenant évidemment chacune un certain nombre de variété

L’étude des lésions anatomiques des Laryngites aiguës, par lesquelles ils débutent, était forcément peu avancée, à la période où écrivaient les deux auteurs, réduit qu’on en était à la connaissance des altérations grossières visibles à l’œil nu. Morgagni, Andral, puis Cruveilhier avaient dit sur le sujet à peu près tout ce qu’il était possible de savoir avec des moyens d’investigation aussi rudimentaires. Comme il fallait s’y attendre, Monneretet Delaberge se contentent de rappeler ici ce que leur avaientappris ces grands anatomo-pathologistes. Il est donc inutile d’insister. Disons cependant qu’ils mentionnent les petits points rouges trouvés par Piorry, en grand nombre, au niveau des cordes vocales et qui n’étaient autre chose que de petites hémorragies interstitielles. « Cette roùgeur qui ne disparaît pas par le lavage est ordinairement produite par un pointillé très fin. Rarement elle est due à des arborisations. »

Les érosions épithéliales 1 bien étudiées par Rilliet et Barthez sont mentionnées avec soin. Les ulcérations se montreraient à un degré d’inflammation plus marqué et coïncideraient avec un ramollissement notable de la muqueuse (Rilliet et Barthez 2 ). Ceci se verrait surtout dans la laryngite ulcéreuse aiguë des enfants 3 et s’observerait principalement à la hauteur des cordes vocales inférieures, plus rarement au niveau de l’épiglotte ou des ventricules.

« Les ulcérations présentent des caractères différents suivant les points qu’elles occupent ; sur la paroi interne des cordes vocales, elles sont ordinairement très petites, transversales, linéaires, superficielles, à bords minces et non décollés ; en arrière des cordes vocales, elles sont communément arrondies,

1. Andral avait déjà soigneusement distingué des ulcérations les érosions qu’on ne voit bien, dit-il, que sous l’eau.

2. C’était l’opinion de Broussais; d’autres cliniciens firent bientôt remarquer (Valleix, par exemple, après Andral et Louis) que l’ulcération ne se montrait guère que dans certaines circonstances spéciales, telles que la syphilis, la tuberculose, les intoxications médicamenteuses. Cependant l’étude des pneumococcies et des streptococcies prouve que des phlegmasies à processus inflammatoire vulgaire peuvent nécroser et ulcérer les muqueuses, quoique d’une façon exceptionnelle.

3. Sous ce titre, Rilliet et Barthez ont décrit un état inflammatoire spécial du larynx qu’on rencontrerait chez des sujets atteints de pyrexies infectieuses graves ou au cours de leur convalescence.

LES MAÎTRES DE L’ÉCOLE DE PARIS

plus considérables, plus profondes, s’étendant quelquefois jusqu’aux muscles et aux cartilages; les bords sont rouges, violets, ramollis, décollés.

«Souvent l’inflammation aiguë se propage jusqu'aux cartilages du larynx ou débute par eux ' (chondrite laryngienne aiguë) et en détermine la carie.

« Quelquefois les articulations semblent avoir été le siège de l’inflammation aiguë... 1 2 »

Les deux écrivains mentionnent aussi le fait bien connu de la coïncidence des lésions inflammatoires dans diverses parties de l’arbre aérien. « Souvent l’inflammation se prolonge dans la trachée, ou même jusqu’à la partie supérieure des bronches. »

La polymorphie symptomatique est ainsi relevée. « Tantôt, il existe seulement une impression désagréable pendant l’inspiration ou la sensation d’un corps étranger dans le larynx ou d’un picotement plus ou moins pénible ; d’autres fois, douleur plus ou moins vive qui augmente par la déglutition, la parole, le chant, la toux, par la pression exercée sur le cartilage thyroïde, l’air froid.

« La voix est constamment altérée; elle est rauque, enrouée, voilée, fausse; alternativement basse et très aiguë. »

Billard aurait indiqué avec soin les modifications que subit le cri : « Cette altération, dit-il, consiste plutôt dans son timbre que dans sa forme ; les deux parties qui le constituent existent bien, mais elles sont voilées... »

La toux manquerait parfois complètement et ne serait jamais très violente; plus ou moins fréquente, quelquefois presque continuelle, sèche ou humide. Elle semblerait provoquée par l’inspiration, la déglutition, la parole 3 .

L’expectoration peu abondante ne présenterait rien de caractéristique; les crachats sont blancs, écumeux...,« La respiration est toujours plus ou moins gênée, accélérée, pénible. La dyspnée peut devenir extrême et rendre la suffocation imminente. »

1. On admettait déjà, comme aujourd’hui, que la périchondrite est surtout secondaire; mais la théorie de Broussais faisait prévoir que chaque élément anatomique peut s’enflammer isolément (voir l’article consacré à cet auteur). Dans certains cas à pathogénie obscure, on s’imaginait pouvoir affirmer que les lésions cartilagineuses étaient primitives. Ceci est

. possible, si on accepte l’infection par la voie hématique dans ces cas douteux.

2. C’est Broussais qui insista sur cette possibilité et qui eut aussi le mérite d’attirer l’attention sur les arthrites laryngiennes.

3. La toux peut manquer, quand la région interaryténoïdienne est peu intéressée ; car Vulpian a montré souvent, devant ses élèves, que cette

MONNERET ET DELABERGE

Les liquides, pour ce qui concerne la déglutition, seraient avalés facilement et sans douleur. La dysphagie ne s’accuserait que pour les solides.

Il y aurait plusieurs degrés dans la laryngite aiguë. Quant à la marche, les prodromes manqueraient dans la laryngite aiguë légère. « La laryngite aiguë grave débute par du frisson, delà fièvre, de l’agitation, de la céphalalgie ; la voix est rauque ; la dyspnée très accentuée avec crises de suffocation, l’état général très mauvais. La mort est la terminaison ordinaire de cette forme. » Au contraire, dans la forme bénigne, la plus habituelle de beaucoup, l’évolution se ferait, sauf exception, très rapidement vers la guérison.

Sous le nom de laryngite sous-muqueuse inférieure , Monneret et Delaberge décrivent, à la façon de Cruveilhier et de Blache, la chondrite du cartilage cricoïde, sans rien ajouter de spécial au sujet.

Ces lésions cartilagineuses seraient la cause la plus fréquente des abcès du larynx situés dans les replis de la muqueuse ou à l’intérieur des muscles laryngés ; parfois ces collections purulentes tiendraient aussi à des arthrites suppurées du même organe. Leur volume pourrait dépasser celui d’une aveline, comme dans le cas de Bouillaud. « L’abcès du larynx, en diminuant la cavité de l’organe déterminerait des accès de suffocation et des symptômes en tout semblables à ceux que l’on observe dans l’œdème de la glotte. » Les deux écrivains font, à leur propos, cet aveu découragé : « Il est impossible de reconnaître leur existence,et il en serait autrement que l’art n’en demeurerait pas moins impuissant .» Il ne pourrait donc s’agir alors, à propos de ces collections purulentes, que de surprises d’autopsie.

Au sujet de l’œdème du larynx (Compendium de méd. pral. de Monneret, t.V,p. 446), Monneret et Delaberge s’en tiennent aux idées pathogéniques de Bayle. « L’œdème du larynx (angine aqueuse, angine séreuse, œdème de la glotte, angine laryngée œdémateuse, angine œdémateuse, laryngite sous-muqueuse suivant les auteurs) est-il une maladie distincte existant par elle-même, ou n’est-il qu’un épiphénomène anatomo-pathologique appartenant à la laryngite ? En d’autres termes, l’œdème du

région est surtout celle qui commande aux expirations brusques et violentes. D’autre part, s’il y a surtout congestion, tout peut se borner à l’enrouement. Il y a aussi- une susceptibilité individuelle dont il faut tenir compte, sans compter l’accoutumance qui fait supporter assez bien des lésions même graves, comme dans la phtisie laryngée, sans compter aussi d’autres facteurs morbides moins connus tels que la nature de l’infection.

LES MAÎTRES DE l’ÉCOLE DE PARIS

larynx est-il une laryngite œdémateuse ou une hydropisie laryngienne ?

« Ces questions ontété vivement débattues, maison n’est point arrivé à une conclusion satisfaisante pour s’être placé à un point de vue trop restreint. Les uns n’ont voulu voir dans l’œdème de la glotte, et dans tous les cas, qu’une hydropisie essentielle , les autres qu’un accident inflammatoire. Or, il existe une différence énorme sous le rapport pathogénique.

«Nousconsidérons l’œdème de la glotte comme une hydropisie pouvant se montrer sous l’influence des différentes causes qui produisent toutes les hydropisies en général et l’anasarque partiel (œdème) en particulier, et pour nous, cette affection n’est qu'une infiltration séreuse ou séro-purulente du tissu cellulaire sous-muqueux du larynx , se développant dans les circonstances diverses au milieu desquelles se développent la plupart des hydropisies 1 . »

Voici quelles seraient les altérations anatomiques. «Iln'y aurait pas, a-t-on dit, de gonflement léger et uniforme de toute la muqueuse (Bayle, Dict. des sc.méd.). Cette assertion est fausse, car on voit toujours l’œdème borné à certaines parties du larynx. L’épiglotte, les replis aryténo-épiglottiques, les cordes vocales, isolément ou simultanément sont le siège ordinaire de l’infiltration 2 .

« L’épiglotte est épaissie 3 , les bords de la glotte forment des bourrelets plus ou moins saillants qui rétrécissent l’extrémité supérieure du larynx. Les bourrelets sont disposés de telle manière que toute impulsion qui vient du pharynx les renverse dans la glotte qu’ils bouchent plus ou moins complètement, tandis que toute impulsion qui vient de la trachée-artère les repousse sur les côtés del’ouverture supérieure du larynx,laquelle devient très libre. Cette disposition indiquée par Bichat, Bayle, a été vérifiée par Lisfranc (Mémoire sur l’angine laryngée œdémateuse, in Journ. gén., t. LXXXIII).

1. Voir, à ce sujet, l’article sur Trousseau. Dans la partie consacrée à l’œdème, au cours de son ouvrage sur la phtisie, rédigé avec Belloc, on voit que ces deux écrivains font jouer le plus grand rôle, dans les cas où l’épanchement est d’apparence séreuse, à ce qu’ils appellent l’épine inflammatoire du voisinage. Bouillaud, Cruveilhier avaient, du reste, déjà dit quelque chose de semblable. Actuellement, comme on le sait, l’œdème inflammatoire ne peut se distinguer de l’hydropique que par la présence de fibrine.

2. Comme l’a dit Cruveilhier, l’œdème se montre ici dans les endroits les plus lâches, c’est-à-dire dans les points où le tissu cellulaire sousmuqueux est le plus séreux et le plus abondant.

Page 1