‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 11 sur 102 · V. pi. I · texte numérisé non relu

V. pi. I

2. Selon 1 exprcssiou du chroniqueur du Gcmpei seisiii ki, parlant de

geurs d hommes, le mangem' de démons devra être supérieur à la moyenne humanité : les guerriers, dans le défi, s'efforcent d'être énormes Pour paraître deux fois plus gros qu'ils ne sont, ils tendent leurs muscles, dilatent leurs veines, écarquillent leurs yeux, font flotter leurs épaulières et leurs antennes, s environnent des reflets du soleil sur leur armure, de la poussière de leur chevauchée, du fracas de leurs armes, et des roulements de leurs apostrophes : immodestement, ils se gonflent aux dimensions de leur rôle de surhomme. Kumagaï, sur l'estampe, est représenté au moment où il vient de découvrir Atsumori, qui, à cheval, s'est élancé dans la mer pour rallier la flotte des Taira en déroute. « Agité de cette pensée : « Ah ! que je voudrais lutter corps à corps avec un adversaire digne (de moi) ! », ïl apparait sur le rivage qu'il fouille du regard de l'Est à l'Ouest. Il aperçoit (Atsumori), et soudain, poussant son cheval dans la mer, (il crie) : « C'est bien un général que je vois. Ah! qu'il est indigne de vous de vous jeter ainsi à la mer! Revenez, revenez! Celui qui vous parle ainsi, c'est le premier guerrier du Japon, Kumagaï no Jirô Naozane, homme du pays de Musashi. »

Et dans les autres épisodes de cette bataille que reproduit l'Estampe, c'est le même souci de tranquille audace dans l'attente ou d'incroyable fougue dans l'attaque, du geste ou de l'attitude qui restera dans le souvenir des générations '. La flotte des Taïra est en fuite ; à la proue d'un des bateaux, une dame de la cour, Tamamushi, cheveux épars, droite dans ses robes superposées, aux cassures raides, se dresse, défiant,

Naozane même. Nous nous servons des traductions et commentaires de M. Noël Péri, dans son introduction à la traduction du nô Atsumori; op. laiid.

1. Devant les retranchements des Taira, Naozane s'écrie : « Depuis le jour où j ai quitté Kamakura..., j'ai dit que je voulais offrir ma vie au seigneur commandant de la garde et laisser mon cadavre se dessécher dans le camp des Heike, afin de rendre mon nom glorieux auprès des générations futures.»

de son éventail offert comme cible, le fameux archer Nasu 110 Yoichi Mimetake, samuraï du clan des Minamoto \ Et c'est encore, sur une estampe de Torii Kiyomassu, Ichirai hoshi bondissant par-dessus un pont à la stupéfaction de son adversaire, ou sur une estampe de Kiyohiro '" un jeune homme simulant une grande frayeur et sautant d'un bateau dans un autre pour échapper à la poursuite de sa compagne de jeu, rappel plaisant d'un épisode du dernier combat entre les Taira et les Minamoto, quand Yoshitsuné, déclinant l'attaque de Noto no Kami Noritsuné, franchit d'un seul élan huit bateaux.

Cet effort pour décupler son volume et sa puissance, ce goût de la gigantomachie et du prodige, tous ces sentiments classiques du guerrier japonais et qui inspirent les scènes historiques des estampes, en animent aussi les scènes légendaires, telles ces compositions de Torii Kiyomassu représentant Watanabe combattant un démon, Kintoki luttant avec un ours, Akugenda Yoshihira déracinant une énorme tige de bambou \ — précurseurs du Kintoki dOutamaro, des monstres de Shunyei et d Hokusaï, de toutes les imaginations grinçantes qui, périodiquement, déchirent la douce vie silencieuse du Japon, comme le cauchemar, parfois, le calme du sommeil, de toutes les imaginations énormes qui bousculent la modestie des attitudes, l'eurythmie des draperies et le susurrement dans la demi-teinte dont s'accommode la vie en ces îles, pour les remplacer par de l'outrance, de la vanterie et du fracas.

Et tel faucon sur un perchoir s'épuçant furieux ; tel autre liant une grue, les serres posées sur la tête de sa victime et

1. Cf. l'estampe de Moronobu, G. i, 7. Le sujet sera repris par Harunobu, cf. G. II, 11 (après que la flèche a abattu l'éventail), et par Kiyonaga, cf. G, III, 1.

Page 1