‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 14 sur 102 · V. pi. III · texte numérisé non relu

V. pi. III

beau voir aussi les paysages de Testampe, de Moronobu à Hiroshigé, se donner, par moments, certains dehors de bravade, sous leurs armures et leurs casques de roches portant des arbres haut juchés en antennes, sous leurs épaulières de torrents, parmi leurs hautes herbes en forme de lances, quand vraiment en pleine action au milieu de nuages inquiets d'où saille 1 énorme œil dilaté de la lune, ils prennent véhémentement sous leur protection d humbles villages atterrés...

Les trophées des amazones sont ornés de fleurs : cet esthétisme se glissant dans cet appareil guerr?S'r, cela aussi est conforme à la tradition. C'est un éventail que Kumagaï no Naozane brandit, alors qu'il poursuit Atsumori ; un éventail que la dame Tamamushi tend à l'archer qu'elle défie ; et, il y a dix ans, c'est l'éventail en main que les soldats japonais parcouraient les plaines mandchouriennes à la recherche des Russes. Lecombat au Japon prend des dehors farouches; mais c'est tout de même une guerre en éventails, qu'attendrissent, par moments, des sons de flûtes, que parfument des pétales de fleurs.

Ecoutez le Gempei seisiii ki : Kumagaï no Naozane, son fils et quelques braves attendent le jour devant les fortifications ennemies. Un des Taïra, prévoyant le désastre, la veille de la bataille, donne une fête, — la fête classique de toutes les histoires de sièges au Japon ; — Kumagaï et ses compagnons (f écoutent les bruits de l'intérieur du fort. Sur les yagiira (abris en bois pour les archers\ on fait de la musique, on joue du gigakii (ancienne musique chinoise importée au Japon) ; les instruments résonnent, les cœurs goûtent la paix. La nuit est avancée maintenant ; aux chemins de la montagne le vent s'est tu ; sur la mer, les flots sont calmes ; appuyés sur leurs arcs, les assaillants écoutent. Kumagaï

est ému : « En vérité, dit-il, voilà qui est d un giand pays ! Au jardin de la guerre on ne dispute pas de la victoire en musique, en récitalion de poésies, en élégance de chants. Jamais on n"a entendu dire que semblable chose se soit produite dans notre pays. Ah ! vraiment, quelle profondeur de sentiments et quelle délicatesse de cœur chez ces jeunes seigneurs et gens de la capitale ! En ces temps si troublés, quel charme n'est-ce pas d'exécuter ces morceaux du chant du dragon et du cri du phénix, de se donner le plaisir des poésies et de la musique ! Et quelle tristesse, n'est-ce pas, que nous autres, nés barbares au cœur mauvais, qui, si longue que soit notre vie, ne dépouillons jamais l'armure et avons toujours à la main l'arc et les flèches, nous aiguisions contre de pareilles gens nos sabres de bataille ! » Et parlant ainsi, ses yeux étaient pleins de larmes et pitoyables*. »

Plus tard, après quil a tranché la tète d'Atsumori, nouvelle surprise de Kumagaï : « Atsumori n'a pas craint la mort; son cœur ne s'est point abaissé. Bien que dans un âge tendre, il s'est élevé au-dessus de 1 ordinaire. Les hommes des Heike, jusqu'au moment où ils étaient frappés, ne perdaient rien de la délicatesse de leurs sentiments. Ce seigneur (Atsumori\ pensant que, même dans ce camp de guerre, pendant ses loisirs, il pourrait en jouer, portait enveloppée dans un fourreau de brocart délicatement parfumé et passé dans les attaches de son armure, une flûte de bambou de Chine de coloration gracieuse. Et lapercevant, Kumagaï s'écria : « Hélas ! ces derniers jours et ce matin encore dans le fort le son des instruments s'est fait entendre ; c'était donc lui qui jouait ! Dans 1 armée des Genji, parmi les dizaines de milliers de cavaliers qui sont montés des pays de l'Est, il n'y en a pas un seul qui joue de la flûte. A quoi donc tient-il

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