‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 15 sur 102 · Noël Péri, Atsumori, op. laiid, p · texte numérisé non relu

Noël Péri, Atsumori, op. laiid, p

que les jeunes seigneurs des Heike sont d'une si gi'ande délicatesse de sentiments ? »

L'ébahissement attendri de Kumagaï, barbare de 1 Est, devant 1 élégance dans le courage, le raffinement dans la crânerie, des hommes de l'Ouest, qui, malgi'é leur culture, savent mourir, tout le peuple de Yedo, descendant des Barbares de l'Est, lui aussi, le partage à l'endroit du traditionnel guerrier-esthète. — Durant la dernière guerre contre le Russe, tous les Japonais qui, depuis le Mikado jusqu'au simple soldat, comparaient dans leurs poésies la mort sur le champ de bataille à la chute précoce des fleurs immaculées du cerisier, pensaient sans doute au geste fameux du guerrier Kajiwara à Ichi-no-tani : « La poésie et la musique étaient les distractions des seigneurs de la cour et des empereurs retirés ; mais les barbares de l'Est, que pouvaient ils connaître de la langue de Shikishima et de Naniwazu (de la poésie) ? Pourtant Kajiwara, tout en étant éminent entre tous par sa vaillance, était aussi un délicat en littérature. Cassant une branche de prunier chargée de fleurs épanouies, il la plante dans son carquois. Aux mouvements du combat, les fleurs s'eff"euillent, mais le parfum en reste à ses épaulières. Et cette ancienne poésie :

La brise qui souffle,

Pourquoi la redouter,

Fleurs de prunier ?

C'est à Iheure où vous tombez

Que votre parfum est le plus doux

— revient à la pensée des jeunes seigneurs des Heike, et tous, remplis d'admiration, s'écrient : « Ah ! le carquois fleuri ! que c'est délicat ! que c'est gracieux ! »

Une simple allusion suffît à ces seigneurs lettrés ; elle suffit aussi au public des estampes. La mémoire de la plupart des héros populaires du Japon s'associe à un trait d élégance, à

un souvenir de fleurs : c'est le prunier de Kajiwara, c'est le prunier de Michizane ; c est la flûte d'Atsuniori, « enfant de noble maison de quinze à seize ans, au fard léger, aux dents soigneusement noircies », et qui sourit à Kumagaï quand celui-ci, après l'avoir terrassé, découvre son visage, — Atsumori sur qui Ton trouve encore un naga-iita, dans lequel, après avoir célébré le charme des quatre saisons, il fait ses adieux à la vie, prévoyant que son corps serait « enterré sous la mousse d'Ichi-no-Tani » Les officiers qui avant la dernière campagne firent un pèlerinage à la tombe d'Atsuniori, eux aussi portaient sous leur uniforme moderne des naga-iita où ils célébraient le charme passager des quatre saisons, qui leur était une invite à mourir résignés.

Car chez le guerrier de tous les temps au Japon, forcené dans l'attaque comme un fauve, il y a de brusques détentes d'humanité, un sens du paysage état dame, une pitié, une mélancolie touchantes. Au cours de la bataille, les Minamoto comparent les bateaux en déroute des Taira à des « oies sauvages, les lignes rompues, dans le ciel bleu » ; les drapeaux rouges et les drapeaux blancs mêlés dans le vent, « à la montagne Tatsuta à la fin de l'automne, lorsque de blancs nuages s'y posent sur le feuillage des érables », ou à « la capitale fleurie, lorsque les pruniers, les cerisiers, les pêchers s'y épanouissent confondus » ; et au lever du jour, alors que, « poussées par le vent du milieu de la nuit, les vagues sont hautes et déferlent sur le rivage, (que) l'oiseau à la brillante parure (le coq) est silencieux et (que) la cloche de l'aurore ne résonne pas encore, la voix désolée de la corneille, les cris des pluviers de la grève portent le sentiment de la tristesse des choses jusqu'en ces cœurs courageux. »

Héroïsme, esthétisme, au Japon, ne vont pas l'un sans l'autre : c'est le propre de cette race d'embellir sa bravoure d'harmonies empruntées à la nature ou à l'art et aussi

d'entretenir sous son esthétisme une armature d'héroïsme, qui assure à ses plaisirs tenue et continuité et garde à sa vie une simplicité campagnarde. Pendant deux cents ans, sur les estampes, le Japon est en fête : aucune trace de satiété pourtant. Il faut qu'il y ait eu de l'ascétisme dans cette sensualité qui ne s'embrunit ni ne se lasse ; il faut qu il y ait eu une certaine tension dans ces caractères pour que s'explique leur nonchalance, — laisser-aller de fils de guerriers et qui très vite eux-mêmes le redeviendraient. S'ils n'étaient capables du contraire de ce qu ils paraissent, très vite ils s'amolliraient, tomberaient dans la vulgarité.

Lisez, au reste, les histoires contemporaines des estampes, qu'a rapportées Mitford ', les Amours de Gompachi et de Komurasaki, la Revanche de Kazuma, l'histoire de 1 Otokodaté de Yedo, les Aventures de Funakoshi Jiuyemon : ce ne sont que gens tranquilles, mais qui, un beau jour, malgré qu ils en aient, tirent le sabre sans hésiter, tuent net leurs adversaires, fuient leur foyer, leur famille ou leur poste et prennent la route, la main au sabre. Et ce sont aussi chez Mitford, comme dans le répertoire de l'estampe, à côté de tableaux de la vie de tous les jours, des peintures de miracles, d exploits légendaires, de monstres, de fantômes : toujours le Japon de brume, d'hallucination, de terreur doublant le Japon de plein soleil, de sourire et de calme... Les manières des belles ont aussi un fond d héroïsme : elles aiment la nature en filles de guerriers et c est pour plaire à des guerriers qu'elles se parent et qu'elles dansent. Il y a dans leur prédilection pour tout ce qui est à 1 image de leur destinée qui passe, nuages, fleurs, insectes, un souvenir des morts brusques sur les champs de bataille de jadis : elles ne signaleraient pas avec une si fervente mélancolie la beauté de léphémère si elles n avaient été

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