‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 16 sur 102 · A. B. Mitford, Taies of old Japan · texte numérisé non relu

A. B. Mitford, Taies of old Japan

habituées de longue date à admirer des morts plus belles que la vie.

Toujours au fracas des armes s'est mêlé le murmure de la prédication bouddhique. Les « mangeurs de démons », leur attaque réussie, sont capables de retours sur eux-mêmes, sur les conséquences de leurs actes et les malheurs inéluctables qu'ils entraînent. Kumagaï est contraint de tuer le jeune Atsumori : il doit compte de ses actes à son parti et puis il y va de sa réputation ; mais, la flûte et la tête de sa victime dans ses mains, il rejoint son fils : « Regarde ceci, dit-il, il s était nommé le mukwan taiyu Atsumori, fils du Seigneur maitre des bâtiments impériaux et âgé de seize ans. J'aurais voulu le sauver. En songeant à la fin que te réservent l'arc et les flèches, ah ! quelle douleur j'éprouve d'un pareil malheur ! Même quand Naozane ne sera plus de ce monde, tu devras avec grande pitié prier pour son existence future. » Telles furent ses recommandations. Après cela, des sentiments de foi s'excitèrent dans son cœur et désormais il ne prit plus part aux combats. » Ayant gagné près de Kyoto lermitage forestier d'un fameux moine bouddhique, il attacha son cheval et suspendit son armure aux branches d'un pin, prit les voiles des religieux et se mit à prêcher par le pays la doctrine du Maître.

En vertu de la même culture bouddhique qui conseille une égale résignation en toutes conjonctures, chez Atsumori, la victime, c'est la même disposition que chez le vainqueur à se soumettre à l'inévitable : « Que je me nomme ou non, je ne puis échapper à la mort... Notre lutte et ma mort sont les conséquences de nos rapports dans une existence antérieure. » — Un nô, écrit probablement au début du xv" siècle, représente Kumagaï sous 1 habit d'un moine, revenu, après des années, à Ichi-no-tani, avec le dessein de prier pour la

délivrance d Atsumori : « Je regarde, et le passé me revient à la pensée comme si c'était aujourd'hui, et la roue (du Karma) ramène rattachement. Adoration à Amitabha Buddha ! Ah ! sur ce plateau résonnent les sons chai'mants d'une flûte »... C'est lesprit d Atsumori, triste, abandonné des siens, errant le long de létroite plage de Suma. Et ce sont ses lamentations où revient le mot d « Ukiyo », monde d'illusion, jusqu à ce que les prières de Kumagaï aient tiré l'àme de sa victime de la voie des Asuras...

Héroïsme, esthétisme, culture bouddhique sont les arrièreplans traditionnels de Testampe. Le Japon est en paix, mais le samuraï ne quitte pas ses armes ; le temps est aux plaisirs, mais les cavaliers, efféminés au point de ressembler aux belles qu'ils courtisent, gardent pourtant une tenue de gentilshommes; la mode est à la culture chinoise, mais les âmes profondément imprégnées de bouddhisme sont dociles à se laisser pénétrer par la natm^e, résignées, extasiées. Et ce sont des fêtes galantes en sabres, au son des flûtes, parmi les fleurs, au fil des hem-es brèves...

Personnages assez réels dans un franc décor de rêve qu'enveloppe une atmosphère d'illusion ; types encore un peu épais et solides au physique, mais d un extrême raffinement dans les manières, les pensées, les divertissements et qui ne se plaisent que dans un monde transparent et subtil : légères discordances sur ces estampes des Primitifs, et qui iront s'atténuant pour disparaître avec Harunobu et Outamaro. Si les cavaliers sont assez efféminés, leurs compagnes sont plutôt masculines. Chez Moronobu, chez les artistes de l'atelier Kwaigetsudo, chez Torii Kiyonobu, ce sont de grosses filles mafflues, avec des soupçons d'yeux, de nez et de bouche, des sourcils haut maïqués, des cheveux

descendant sur la nuque en épais chignon Elles sont engoncées dans des robes et des manteaux empesés que cassent de petits plis raides, selon le style Tosa, et qui reparaîtront toujours sur 1 Estampe toutes les fois qu'elle figurera des dames de haut rang, des shira byoshi dansant, ou des personnages classiques, — ou bien plus légèrement drapées du kimono dont les artistes au Japon ont revêtu les divinités bouddhiques ' ; car il y a toujours eu moins de différences entre les voiles du Bouddha et les vêtements du peuple au Japon, qu'il n'y en a eu entre ces derniers et l'uniforme de cour. Là encore, à propos de robes et de manteaux, on saisit cette survivance de la tradition dans la vie quotidienne de ce pays, où le costume, peu soumis à la mode, « date » beaucoup moins que sur nos portraits d'Occident. Les plus beaux costumiers de 1 école sont les artistes de 1 atelier Kwaigetsudo ; ils ont besoin de grands et forts « mannequins », assez peu animés pour porter solennellement les pesantes parures dont ils les chargent Plutôt simples et schématiques en leurs courbes et leurs droites, nuancées de pleins et de déliés, qui, à défaut de couleurs sur les estampes , suggèrent modelé et relief, ces draperies rappellent les amples et longs costumes du théâtre des nô que continueront d endosser les acteurs populaires dans leurs rôles de jadis'. Beauté calligraphique de ces robes dont les lignes ont l'allure décorative des grands caractères d écriture sur les enseignes. Il arrive, au reste, que les Primitifs emploient ces caractères à orner les kimono de leurs modèles ', et qu'avec les contours des draperies ils

1 Cf. C I, 3, le kimono de Kwannon sur une image « d édification », antérieure aux estampes de Moronobu L'cchevèlement des voiles et leur é\asement en forme de cloche vers le bas, nous les retrouveions dans maints kimono de 1 école populaire.

2 V. pi. IV, L acteur Nakamura Senya dans le rôle d'une femme qui porte un parasol

3 Cf. Torii Kiyonobu, C. i, 29, Bijin dont la robe est décorée de caractères d écriture ; Okomura Masanobu, C. i, 110, Bijin vêtue dune

forment des chiffres désignant les mois'. De longue date, au Japon, la calligraphie a eu son dieu, ses demi-dieux et ses miracles ^

Sur les estampes de Kiyomassu, de Masanobu, de Toyonobu, le type de femme change^ : à côté de ses aînées engoncées dans dépais voiles, elle paraît moins cérémonieuse, plus désinvolte, plus fluette; son chignon se raccourcit, une partie de ses cheveux étant relevée en une coque sur le haut de sa tète. Sans doute, elle conserve son masque d'étonnement et de résignation ; son visage rond avec un minimum de sourcils, d'yeux, de nez, de bouche ; ses bonnes joues qui font le bas de sa figure plus large que son front, et aussi son ràble solide ; mais d allure elle est plus vive, plus mobile, et, comme elle, les plis de son kimono se dégonflent et se dégourdissent. Lorsque le vent feuillette leurs robes, comme il ferait des pages d un livre, et qu'il étale leurs grandes manches en forme d ailes, les petites baissent la tête pour que l'échafaudage de leur coiffure donne moins de prise à la bourrasque*. Elles sont naturellement si dociles à la brise et à ses caprices que, sur une estampe de Toyonobu", elles personnifient les vents du printemps, de lété et de l'automne, qui bousculent et éparpillent indistinctement plis

robe à décor de livres illustrés de personnages avec caractères d'écriture. Cf aussi Torii Kiyonobu, C. i, 37, Couple d amoureux lisant une affiche du théâtre Nakamuraga où est contée une nouvelle pièce dont 1 héroïne est incendiaire par amour. Les kimono du couple ont les plis tourmentés de 1 annonce écrite en caractères kana.

1. Cf. Torii Kiyomassu, C. i, 91- Ces estampes-calendriers sont très fréquentes dans 1 Ecole, — par exemple chez Harunobu.

2- Le dieu est Sugawara no Michizane (v p. 15' *, 1 un des trois demidieux est Ono no Tofu i v. p. 94 . De beaux spécimens de calligraphie sont montés en kakémono et exposés dans le tokonoma avec la même révérence qu une peinture de paysage ou une figure.

3. Cf Torii Kiyomassu, C. i, 105, Servante enlevant la neige des geia de sa maîtresse.

4 Cf. Okomura Masanobu, C. i, 116, Jeune femme par un jour de vent.

5. Cf. pi. v, Toyonobu, Trois geisha personnifiant les vents du printemps, de l'été et de 1 automne.

70 LES iMAITRES DE L ESTAMPE JAPONAISE

des voiles, feuilles des arbres, caractères d'écriture de la légende... Ainsi, peu à peu, par l'amincissement des formes, par la simplificalion du kimono qui de manteau de cour en vient à ressembler à un peignoir de bain découvrant le nu des jambes et des bustes \ par raffinement du trait qui perd de son épaisseur, de son relief, par le sacrifice de la calligi-aphie et de la parure au profit de la simplicité, par légaieraent progressif des estampes qui se colorent de plusieurs tons clairs, bref par la substitution d'un IjTisme familier à la tradition épique et un peu gi-ave, nous tendons vers le type de bijin qu'a peint Harunobu, de plain-pied dans la vie et dans la brise où elle oscille et ploie, tandis que son kimono règle lallégresse ou la lassitude de ses plis sur 1 humeur changeante du cœur qu'il enrobe...

Malgré que les belles des Primitifs n'aient pas encore l'exquise souplesse de leurs sœurs plus jeunes à se plier au rythme du paysage, la nature les envahit, fleurissant et ornant les kimono de pins, de nuages, de ton-ents, de vagues, d'iris, de paulownias, et même de ponts et de roues hydrauliques-, faisant glisser, d une taille, une ceinture avec l'impétuosité lisse d'une cascade, sautiller les plis d'une robe, au-dessus d'un genou, comme les vaguettes d'un rapide sur un roc*. Le long de la robe dune courtisane qui murmure à sa suivante un message à l'adresse de son amant, une grosse carpe, flairant qu'il y a un secret à happer, donne de grands coups de queue pour remonter le rapide figuré par le ruissellement des plis \

1. Cf. Torii Kiyomitsu, C. i, 276, Jeune femme, le buste nu. poursuivant les lucioles, une nuit d'été (les caractères d écriture de la légende volent comme les lucioles) ; Okomura Masanobu, C i, 135, Jeune femme sortant du bain.

Page 1