‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 3 sur 102 · Shunj'ei et Outamaro furent emprisonnés · texte numérisé non relu

Shunj'ei et Outamaro furent emprisonnés

4. Outamaro v. p. 157; dénonce les faux qui « compromettent la réputation des vrais nishikiye , non seulement au Japon, mais encore à l'étranger ». Hokusaï a exécuté des commandes que lui avaient passées des Hollandais. Quelques-uns de ses volumes furent distribués dès 1829, par Siebold, aux bibliothèques de Paris, de Berlin et de Leyde. — Un critique japonais dit de Toyokuni : « Il composait pour les livres des illustrations en couleurs représentant ses jolies contemporaines dans des poses délicieuses. Ces livres furent à la mode dans plusieurs provinces; les Chinois, les Barbares eux-mêmes (les Occidentaux recherchaient ses œuvres originales » cité par Pierre Barboutau. op laud.]. — Le grand nombre de tirages et de retirages de certaines séries d estampes en atteste le succès : par exemple, les Trente six vues du Fuji par Hokusaï, tirées en couleurs et aussi en bleu avec des différences de cachets.

dix fois de noms, dix fois de patrons, ont des dizaines d'élèves et saluent philosophiquement la mort dans des poésies d inspiration bouddhique. Leur aisance à adopter et à se laisser adopter, à s embrigader dans une école, leur lenteur à risquer leurs trouvailles aux dépens des traditions docilement apprises, — tout cela contraste avec la hâte de nos contemporains à publier leur nom et leurs prénoms définitifs et leur définitive originalité, avant toute science

acquise Artistes-artisans assez semblables aux peintres

de vases et aux coroplastes du Céramique d'Athènes qui, en marge des arts majeurs, modestement besognèrent.

Public spécial, artistes spéciaux : l'Estampe a aussi son répertoire spécial; la principale héroïne en est la bijin, jeune fille ou jeune femme, courtisane le plus souvent, et cela au moment même où la culture chinoise, toute-puissante sur les samuraï et sur les lettrés, chasse la femme de la littérature classique dont elle avait été la reine. Les autres héros de l'Estampe sont les acteurs du théâtre populaire, Kabuki Shibai, fondé à Yedo vers le milieu du x\if siècle. Les chefs des grandes dynasties d'acteurs qui se sont prolongées jusqu'à nos jours, sont contemporains des premiers peintres d estampes : Ichikawa Danjuro, le modèle favori des Torii et de Shunsho, débute en 1673. Or un samuraï qui se respecte rougirait d'être reconnu dans un théâtre populaire : c'est donc une distraction réservée au peuple et dont la nouveauté l'enthousiasme. Enfin, avec le Yoshiwara, et avec le théâtre, le décor principal de 1 Estampe, c'est Yedo et ses environs '.

A Yedo, — fondée par le Tokugawa leyasu en 1603, imposée par son petit-fils lemitsu comme résidence aux daïmyo ou, s ils s'en absentent, à leurs femmes et enfants laissés en otages, — à Yedo. du haut de son château féodal

1. L'estampe est souvent appelée Yedo-ye, image de Yedo, et Aziima nishiki-ye, images de brocart de la capitale. — Le sens e.xact d'Azuma est : Provinces de l'Est.

aux fondations cyclopéennes, qui domine orgueilleusement d'innombrables petits toits humblement pressés le long de canaux sillonnés par des jonques, le Shogun gouverne le Japon d un air à faire trembler tout ce qui le hait. Au profit de sa ville, peuplée, peut-être, d un million d'habitants, il ruine tout le pays. Cependant, Kyoto conserve le divin Empereur, trônant inébranlable dans son palais aux « cent assises de pierre » et aux « neuf enceintes », — Kyoto, sommet idéal du Japon vers lequel, par respect pour la présence du Mikado, dans les descriptions poétiques, le voyageur est toujours censé monter, Kyoto, la vieille capitale, collectionneuse de reliques, avec ses grands temples et ses jardins déserts, les modes et les traditions de ses aristocrates, ses antiques écoles d'art', tout cela serré dans Técrin de ses montagnes forestières, comme sont roulés dans de vieilles soies changeantes les vénérables kakémono, Kyoto, « séjour des nues », nimbée de la poésie des âges..., — alors queYedo, naguère encore village de pêcheurs, à TEst du Japon, dans cette partie de 1 Empire occupée longtemps par des Barbares aïno, longtemps simple marche militaire et fertile en guerriers grossiers, est considérée par le Japon de la littérature et de 1 art comme une terre sans passé, sans culture, sans éclat. Mais de Yedo, le peuple, le public des estampes s'enorgueillit : c'est sa capitale, à lui, et qui date du temps où il a commencé de compter dans la vie de la nation, et c'est avec enthousiasme qu'il accueille les meisho , livres illustrés ou séries d'estampes détachées, qui célèbrent les beautés de sa ville et de ses environs ".

1. Maruyama Okio, le grand peintre de la fin du xviii" siècle, le contemporain de Kij'onaga et d Outamaro, travaille à Kyoto, où il fonde l'école Sliijo Lui et son disciple Sosen, en leurs peintures d'oiseaux, de poissons et de singes, représentent la classique tradition chinoise, mais rénovée par une observation consciencieuse de la nature.

2. L'Estampe, pourtant, a représenté Kyoto, son temple populaire de

Par prévention de classe, plutôt que par conviction esthétique, le public auquel s'était toujours adressé l'art classique traita de haut l'art populaire. Nobles qui révéraient les divertissements et les paysages à Tancienne mode, ils ne daignaient s'intéresser aux acteurs, aux courtisanes, aux mœurs dissolues et aux décors de la grande ville neuve où ils devaient publier leur servitude. Conservateurs qui n'entendaient emprunter à 1 Europe que castilles et arquebuses, il y avait dans les estampes trop de nouveautés étrangères ^ pour qu'ils les approuvassent, et d'ailleurs il s'y trouvait assez de traditions pour que ces feuilles coloriées leur parussent d'inutiles reprises de thèmes que la peinture traditionnelle avait traités avec plus de sérieux. Collectionneurs qui tenaient, enveloppés dans de vieilles étoffes et enfermés dans des bois précieux, des kakémono, notoires par leur auteur et les circonstances où il les avait composés, notoires aussi par leurs différents possesseurs, œuvres uniques qu'on n exposait que dans des circonstances choisies de lieu, de saison, avec mille précautions d'officiant tirant du sanctuaire le saint des saints et après une préparation spirituelle pour en comprendre et

Kiyomizu, avec sa cascade et ses cerisiers, la rivière où il fait si bon prendre le frais en été quand le lit en est découvert. — Nous signalerons chez Moronobu, Harunobu, Hokusaï et Hiroshigé ces vues de la vieille capitale.

1 Cf. par exemple Outamaro, C iv, 15 : deux amants en barque ; la femme porte à ses lèvres un verre d'importation européenne ; 98 : derrière une jeune femme qui examine par transparence l'écaillé d'un peigne, le fiisuma est tendu en cuir de Cordoue à fleurs. Les Hollandais importèrent ces cuirs aux xvri- et xvni" siècles ; les Japonais en ornaient leurs maisons et leurs bibelots, notamment leurs poches à tabac. La Mangiva fourmille de nouveautés européennes, concernant la perspective, 1 arpentage, etc.

en suggérer aux quelques compagnons privilégiés de la cérémonie de thé le subtil symbolisme, — comment auraient-ils daigné s'intéresser à des estampes gravées par des artisans et répandues à la grosse, au grand jour, pour quelques se/i^? L'art à bon marché n'a jamais tenté les collectionneurs. Et puis ces esthètes, amateurs surtout de peintures en blanc et noir et de grès aux tons rompus, étaient offusqués par les couleurs vives des estampes, qu ils prenaient sans doute pour des manières de menus, de programmes ou de cartes postales.

Par contre, son caractère populaire valut à l'Estampe un franc succès auprès des étrangers. Pour le public européen, Hokusaï, pendant longtemps, a résumé le meilleur de la peinture japonaise : d'emblée ses croquis, par leur prestesse, leur fantaisie et leur bonne humeur, le rendirent universellement accessible aux artistes d Occident. Mais vint une seconde génération de connaisseurs qui, s'étant avisés du dédain où l'amateur japonais tenait l'estampe, et ayant découvert, de-ci de-là, les longues perspectives de la peinture chinoise et japonaise, furent pris de honte comme s'ils avaient été convaincus d avoir jugé la peinture française depuis ses origines sur la seule image d Epinal. Un critique qui, durant un long séjour au Japon, avait assisté aux inventaires officiels des trésors des temples et des collections impériales, se fit le héraut de l'art du vieux Japon contre l'Estampe', et de Kiyonaga contre Outamaro et Hokusaï. Les critiques les plus récents sont entrés dans ses vues^ Et pourtant

1 . Le goût de la collection était tel au vieux Japon que Taction de maints romans et pièces de théâtre roule sur la perte, la recherche, et le recouvrement d'objets d'art.

2. Cf. Fenollosa's. Rcvieiv of ihe chapler on Paint ing in Gonse (Japan weekiy mail, l'i"' of July 1881, à propos de \ Art Japonais par M. L. Gonse.

3. (' A peu d'exceptions près, j'ai suivi le Catalogue de t'enollosa pour la description du développement de l'impression en couleurs japonaise et les

il n'est pas toujours aisé de justifier les sentences de Fenollosa, prononcées sur un ton décisif et avec une audacieuse précision dans la chronologie ! « Le but le plus cher de ces critiques, suivant les déclarations de M. de Seidlitz, fut de se maintenir au point de vue japonais. » Deux dogmes naquirent : Testampe « réaliste » tranche tout à fait sur le classique art (( idéaliste » de la Chine et du Japon; parmi les estampes, celles du xix'' siècle ont été surfaites par les Européens : « Ce ne fut après tout qu'un regain, et même, par quelques côtés, une décadence ».

Ayant profité de l'occasion, qui jamais encore n avait été offerte en aucun pays, d étudier, au cours de six années consécutives, quelque deux mille cinq cents pièces présentées méthodiquement et en leur ordre chronologique', nous avouons partager lenthousiasme des premiers japonisants européens qui virent ces gravures en couleurs. Sans doute elles ne représentent pas toute la peinture japonaise et nous sacrifierions les plus belles d entre elles à beaucoup de

caractéristiques des artistes, et j'espère avoir toujours bien interjjrété les opinions de cet expert distingué. » W. de Seidlitz, Les Estampes Japonaises traduction de P. André Lemoisne , Hachette, 1911. Préface, passim.

1 . Avant de réunir en volume ces études écrites à propos de chacune des expositions du Musce des Arts Décoratifs 1900-1914), et publiées, pour la plupart, dans la Revue de Paris, nous avons précisé nos interprétations des estampes à l'aide des traductions de leurs légendes faites par M. Inada pour les Catalogues qui ont classé et reproduit la plus grande partie des œu\Tes exposées C est à ces catalogues que nous renverrons à tout moment le lecteur Ils constituent, avec leur illustration abondante et soignée, avec leurs savantes introductions écrites par M Raymond Kœchlin. avec leur classement établi par M. Vignier, un admirable Corpus de TKstampe. — Il faut lire ainsi les abréviations des références : C. i, 163. signifie Catalogue i. Estampe n" 163; C, IV, 405, Catalogue iv. Estampe n''405, etc II y aura six catalogues ; les cinq premiers seuls ont paru : le dernier sera publié au début de 1915. L illustration de ce volume leur est empruntée : nous prions M. Raymond Kœchlin, qui a bien voulu nous donner 1 autorisation de cette reproduction, les collectionneurs à qui appartiennent les estampes photographiées. MM. Longuet et Marty qui ont mis des épreuves de leurs clichés à notre disposition, de trouver ici lexpression de notre reconnaissance. — M Raymond Kœchlin, l'enthousiaste organisateur de ces expositions ; M. Jean Lebel, qui 1 assistait, m ont donné maints renseignements et suggestions dont je les remercie.

kakémono ; mais on a trop parlé de leur caractère populaire par quoi elles trancheraient sur la peinture classique ; on a trop opposé aussi les estampes du xviii* siècle à celles du xix" siècle et parlé de celles-ci comme dun art dégénéré et corrompu.

Au reste, les Japonais eux-mêmes nous invitent à ne plus prendre pour un jugement esthétique leur prévention de classe d autrefois : ébranlés par l'enthousiasme des Européens, ils ont secoué en partie leurs préjugés, et, au milieu des nouveautés qu ils ont accueillies depuis un demi siècle, commencent à trouver au monde des estampes un certain charme d'antiquité \

L'Estampe japonaise, c'est, selon nous, à l'usage d'un public nouveau, grâce à un procédé nouveau, la somme de toutes les traditions picturales et philosophiques du vieux Japon, et son caractère traditionnel nous paraît au moins aussi important que son caractère populaire. Le cas de Hokusaï a troublé les idées : l'École populaire, pour beaucoup d esprits, c est la Mangwa ou quelques esquisses de Masayoshi, de Toyokuni : des frénétiques, des truands, des hommes en caoutchouc qui s'agitent; mais la Mangwa, ce n'est pas tout Hokusaï, et Hokusaï n'est pas toute l'Estampe". C'est mutiler l'Ecole et le mutiler lui-même que de

1. Le Shimbi Shoin a consacré une somptueuse publication en cinq volumes aux peintres d estampes : Masterpieces selecled from the Ukiijo-ye Sc/iooZ. Le texte est de M. Shiichi Tajima, qui avait publié les Shimbi taikwan, dont les vingt volumes sont consacrés à 1 art classique.

2. « Quels sont les sujets de prédilection des peintres de VOuki-yo-c ? Chacun peut le constater, ce sont surtout des sujets populaires : acteurs, courtisanes, scènes du théâtre ou de la rue. On voit aussi des fleurs, des oiseaux, des paysages. Mais ce n'est point là la note dominante ; la vie populaire l'emporte incontestablement Aussi appliquons-nous à ces peintres le seul nom qui nous semble convenable, celui de peintres populaires ». Pierre Barboutau. op. laiid — Nous essaierons de montrer que ces « sujets populaires, acteurs, courtisanes, scènes de théâtre ou de la rue « sont de perpétuelles allusions à la tradition historique et poétique, et que « fleurs, oiseaux et pajsages » sont peut-être « la note dominante » de la vie populaire du Vieux Japon.

ne parler que de ses croquis. La tendance de cette Ecole qu on a appelée « réaliste », ou « vulgaire », au lieu de verser complaisamment dans le réalisme ou la vulgarité, même quand elle peint des sujets vraiment contemporains et qui pourraient être terre à terre, va vers le style, le ton poétique, Tallégorie, le symbole. Le goût de la blague et de la caricature est accessoire; il n'est pas chez les Primitifs, chez Harunobu, chez Kiyonaga ; jamais non plus chez les paysagistes, ni chez les peintres de fleurs et d'animaux. A propos d'Outamaro, Fenollosa et ses partisans ont parlé de flatterie à l'adresse d un public dépravé : nous croyons plutôt à une hardie tentative pour créer un type de femme qui s'adaptât à une certaine image traditionnelle du monde, car notre intention est de montrer que tous ces peintres de l Estampe ont vécu sur une intuition de la Nature où le paysage et la figure humaine ont des affinités et un rythme qui à un Occidental paraissent singuliers.

Les critiques qui, sous prétexte d'être japonais en leurs jugements, blâment l'art populaire ou tel de ses maîtres d'avoir été trop « réaliste », n'expliquent pas pourquoi les estampes sont mieux qu'un document ethnographique et géographique, pourquoi aussi cette école, née dans une île au bout du monde, a conquis d'emblée tous les artistes occidentaux au point de modifier profondément leurs visions et leurs sentiments.

L'Estampe est un authentique art populaire, mais nous sommes dans un pays extrême-oriental, qui a toujours respecté les coutumes ancestrales, qui s'est toujours vanté de l'antiquité et de la continuité de sa civilisation; nous

sommes au Japon des Tokugawa, d'où les indigènes ne peuvent sortir sans autorisation, où quelques étrangers ne sont que tolérés sur un îlot. C'est un âge de repliement sur soi et de curiosité historique, car, à défaut de liberté dans l'espace, il reste la faculté d errer dans le temps.

Les classes inférieures, au Japon, ont toujours été avides d'adopter tout ce que les classes supérieures condescendaient à laisser imiter de leurs habitudes : théâtre, retraite vers la quarantaine, et quand, après la Révolution de 1868, le service obligatoire remit des armes à tous, le dernier des manants fut flatté qu'on l'admît à partager l'ancien privilège des samuraï.

La cérémonie de thé, jadis distraction réservée aux sages ou aux nobles, offrit, à partir du xvif siècle, un refuge de libre méditation à tous ceux qui désiraient échapper au formalisme dun pouvoir féodal et confucéen. De même, l'Estampe, adaptation populaire de l'art classique, fournit une occasion de s'évader vers le rêve traditionnel. Grâce à de tels divertissements qui rapprochaient toutes les classes dans la même culture, se forma une confrérie d aristocrates en matière de goûts, paysans ou boutiquiers qui se plurent à disposer des fleurs dans des vases, et qui n abordaient un paj'sage ou une œuvre d'art qu'avec la déférence qu'ils témoignaient à des supérieurs. Dès qu'une nouvelle curiosité des daïmyo à 1 endroit des scènes contemporaines eut donné le branle avec Matabei à un art plus populaire et qu'une technique nouvelle en eut favorisé la diffusion, c'est à une interprétation plus libre et plus moderne du répertoire classique qu'il fut immédiatement employé. Et Ion vit alors 1 Estampe, art de Yedo et du Japon de l'Est, évoquer, à travers des scènes et des paysages populaires , lantique conception de la nature qu'avaient eue jadis, à Kyoto, les Japonais de lOuest, lors de la période dite Héian, du ix^ au XII siècle de notre ère.

Car le passé le plus lointain restait étrangement vivant parmi toutes les classes. Une estampe de Masanobu^ représente Sugawara no Michizane, noble de la fin du ix' siècle : en costume de cour, il trône sur une estrade basse, ayant à côté de lui une branche de pin et un prunier en fleurs. Exilé, à la suite d intrigues de Cour, bien qu'il fût favori de 1 Empereur, il dut quitter Kyoto au temps de la floraison des pruniers. C étaient les fleurs favorites de son jardin, où se dressait un « pavillon du prunier rose ». Sa poésie d'adieux à ses fleurs, tout Japonais, aujourd'hui encore, la connaît par cœur :

Sous la brise de lEst, Brillez de tout votre éclat, O fleurs de prunier ; Bien que n'aj'ant plus de maître.

N'oubliez pas le printemps.

Emue par ces regrets, lame du Japon prêta ses sentiments au prunier. Elle imagina qu'il avait langui loin de son maître, et, comme une main pieuse avait sans doute planté un prunier près de la tombe de Michizane, cet arbre, dans l'imagination populaire, devint 1 arbre du jardin de Kyoto qui, déraciné par langoisse, s'était envolé vers le banni. Et comme dans la poésie japonaise le prunier est toujours associé au pin, la légende joignit un vieux pin au prunier fidèle, et tous deux symbolisèrent les esprits des serviteurs qui n'avaient pas abandonné leur maître. Cette légende avait inspiré maintes œuvres classiques, avant qu'une estampe populaire la rappelât. C'est que le culte de Michizane et de ses arbres restait toujours aussi vif: en l'année 1765, date où fut vraiment trouvée limpression en couleurs, le Japon célébra avec enthousiasme le jubilé de l'entrée de Sugawara

Michizane à la cour de lEmpereur SeiwaS neuf siècles auparavant.

Autre exemple : Moronobu, Harunobu, Kiyonaga ont peint des épisodes de la grande bataille d Ichi-no-tani, gagnée en 1184 par les Minamoto sur les Taira. Une estampe de Harunobu- représente Taïra no Atsumori à cheval parmi les vagues. La bataille est perdue pour son parti, dont l'armée a gagné ses nefs. Atsumori, un enfant de seize ans, s'aperçoit que tous les bateaux ont pris le large ; il pousse son cheval dans la mer pour les rejoindre. Un guerrier du clan des Minamoto le défie du rivage ; Atsumori y retourne ; il est terrassé par son adversaire qui lui coupe la tête : en souvenir de sa bravoure, il fut enterré, dit-on, à Ichi-no-tani". Son histoire ainsi que les gestes héroïques des guerriers d'alors, contés dès le xiii° siècle dans des manières de « chansons de gestes » comme le Heike monogatari et le Gempei sei siiiki, furent si bien popularisés depuis lors par des chanteurs ambulants dont la mélopée s'accompagnait sur le biiva, que lors de la guerre contre le Russe, il y a dix ans, les officiers d'une garnison voisine de Kobé vinrent en pèlerinage sur la tombe d'Atsumori et y firent dresser en ex-voto une haute colonne à tête sculptée...

Dans notre Europe moderne, dont les civilisations sont en échanges perpétuels les unes avec les autres, dans notre France où nous avons perdu toute intelligence intime et directe de nos épopées du moyen âge, nous avons peine à

1. V. dans le Bulletin de l'Ecole Française cl Extrême-Orient, Tome XI, n"" 1-2, janvier-juin 1911, une belle étude de M. Noël Péri sur la légende de Sugawara Michizane, suivie d une traduction du nô Oimatsii (Le \ ieux Pin\ — Sugawara Michizane, divinisé après sa mort, est resté le type de l'homme accompli, a3'ant gardé l'âme d un Japonais malgré sa culture chinoise et sa foi bouddhique.

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