L. Aubert. L'EstaiuJ>e japonaise
HARUNOBU 97
temple de Kiyomizu, fait-elle flotter un minuscule bateau sur une pièce d'eau : ces curiosités et divertissements naturels sont des allusions, dans le style populaire, à une poétesse du ix*' siècle, Ono no Komachi \ célèbre par une tanka conservée dans le Hyakuninn-isshu, où elle compare la couleur de la fleur qui passe sous la pluie à sa propre beauté qui s'est fanée, tandis que vainement elle la contemplait. L'univers se dissout : des gestes émouvants de regret et d'émerveillement ont été trouvés jadis devant cet universel écoulement : ce sont ces gestes que l'héroïne de Harunobu reprend, que ses sœurs, les belles de Kiyonaga, d'Outamaro, reprendront, et leurs réflexes, même quand ils ne rappellent pas des réflexes notoires, historiques ou légendaires, sont traditionnels, car c'est la vieille sensibilité de la race qui anime leurs jeunes beautés, et ce sont les attitudes où cette race a mis sa dignité et sa consolation qu'elles perpétuent avec l'exactitude rituelle de prétresses entretenant un feu sacré.
Les paysages qui forment les fonds des estampes de Harunobu sont exquis, mais sommaires. L'héroïne et le décor s'y découvrent l'un l'autre par bribes, par fragments; ils sourient, soupirent, pleurent ensemble; dans les quelques œuvres où son rôle est plus important, le paysage conserve encore les apparences que le sentiment chinois, taoïste et bouddhique, lui avait prêtées dans l'art des Kano, depuis le xvi° siècle : sur la page de garde de tel des livres de Harunobu, Rivalité de Beauté an Yoshiwara, la lune émerge des
1 . De la Série Furgu Nana Komachi, les sept attitudes de la poétesse Ono no Komachi. Cf. C. ii, 4, 22. 81, 82. — Cf. encore 44, Jeune femme auprès d'un volubilis qui senroule le long d'un tuteur : figuration de la poétesse Kaga no Chiyo qui composa un poème sur le volubilis ; 27 et 150, A Ishiyama dera, temple que Iliroshigé a représenté dans ses Huit vues dOrai, la poétesse Murasaki Shikibu écrit le Genji Monogatari : pensive, elle contemple des pêcheurs qui jettent leurs filets dans le lac Biwa.
nuages au-dessus des vagues. Une estampe représente en hauteur un paysage dans le goût des paysages de Sesshû et de Kano Monotobu : c'est, au-dessus d'une crique, la même superposition de bateaux, de moraines neigeuses, de pins, de temple, de nuages et de lune ; ailleurs, sur un ponceau, un jicho, serviteur impérial, s'est arrêté pour contempler une cascade, ou bien le vieux couple Jo et Uba salue le lever du soleil à Takasago ^ : c'est l'extase bien connue du petit contemplateur des kakémono chinois. Et il en va de même toutes les fois que les héroïnes de Harunobu regardent l'eau, les fleurs, la lumière : le frémissement qui secoue leur frêle figure trahit la pensée qu'il leur faut se hâter d'aimer ce qu'elles ne verront pas deux fois. Point n'est besoin de sites d'exception pour que naisse en elles ce sentiment; c'est une émotion de toutes les saisons, de toutes les heures, à propos de paysages de tous les jours... Elles sont nombreuses les heures contemplatives de cette petite rêveuse devant les lointains où sur une mer de brumes se posent des voiles, des arbres, des temples"; devant l'eau vertigineuse des torrents, l'eau calme des rivières, l'eau qui entraîne les minuscules feux d'artifice, que les belles y lancent du bout de leur pipette ; l'eau sur quoi dansent si vifs les reflets de la lune, retentissent si clairs les chants des pluviers, passent si rapides les bandes d'oiseaux, s'écoulent si tristes les pétales tombés, s'épanouissent si purs les lotus ^