‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 36 sur 102 · L. Aubert. L'EstaiiiJ>e Japonaise · texte numérisé non relu

L. Aubert. L'EstaiiiJ>e Japonaise

L'héroïne de Moronobu était une grosse fille courtaude, robustement sensuelle, mais très noble dans les manteaux qui l'engonçaient. Ses grands-pères avaient escarmouche, à travers tout le Japon, pendant un demi siècle de guerres civiles, et ils avaient envahi la Corée : elle se rappelait encore leur rude vie quand, par divertissement, sur des poneys capricants et acharnés à mordiller, elle chevauchait, amazone hérissée de flèches, d'antennes et de sabres.

Puis vint la bijin de Harunobu. Adorable apparition de l'enfant de seize ans sur un ciel qui sourit entre deux bourrasques ! Off"rant au vent son museau futé, elle s'avançait, avec les bonds et les subits arrêts d'une biche, folâtrant souvent seule, parfois avec une amie ou un amoureux, courant dans la brise, baignant ses mains dans les ruisseaux, troublée la nuit par le parfum des fleurs. Bras longs, jambes maigres, cheveux tirés sur le front, roulés en coque au sommet de la tète, rassemblés en chignon très bas, la nuque un peu courbée, aux atours elle préférait ses aises ; pourtant femme déjà par son désir un peu maniéré de plaire, son émoi en certaines rencontres, devant certaines confidences, alors que son kimono trahissait, par la lassitude ou l'allégresse de ses plis, la tristesse ou la joie que voulait cacher l'impassible physionomie. C'était léveil à l'amour et à la douleur d'une fillette chagrine ou radieuse, de grâce un peu aigre comme la

nature au printemps. Et les paysages de Harunobu, c'était aussi la nature vue par un enfant : une nature qui s émietle en détails, — tournant de rivière, pan de falaise, coin de jardin ; — détails que l'on isole de l'ensemble et que l'on grossit, parce qu'un jour devant eux on a fait ceci, on a entendu cela ; détails qui restent énormes dans le souvenir et qui, revus plus tard, de sang-froid, à l'âge mûr, paraissent mesquins et comme délustrés de leur éclat.

Cette adolescente de Harunobu que nous avions quittée à la campagne, gamine et sans façons, nous la retrouvons femme et dans une parure de fête, chez Kiyonaga. Qu'elle est belle, mais qu'elle est imposante 1 Elle a grandi, et son kimono qui traine l'allonge encore ; tout en elle s'est assagi : elle a vingt ans. Ses yeux désormais observent le décor qui l'environne et elle y ajuste ses attitudes : le papillon s'est épanoui, mais le voici moins fou et qui sait où se poser pour se faire valoir. Les paysages où elle figure ont plus d'apprêt. Son goût un peu sauvage de la solitude a cédé : elle vit pour des amies, contre des rivales, joue, plus serré et moins à découvert, le jeu de Tamour. Parlez-lui : elle vous répondra toujours gentille, mais sur un ton plus maniéré, et comme à distance. L'étiquette du vieux Japon Téloigne de nous...

Et voilà toute la différence entre Harunobu et Kiyonaga.

Ouraga est un petit havre enfoncé dans la verdure d'un fiord, où jadis devaient relâcher les jonques avant d'entrer dans la baie de Yedo. C'est là que Kiyonaga naquit \ à mi-chemin de la capitale et des sites les plus adorables du

1. Cf. Masterpieces selected from the Vkiyo-yc School, by Schiichi Tajima, vol. III, Tôkj'ô, 1908.

Japon oriental. Jeune, il vint à Yedo et commença d'étudier sous Kiyomitsu, troisième représentant de la célèbre famille des Torii, qui survivait depuis près d'un siècle, conservatrice en ses méthodes, tenant à son monopole d'affiches de théâtre où grimaçaient des masques d'acteurs, s'efforçant à tirer de loin l'œil du populaire ^ A la mort de Kiyomitsu, la direction de lentreprise revint à Kameji, son gendre ; il n'y était pas préparé professionnellement ; un remplaçant échoua; les acteurs réclamèrent. En 1785-86, Kiyonaga prit par adoption le titre de quatrième Torii. On le connaissait communément sous le nom de Ichibei Sekiguchi ; il signe parfois Kiyonaga Seki ; parfois le sceau ajouté à la signature porte Seki-guchi; on l'appelait encore Shinsuki.

De trente à quarante ans, Kiyonaga se libère de l'imitation de ses prédécesseurs ou émules'. De 1780 à 1790, il est le maître en renom ; Koriusaï, dont la rivalité avait commencé vers 1775, s'efface ; Shunsho et Toyoharu, délaissant l'estampe, s'adonnent entièrement à la peinture. Et Kiyonaga, malgré qu il accepte le titre de quatrième Torii, se désintéresse des portraits d'acteurs ^, pour élaborer le type nouveau de femme qu'adopteront ses contemporains.

Depuis quinze ans, le goût des Européens, après avoir été féru d'Outamaro, de Hokusai et deHiroshigé, grands maîtres de l'école populaire au xix^ siècle, s'est laissé gagner peu à peu, à mesure qu'il se familiarisait avec le vieux Japon, par la force et l'ingénuité des estampes du xviii' siècle. Or Kiyo-

1. Encore aujourd'hui, à Tôkyô, les affiches du théâtre Kobukiza sont l'œuvre d artistes de cette école.

2 Signatures cachées, beaucoup damateurs avertis attribueraient probablement à Harunobu et à Koriusaï telle estampe signée Kiyonaga. Cf. C. III, 13.

3. Cf. des programmes pour acteurs dans le style de Shunsho, C m, 25, 132. — On retrouve l'influence sur Kiyonaga de son maître Kiyomitsu dans C m, 2 et 3, et de Moronobu, dans les danses et la promenade d'acteurs, C. III, 23 et 24.

iiaga, bénéficiant de cette remontée vers les origines, est devenu pour beaucoup de connaisseurs la figure centrale de l'Ecole. Il na plus linexpérience touchante des Primitifs; pourtant il est leur fi-ère en esprit plus qu'aucun de ses successeurs et il est l'héritier direct de leurs découvertes techniques. Après les tirages en noir et blanc de Moronobu, légèrement teintés à la main de rouge et de jaune (début du xviii^ siècle) ; après les tirages en deux tons, rose et vert, obtenus avec deux planches, de Shighemasa (vers 1740-1745), puis à trois tons (vers 1755), dont les couleurs fondamentales étaient le carmin, le bleu et le jaune, la complète impression polychrome est utilisée à partir de 1765 par Harunobu, et c'est dès lors une variété de rouges, de violets, d ocres, de bleus, de verts-olive et de noirs V Kiyonaga est 1 esprit synthétique, le constructeur, le classique qui résume cent années de l'art de l'estampe'.

Il meurt, en 1815, à soixante-quatre ans ; depuis une vingtaine d années, bien qu'il eût conservé la direction de lécole des Torii et qu'il prêtât sa signature pour les annonces de la corporation des acteurs, il ne peignait plus guère.

1 . La seule innovation technique, — le style de son dessin et son coloris mis à part, — quon puisse, peut-être attribuera Kiyonaga, c est 1 emploi de bleu et de noir diaphanes, à travers quoi paraissent dessins et couleurs des kimono.

2. Notez l'agrandissement du format de ses estampes comparées à celles de Harunobu, et leurs groupements en diptyques, triptyques, et même en scènes s étalant sur cinq feuilles — Kiyonaga, comme Harunobu, a souvent publié des estampes en séries sous un titre poétique qui est inscrit dans un coin de chaque feuille. Par exemple : Minami jiiniko, les douze mois du Sud du sud de Yedo c est à-dire Shinagawa;. série qui comprend les deux scènes dauberge. v pi xv et C m. 57; Chaya au clair de lune, G. III, 56; La sortie nocturne, C m, 60 Citons encore : Fuzoku Azuma no Xishiki, « Brocards de 1 Est ou costumes et manières des divers habitants de Yedo illustrés par 1 estampe « ija planche xvi appartient à cette belle série, ainsi que C m, 63, Deux porteuses de sel; G. m. 65, Trois jeunes filles se promenant un jour de pluie; G m, 70 La sortie du bain avec un enfant; G m, 71, Deux jeunes femmes achetant des arbres nains; ; Hinagata wakame no hatsumoyo, « Dessin d'après des légumes nouveaux 1) ! les primeurs, ce sont les jeunes femmes , et enfin les séries : « Sept chauds printemps à Hakone », et « Jeux d enfants pour les cinq festivals ».

KIYOXAGA

/ '. Martij.

TROIS JEUNES F ï. M .M E S SE RHABILLANT APRÈS LE B A I X Collection Vever.

Page 1