‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 37 sur 102 · PI. XVI · texte numérisé non relu

PI. XVI

Masanobu et Harunobu étaient morts en plein travail : Koriusaï et Shunsho n'avaient abandonné l'estampe, devant la gloire de Kiyonaga, que pour se consacrer à la peinture : pourquoi donc Kiyonaga abdiqua-t-il en plein triomphe, quelque vingt ans avant de mourir? << Son génie, — nous dit Tun des juges réputés en art japonais, Fenollosa', — était devenu trop noble et ses modèles de beauté trop purs, pour être plus longtemps appréciés par une population essentiellement vulgaire et désireuse de changements A partir

du moment où les changements faits par d autres mains ,

conduisirent lentement, mais sûrement, à la décadence..., Kij^onaga, comme un roi, abdiqua, quand il sentit qu'il n'était plus utile. » Dans l'empressement que Yeishi, Shuntcho, Outamaro mirent à imiter le type de femme que Kiyonaga avait popularisé, on ne voit pas la preuve d'une désaffection du public à 1 endroit de l'artiste qu'il avait tant fêté, bien au contraire : pourquoi dès lors Kiyonaga aurait-il laissé le champ libre aux décadents ?

Au reste, cette retraite n'est pas prouvée : on croît connaître de Kiyonaga une estampe postérieure à 1795. Et même si ce ne fut qu'une demi-retraite, point n'est besoin pour l'expliquer de supposer une solennelle abdication. Au vieux Japon, c'était une très ancienne coutume bouddhique que l'on quittât le monde, que l'on devînt inkyo, afin de mieux s'affranchir, par la réflexion, du grand cycle d'illusions où, douloureusement, les hommes renaissent tant qu ils restent prisonniers des passions. Un tel usage se répandit dans toutes les classes : vers la quarantaine, on se retirait des affaires pour laisser la place aux jeunes que, dans la coulisse, on continuait à guider, pour acheter des bibelots, pour s'amuser. Or c'est vers 1795 que Kiyonaga ralentit sa production et qu'il ne dirige plus que de loin l'école des Torii ; il a quarante-

1. The Masters of Ukioye, by E.-F- FenoUosa, Ne^v-YoI■k, 1896.

quatre ans, l'âge où l'on songe à devenir inkyo. Moronobu, son illustre devancier, lui avait donné l'exemple, près dun siècle auparavant. Une telle retraite spirituelle, n'est ce pas la fin qui convient à la vie de deux illustres artistes de YUkiyo-ye, — des peintres de ce « fugitif et misérable monde si plein de vicissitudes » ?

Au temps de Kiyonaga, sous le maître absolu, la politique chôme et aussi les aventures : c'est la paix imposée à ce peuple de batailleurs dont les nobles ont gardé, des siècles de guerres civiles, 1 habitude de porter toujours les deux sabres : en cette paix niveleuse, sans riches ni pauvres, où la moitié du Japon emprunte à 1 autre moitié pour entretenir ses plaisirs, il ne fait pas bon amasser des richesses que pourrait envier le maître averti par ses espions. A défaut de gloire et d argent, restent la culture, les divertissements, qu'encourage le Shogun : le poids de cette autorité tjaannique établit, entre gens de toutes classes , une ressemblance, un certain ton égalitaire, un commun besoin de plaisirs et de sociabilité. Marionnettes et combats de coqs, guets-apens et vengeances privées, romans et drames, intrigues et escapades nocturnes, arrangements de fleurs et cérémonies de thé, voilà qui occupe l'ardeur et 1 imagination des jeunes féodaux et de leurs imitateurs populaires depuis qu'ils sont contraints d'user leur vie à des riens.

Large public, et que les tirages peu coûteux des estampes permettent d atteindre individuellement. Les artistes se gardent des allusions politiques, des allusions sociales aussi : en 1787, sévît une teiTÎble famine qu'a racontée le romancier Bakin; il n'est pas trace de ce fléau chez KÎA^onaga, non plus que de métiers au travail. Non, rien que des oisifs et

des oisives dont la grande affaire est de se distraire et d'aimer*.

Le quartier d'amour à Yedo est le Yoshiwara : derrière ses fossés et son unique porte, trois mille femmes de tous rangs. Cette petite société a son code d honneur, ses rites, ses légendes et ses fêtes ; elle prend le ton des courtisanes les plus huppées, des oïran des Maisons vertes, et de leurs jeunes suivantes, les kamuro, oïran en herbe. — Tout le monde fréquente au Yoshiwara. Le soir, gentiment, sans hypocrisie, on s'y promène en famille, hommes, femmes, enfants, aux visages ébahis devant les cages blondes de nattes, de dorures et de lumières, où, en grand arroi, trônent, avec une immobilité d infantes, les jolies fdles, coiffées, parées, fardées". En ce rendez-vous de bonne humeur, les courtisanes, par représailles, n'ont pas à insulter les passants ; c'est un décor romanesque, tant les estampiers, familiers des maisons vertes, en ont popularisé les héroïnes, tant les romanciers y ont situé d'émouvantes histoires. Qui ne connaît les amours du samuraï Hirai Gompachi ? Avant d'épouser une jeune fille qu'il a délivrée des brigands, il va chercher fortune à Yedo ; un soir, ses amis l'entraînent au Yoshiwara, en lui vantant le charme candide d'une nouvelle venue, Komurasaki (Petite Violette) ; c'est sa fiancée, qui, par piété filiale, a accepté que ses parents ruinés la vendissent Le samuraï, en quête d'une rançon, vole, assassine

et est exécuté. Alors Komurasaki s'échappe du Yoshiwara et se poignarde sur la tombe de son ami. On l'y enterre et désormais des générations d'amoureux viendront y honorer le souvenir de sa fidélité.

1 . Quelques estampes représentent des scènes traditionnelles . Cf. C. m, 134 bis ; sur la terrasse d'un palais, deux dames de la cour, les cheveux épars sur les épaules.

2. Cf. C. m, 168, une estampe de Buncho : Courtisane du Yoshiwara écrivant une lettre tandis que des passants la regardent.

A la fin du xviii* siècle, Voîran n'est plus enfermée au Yoshhvara. Elle habite où il lui plait; en hiver, la ville; en été, les faubourgs de Yedo, près du golfe, ou Mukôjima, sur la rivière Sumida, que bordent des auberges et des lieux de plaisir. Romanciers et peintres la suivent, commentant ses faits et gestes ; l'héroïne de Harunobu, c'était une jeune femme, très souvent une jeune fille rappelant par un geste ou une attitude une figure légendaire ; « les journées d une Courtisane », tel pourrait être le titre général des estampes de Kiyonaga.

Réveil sous la moustiquaire, la nuque sur le chevet ; bain ; coiffure; puis les sorties cérémonieuses, en kimono ramages. Les kamuro servent de pages à cette courtisane de plein air. Au printemps, sous la gaze rose des cerisiers, l'éventail déployé contre le soleil, on s installe en compagnie de geisha musiciennes, et de maïko, petites danseuses; on célèbre, en hakkai de dix-sept syllabes, le fragile miracle de ces fleurs à la merci d'un coup de vent ; on soulève de terre les kamuro pour qu'elles attachent aux branches les banderoles de papier où sont calligraphiées les minuscules poésies. L'été, on flâne sous les grappes de glycine qui fléchissent en larges ondes vers l'eau où elles se mirent ; on rend visite aux iris dont les feuilles sont courbées comme des sabres de samuraï, aux pivoines dont Téclat pâlit devant le brocart fleuronné des kimono^; on gagne, en chaise, Enoshima, Tile sacrée, flottant, verte comme une feuille de lotus, sur la vasque de l'immense golfe que hante le blanc fantôme du Fuji-Yama, au sommet luisant de glace, là-haut, dans l'air

1. Comparer une des premières estampes de Ki\onaga, La belle Takao et sa suite visitant les cerisiers en fleurs, au triptyque C. m. 117, où sout représentées trois courtisanes célèbres, défilant avec leur suite de shinzo et de kamuro dans un jardin fleuri de pivoines, à Asakusa : le thème est plus développé, le dessin plus sûr, le coloris plus éclatant. — Sur les estampes sont indiqués les noms des courtisanes, de leurs kamuro, et des maisons auxquelles elles appartiennent. Cf aussi C. m, 90 : la Courtisane Hana ogi. de la maison Ogiya, accompagnée de deux shinzo, Yoshino et Tatsuta.

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bleu. Les buts de promenade ne manquent pas : Hakone et Miyanoshita dans la montagne ', les « huit paysages de Yedo », les « neuf endroits propices aux bains de mer » où des centaines de têtes braillent en grenouillant, les jardins célèbres aux mamelons hérissés derocailles, de pins tordus, de lanternes et de portiques aux cornes retroussées. Avec de petits cris, on saute de pierre en pierre, par-dessus le torrent en miniature; on minaude devant cette nature de guingois, dont les terrains ont une mine chiffonnée, les arbres, des attitudes de chorégraphes, — nature capricieuse et fougueuse avec ses biusques abats d eau, ses radieuses embellies, et que les couleurs somptueuses des saisons habillent en courtisane. — Le long de la route, des auberges s'ouvrent, avenantes, abritant des parties fines à tous leurs étages, frémissant tout entières de leurs montants de bois et de leurs portes en papier, au moindre pas, aux appels des clients, aux réponses aiguës des servantes. Halte de la courtisane, de sa suite d'amoureux et d admirateurs, de ses kamuro, de ses geisha, de ses maïko, et tout le monde s'entasse dans une chambre bien intime, — cloisons tirées, vantaux extérieurs s'ouvrant sur des coins de mer encadrés de collines.

La mer est toujours proche et toujours recherchée, soit qu on y vogue en barque, soit qu on la contemple d une terrasse, — non pas la pleine mer à 1 horizon libre, mais une mer de golfes semés d ilôts, reposoirs pour la vue, une mer aux lames courtes et brisées et qui murmure sous les arbres. Du balcon de 1 auberge, entre deux danses, entre deux nasillements de guitare qui se mêlent au soupir du flot sur le sable, entre deux coupes de sake à la ronde, entre deux bouffées de tabac, entre deux chansons, se lever et suivre

1. Cf. C. III, 92, de la série des « Sept chauds printemps à Hakone », et C. m, 93, Une terrasse à Miyanoshita.

114 LES MAITRES DE L ESTAiMPE JAPONAISE

les indolentes voiles entre les îles, au ciel un vol d'oiseaux migrateurs, puis, à jour faillant, guetter le moment où la lune émerge de 1 horizon et s'en va guéant de nuage en nuage, alors méditer en silence, le menton dans la main, versifier, rêvera..

Et voilà les divertissements d'une courtisane. Peu de scènes malicieuses, hormis le Bain ^ que guigne par une lucarne l'œil dilaté d'un indiscret, et cette déroute sous la pluie que nargue le dieu de l'orage et ses séides bien au sec ^, ou encore ces deux jeunes femmes qui ont planté un petit drapeau dans les cheveux de leur servante endormie*. Peu de scènes amoureuses, si fréquentes chez Harunobu, hormis la rencontre de Minamoto Ushiwakamaru et de sa maîtresse Jorurihimé ^ : c'est le soir, Jorurihimé entend un son de flûte ; elle s'avance sur le promenoir extérieur de la maison ; une amie porte la lanterne ; elles traversent le jardin et trouvent devant la porte Ushiwakamaru qui régale sa belle d'une sérénade ; elle le contemple et peut-être pense-t-elle à la poésie célèbre : « A Tautomne, le joueur de flûte imite la plainte de la biche : trompé, le cerf accourt, on le tue. En été, la flamme brille, les moustiques s'y brûlent. Ainsi des jeunes filles et de l'amour. »

Quelle décence, quelle tenue, quelle dignité de ces femmes aux coiff"ures savantes, — deux coques sur le dessus de la tête, deux ailes mi-déployées sur les oreilles, le tout hérissé de peignes et d'épingles, — aux kimono de soie, de damas,

1. Cf. C. m, 56, Deux courtisanes lisent une lettre à la clarté d'une lanterne ; une troisième regarde, à travers la fenêtre, la lune sur la baie de Shinagawa, où des barques pèchent au flambeau.

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