Cf. Shiichi Tajima, op. laud
3. Outre ces panneaux du château de Nagoya, représentant la mise à l'eau d un bateau, la construction d'une maison, un tir à l'arc, etc., M. Shiichi Tajima attribue à des artistes de 1 Ecole Kano le « Paravent de Hakone ». représentant des femmes jouant du Ao/o, jouant aux échecs, calligraphiant, peignant, et des Kobuki no soshi Peintures dramatiques : deux danseuses, des musiciens ; des nobles, un parterre populaire. Cf. ces œuvi-es reproduites dans Masterpieces ofthe Ukiyo-ye School.
un commun effort de toutes les écoles. L'Estampe est la suite naturelle de ce mouvement : elle emprunte aux écoles chinoises^ certaines de leurs figures légendaires et leur conception poétique du paysage ; elle emprunte à 1 école Kano sa manière d esquisser les rocs, les arbres, les ruisseaux ; elle emprunte à l'école Tosa ses curieuses perspectives de maisons, le style aristocratique de ses héroïnes^ et les amusantes scènes de foules peintes sur des makimono de l'époque Kamakura, qu'ont certainement connus et étudiés Hokusaï et Toj'okuni ^
Parcourez un carnet d'esquisses de peintres japonais, c'est, côte à côte, des croquis d après nature et des copies de modèles classiques, divinités bouddhiques, sages taoïstes, personnages légendaires, guerriers ou ermites, Kwannon ou « Femme aux Sapèques », voisinant avec des truands, avec des fleurs, des oiseaux — un art d'observation directe recourant sans cesse à la tradition, ou plutôt une reconstitution des aspects les plus familiers des hommes, des bêtes, des paysages avec des données empruntées aux anciens.
Au Japon, pays d Extrême Orient où l'art a toujours souffert de l'habitude de trop se répéter, cet effort pour rassembler toutes les trouvailles classiques afin de représenter avec style la réalité quotidienne et familière que l'art classique avait délaissée, cet effort de Matabei, des écoles Tosa et Kano', en la première moitié du xvii® siècle, et que les
1. Un livre de Moronobu, Byôbii Kakemono-ije Kagami (1682), est une série de vieilles et fameuses peintures des écoles de Chine et du Japon, que, dit il à la fin du volume, « il s'est appliqué à copier ».
2 Par exemple, la poétesse Murasaki Shikebu composant le Genji monogaiari au bord du lac Biwa ou la dame Tamamushi défiant Tarcher lors de la retraite d Ichi-no-tani. Cf Harunobu, C. ii, 150 et 8.
3. C'est par un retour aux traditions de lécole Tosa dans ses scènes populaires, aux traditions de 1 école Kano dans ses paysages, ses peintures de fleurs et d'animaux, que Hokusaï rénova l'art de l'Estampe qui, dans le premier tiers du xix*^ siècle, s épuisait à recopier Shunsho et Outamaro.
4. L'école Kano se rénove avec Eitoku (1543-1590) et Tanuyû (1602-
peintres de l'Estampe poursuivront pendant près de deux siècles, fut un effort vraiment national. La Chine ne Fa pas tenté, elle qui pourtant avait été à Torigine de tous les gi'ands mouvements d art au Japon. Depuis neuf siècles, en effet les œuvres dart y avaient été surtout d inspiration bouddhique et chinoise, quand, parmi ces plantes exotiques, ce fut au xvii" siècle avec Koyetsu, Sôtatsu, Matabei, Kôrin, Moronobu, un merveilleux épanouissement de la fleur du Yamato,
Si humbles qu'aient été, au moins pris littéralement, les thèmes de l'estampe, son style garda toujours de ces origines une belle tenue classique, — calligraphie des lignes, distinction de la couleur, décence des attitudes, noblesse des draperies ; — c'était la nature, en des aspects neufs, mais vue avec la poésie et représentée avec le savoir des maîtres.
Il a fallu du temps pour que les peintres de l'estampe donnassent à penser qu'ils s'intéressaient à la réalité pour elle-même. Au vrai, ce n'eût pas été japonais. Sans doute, les modèles de Matabei et de son école, gens bien nés, ne sont plus les modèles de Moronobu, qui peint volontiers maisons joyeuses et courtisanes ; et, les mœurs se dégi'adant, la vie perdant sa simplicité et se chargeant de luxe en ces temps de paix et de bien-être, il y eut plus de licence chez ses successeurs. Parallèlement, la technique de 1 estampe se complique, se raffine et finit par verser dans 1 excès. Aux premières estampes de Moronobu et des Kwaigetsudo, gravées en noir, parfois rehaussées d un ton rouge, ou frottées de laque noire et de poudre d or, la chromoxylogravure, art de la gra-
1674\ qui fut peintre de la cour du Shôgen. L'Ecole Tosa aussi se renouvelle avec Mitsuoki (1617-1671). Enfin, c'est 1 Ecole dite d Ogata avec Kôyetsu et Sôtatsu (1™ moitié du xvii'' siècle), contemporains de Matabei, et Kôrin (1658-1716), contemporain de Moronobu.
vure en couleurs sur bois, importée de Chine ou trouvée par des artistes du Japon, substitua, vers 1735, Testampe en deux tons, puis, vers 1764, en cinq ou six tons '. Dans le premier tiers du xix" siècle, on alla jusqu'à se servir d'une cinquantaine de planches, et les graveurs avaient appris aussi peu à peu à rompre les valeurs, à varier les coloris, à parsemer les fonds de nacre pulvérisée, à gaufrer plumages et robes... Ainsi le patrimoine classique s'est lentement apprivoisé au plein jour un peu cru de la réalité populaire, et la tradition d'abord toute-puissante s'est effacée devant l'individualité des belles, des acteurs, des paysages chargés de l'interpréter : Outamaro a laissé plus de portraits que ses prédécesseurs ; avec Shunsho, l'acteur tire à lui le rôle ; enfin les paysages, décors assez sommaires sur les estampes du XVIII* siècle, deviennent avec Hokusaï et Hiroshigé des sites aisément localisables de Yedo et de ses environs. Les critiques comme FenoUosa, Seidlitz, Binyon, dont Tarrièrepensée est que l'Ecole populaire s'est souciée, sans plus, de peindre exactement les mœurs et les décors de son temps, ont beau jeu de parler de fléchissement des mœurs à propos d'Outamaro qui serait un décadent, d'une baisse de style avec Hokusaï qui serait surtout un artisan, d un affaiblissement du sens poétique avec Hiroshigé qui plus qu'un paysagiste serait un faiseur de « guides » pittoresques — au total du penchant de toute l'Ecole au xix"" siècle vers la vulgarité, par désir de plaire à un public vulgaire. Outamaro peint des courtisanes, c'est vrai, mais il en fait des princesses lointaines, et dont les dehors trahissent leur vocation, qui est de suggérer une singulière manière de réagir devant le spectacle de l'univers ; nul plus que Hokusaï ne s'est rapproché en ses croquis de la réalité familière, mais
1. Pour comprendre les différentes opérations du tirage à l'aide de plusieurs blocs, voir « Les états successifs d'une estampe japonaise en couleurs ». Publication du Shimbi Shoin, 1911.
toute sa longue vie est une aspiration vers le beau style des anciens, soit dans le genre Kwacho, animaux et fleurs, où il se montre le digne émule des Chinois, soit dans ses paysages qui sont des commentaires de poésies illustres ; Hiroshigé partage le goût de ses contemporains pour les promenades aux sites célèbres du Japon, mais la vraie signification de son œuvre, c est une certaine image classique de la Nature. Ainsi donc, même chez les artistes qui en apparence se sont les plus éloignés des figures et des décors de convention, reparait quand même le souci du rêve traditionnel — même chez cet étrange Sharaku dont les sinistres matamores, par des bribes de style gardées au milieu de leur turpitude, laissent voir qu'ils appartiennent à une vieille race de guerriers authentiques.
Jusqu'à la fin de 1 Ecole et tant qu'il s'agira des maîtres de l'Estampe, ce sera toujours la même transposition du passé dans des figures et des paysages qui jusqu alors avaient été dédaignés comme modèles par l'art classique. Naturellement, cette transposition variera avec les tempéraments et avec les temps. Cela veut-il dire que de Moronobu à Outamaro il y ait décadence? Qu'ils diffèrent, cela est trop clair : un siècle les sépare, un siècle de modes, de mœurs, de techniques nouvelles ; mais la décadence, dans ce pays, où chaque maître de l'estampe réunit des dizaines de disciples et fonde une école, elle est plutôt de chaque grand artiste à sa suite d'imitateurs. Pour les maîtres, alors même qu'ils représentent avec une audace, une exactitude, une liberté croissantes, toujours les mêmes scènes de la vie populaire, l'estampe demeure un art de souvenir, bien plus que d exécution directe d après nature. Ses allusions à des poésies, ses illustrations de légendes ; la rapidité des mouvements de ses figures et des « effets » de ses paysages; certaines bizarreries de construction de ces figures et de ces paysages ; une extrême simplification de la ligne; un délicieux coloris de
poète : tout prouve que c est un art de souvenir, mais il est sans cesse vivifié, renouvelé par un appel incessant à un énorme répertoire traditionnel.
Car, de ce que le répertoire populaire de l'Estampe, — acteurs, figures de femmes, Yedo et sa banlieue, — allait à l'encontre des préjugés aristocratiques, il ne suit pas qu'il n'ait pas été une perpétuelle allusion au patrimoine d héroïsme, d esthétisme et de naturalisme sur lequel a toujours vécu le Vieux Japon.
Les acteurs, c'est Ihéroïsme japonais, depuis les exploits des guerres entre Taira et Minamoto jusqu aux récents faitsdivers des grandes routes, — héroïsme naturellement assez théâtral, tout en forcenés corps à corps précédés de défis magnifiques ; le Japonais, si modeste et si menu d'habitude, y gonfle ses muscles, ses veines, sa voix, sa mimique, comme pour effrayer à distance ; lui qui a un sens si fin de la mesure prend soudain le goût de l'énorme qui éclate dans ses figures de lutteurs, de bêtes sauvages, et aussi chez les héros des albums erotiques ; lui à qui plait tant la douce lumière du jour, prend plaisir, la nuit venue, à se repaître de macabre et de monstrueux. Cet héroïsme, quand il est traduit par des acteurs, à ladresse d'un public populaire, s'accompagne sur lestampe d une certaine outrance ironique ; néanmoins il représente avec plus de sérieux qu'on ne croit Ihumeur des samuraï. Et à la suite du théâtre populaire, l'estampe reprend les vieilles légendes des drames lyriques, des Nô : le courage d'Atsumori, les pieux remords de son meurtrier Kumagai Naozane qui dépose les armes, revêt les voiles du moine bouddhique et prie pour le salut de
l'âme de sa victime ; les amours coupables du bonze qui pour se protéger contre la passion de son amante se réfugia sous la grosse cloche du Dojoji' ; la touchante longévité des vieux pins de Takasago, figurés par un couple de vieillards ^.. C est tout le vieux passé bouddhique qui reparaît, et la poésie qu il savait tirer de 1 instabilité des choses.
Et ce n'est pas seulement les thèmes du répertoire, c'est encore la traditionnelle simplicité de ses décors que l'on retrouve sur les estampes. La cloche du Dojoji n'y est qu'une sonnette ; le pin, près de Michizane, deux branches de quelques centimètres. Simple indication qui ne veut ni attirer les regards, ni détourner 1 attention, mais simplement mettre en branle l'imagination. Car la simplicité des œuvres d'art japonaises n'est qu'apparente. Vous entrez dans une chambre du château Nijo ou du temple Nishi Hongwanji à Kyoto : elle vous paraît vide et nue ; vous découvrez un jardin japonais : de petits arbres taillés, quelques pierres à sec; vous assistez à la représentation d'un nô : quelques personnages en costumes de voyageur, de guerrier, d esprit ; vous regardez une estampe de Harunobu : une fillette errant près d'un ruisseau ; une estampe de Hiroshigé : une averse. Est-ce tout et n'est-ce que cela? Mais en ce décor si simple quelle force de suggestion, quelle invite à lillusion ! Le tort a été d excepter 1 estampe populaire de ce tour d'esprit traditionnel.
Et aussi bien dans les attitudes des belles sur les estampes que dans les gestes des acteurs de nô sur la scène, c'est la traditionnelle mimique minutieusement réglée, un peu guindée en son hiératisme, mais très concentrée : un geste, un mouvement de la tête ou du bras, suffisent à révéler toute
1. Cf. p. 91, les estampes de Harunobu et de Shunsho se rapportant à cette légende.
2 Cf. deux estampes de Harunobu, C ii, ;s3, Jeune homme figurant le vieux .Jo qui recueille avec son râteau des aiguilles de pins sur la grève de Takasago, et 87, Le vieux couple Jo et Uba saluant le lever du soleil à Takasago.
TORII KIYOMASSU
P/wt. Loiiyuel.
FAUCON s"ÉPUÇAN'T Collection Doncit.