PI. II
la force dun sentiment : se détachant sur du vide, la moindre inflexion du corps prend une éloquence singulière. Et encore dans la lenteur de la démarche des belles, dans le très léger balancement de leur buste, dans le port de leur tête, dans la fixité de leur regard, dans leur art de soutenir avec leurs bras et leurs coudes lampleur de leurs vastes manches et de développer les plis de leurs kimono, dans le léger fléchissement de leurs genoux, dans leurs mouvements sans brusquerie, dans les glissements à plat de leurs pieds sur le sol, on retrouve Iharmonie classique des anciens drames lyriques. Et puis, soudain, par contraste, tout comme dans les nô succède au monologue ou au dialogue, dont les gestes sont calmes et mesurés, la danse rapide, heurtée, bondissante des guerriers ou des esprits, on voit sur les estampes, gagnées par le frémissement des fleurs, des eaux courantes et de la brise, des danseuses ou des acteurs brandir des masques, des chapeaux fleuris, des éventails, et disparaitre dans léchevèlement des voiles et dans le papillotement des fleurs qu'elles agitent'.
Impassible ou grimaçante, toute physionomie sur les estampes tient du masque de théâtre, vieux masques primitifs d'une fantaisie énorme ou au contraire masques de femmes doucement résignées ; car les belles, aussi bien que les acteurs, le plus souvent, y remplissent un rôle ; elles figurent des divinités, des empereurs, des sages de la Chine, des personnages historiques ou légendaires, des poétesses illustres, et ce sont encore les six bras et les six vues de la rivière Tamagawa représentés par des femmes; Neige, lune et fleurs représentées par des femmes; Femmes représentant les
1. Noter la fréquence des danses chez Matabei et chez ses contemporains, peintres Tosa et Kano ; la série Imayo odori hakkei, huit danses célèbres, chez Harunobu ; la danse Shakkyo, Harunobu, C. ii. 142 et 248, et Shunsho, C. ii, 470; la danse Sambaso la danse Sukeroku Harunobu, C. II, 14U et 143] et plusieurs danses tirées de nô, Harunobu, C. n, 112, 127,
quatre saisons; Femmes représentant les douze heures du jour... Cette adaptation de héros ou de scènes du passé à la vie la plus familière d'aujourd'hui, tous les artistes de 1 Ecole populaire l'ont tentée, chacun à sa manière, Moronobu avec une certaine gaillardise héroïque, Harunobu avec une exquise candeur de jeunesse, Kiyonaga avec une noblesse simple, Outamaro avec un extrême affinement de la sensibilité. Et cette féminisation de la tradition et de toute la nature parait toute simple au Japon où la Cour, encore aujourd hui, selon l'antique coutume, ne confie qu à des dames le soin de maintenir les vieux usages, où la langue, comparée au Chinois, est une langue de femme, où la richesse japonaise, est pour plus de moitié œuvre de femme, où l'héroïsme aussi est œuvre de la femme qui élève ses enfants dans le culte du « bushido » et qui sait être la compagne du guerrier.
Enfin les héros de l'estampe, ce n'est pas seulement des guerriers, des acteurs, des jeunes filles et des courtisanes, c'est aussi certains pajî^sages familiers de Yedo et de sa banlieue : la Sumida ; le pont Riyôgoku ; Shinagawa sur la baie, le Fuji, le Tokaidô. A tous, leur rôle est de manifester la beauté des eaux, des ciels, des feux, des terres, exaltée par le sentiment mélancolique qu'elle s'enfuit, éphémère. La Sumida, c'est la volupté des embarquements, la nuit, sous les feux d'artifice, tandis que ses rives, avec leurs cerisiers en fleurs, disent la griserie passagère du renouveau ; le pont Riyogoku, c'est entre ses pilotis massifs le jeu furtif de la lune et des lumières dont s'ornent les bateaux de plaisir; c'est, le long de son parapet, les belles regardant couler l'eau ou processionnant aux lanternes ; Shinagawa rappelle la mélancolie de la lune d'automne; le Yoshiwara', la tristesse des séparations à 1 aube froide après
1. Le Yoshiwara, Hai'unobu, Outamaro en ont représenté la grande
la nuit d'illusion ; le Fuji, la solitude du sage auprès de qui, dans la retraite, viennent mourir bruits et mouvements de la ville; le Tôkaidô est tout en passages d'errants, de voiles, de nuages, d'averses et d'oies sauvages ^
Il n'est pas de paysage sur les estampes qui n'ait un rôle de suggestion. Il suffit de feuilleter les Trente-Six Vues du Fuji de Hokusaï, de noter, dans l'œuvre de Hiroshigé, les neiges, les averses, les nuits qui dévêtent les paysages de leur physionomie habituelle et attirent notre regard vers leurs lointains, pour deviner que ces paysages ont une arrière -pensée, — l'arrière pensée du paysage classique dont
rue du milieu, les cages où trônent derrière les barreaux, toutes étincelantes au milieu des nattes blondes, les courtisanes que dévorent des yeux les passants Hokusaï et Hiroshigé en ont peint les abords le soir et le matin Cf Hiroshigé, pi. xliv. Entrée du Yoshiwara le soir. — Outamaro, dans son Annuaire des maisons vertes (Cf. les poésies de courtisanes, pp 155 et 167), Hokusaï, dans ses Cent Poésies (V. pi. xliiI, et Hiroshigé, Toto meisho, ont représenté la mélancolie de Taube au Yoshiwara .
1 Les peintres d'estampes sont fiers de Yedo, la ville neuve, surgie du « champ sauvage de Musashi ». Ils en font les honneurs aux provinciaux. Mais les sites qu'ils représentent n'ont à leurs j'eux qu'un intérêt saisonnier : Shighénaga, dans la préface de son livre Yehon Yedo miya ghi, déclare : « C'était un beau spectacle que celui du champ sauvage de Musashi, quand la lune pénétrait de chaumière en chaumière ; mais une grande transformation s'y est opérée, dans le sens de la prospérité. On y trouve entre autres choses agréables, propres à chaque saison, au printemps, la floraison des cerisiers d Ueno et d'Asuka, et aussi les promenades de Mimégouri et de Sumida : en été, la fraîcheur sur le pont Riyôgoku ; en automne, la lune perçant de ses rayons les arbres d Akago, et enfin le saké brûlant du Yoshiwara qui réchaufl'e le corps en hiver. Nous avons réuni dans ce livre des dessins représentant les vues propres .1 chaque saison et nous 1 intitulons « Livre illustré des endroitsagréables de Yedo ». Nous espérons que cette publication plaira aux habitants des autres provinces. » ïii de même. Harunobu. dans la préface à la « Suite des vues agréables de Yedo », qu'il a donnée en collaboration avec Shighénaga, remarque qu' « il ne convient plus de dire : La lune du champ sauvage de Musashi ; c'était là une tournure bonne pour l'ancienne poésie. Aujourd'hui s'élève en cet endroit une ville dont les maisons se multiplient, et qui réunit un grand nombre d'habitants Ayant pris des vues diverses, choisies par toutes les saisons, dans différents quartiers de la ville, à Ueno, à Asakusa, à Yoshiwara, le peintre Nishimura Shighénaga en a illustré un livre en trois parties... Désirant qu il puisse servir à l'amusement des enfants, je l'ai revu, complété, ajoutant ce qui y manquait... Fait en un jour heureux de printemps, Souzouki Harunobu. » — (Cité par Pierre Barboutau, op. laud).
le vide, la solitude et le brusque changement des apparences ont un rôle édifiant. Et les bêtes et les fleurs, sur les estampes, reprennent aussi le rôle d'édification qu'elles ont toujours joué sur les kakémono classiques. Religion d'amour, prêchant le salut pour tous les êtres, le Bouddhisme, dont presque tous les rites s'achèvent sur le vœu » que toutes les créatures, avec nous-mêmes, progressent sur le chemin du bodhi et parviennent au pays de Béatitude », le Bouddhisme avait de longue date inspiré aux Japonais la pitié pour tous les êtres que le tourbillon de la vie et de la mort ramène incessamment à l'existence. Pitié, toutefois, mêlée d admiration pour ces frères à notre image, aigles armés pour le combat, cerfs troublés par le désir à'amour à l'automne, lapins rêvant à la lune... Admiration surtout pour les fleurs, qui, en leur brusque éclosion, en leur mort soudaine, présentent un raccourci saisissant de notre destinée et nous ramènent, chaque saison, au mj'stère du passage de la mort à la vie, de la vie à la mort. Aimer au temps des premières fleurs de prunier, méditer avec le lotus, tomber en beauté à la manière des pétales du cerisier, et disparaitre en plein éclat comme les feuilles des érables sur les torrents à l'automne : telle est la sagesse
Heureuse ville, heureuse banlieue de Yedo, où régnait entre l'homme et la nature une si profonde sympathie. C'était déjà ainsi à Nara et à Kyoto, aux viii" et ix^ siècles de notre ère, alors que le prunier fidèle se penchait sur 1 ombre de Michizane; c'était ainsi au temps des guerres entre les Taïra et les Minamoto, quand les guerriers brandissaient entre leurs lances des branches fleuries ; c était ainsi au genroku, à
l'époque de Moronobu, et ce fut encore ainsi, il y a quelque dix ans, lors de la guerre contre le Russe, quand les guerriers japonais, bien qu'ils ne portassent plus l'arc des ancêtres, comparaient, dans des poésies qu'on a retrouvées sur leurs cadavres, leur mort à la chute des fleurs de cerisier ^.. Elle a de lointaines origines, l'harmonie qui, sur les estampes, s'établit spontanément entre l'humeur des belles et leur décor de paj^sage. Drapées dans leurs kimono qu'envahissent les herbes, les oiseaux, les eaux courantes, que soulèvent la brise et l'orage", passives elles assistent comme extasiées à la pénétration de tout leur être par les plus fugaces aspects du paysage, dont elles ont le charme mobile et fluide. Et le vide qu'elles entretiennent dans leur vie désœuvrée, comme avec le dessein que la nature ait le champ libre pour se mieux manifester à travers elles, on le retrouve aussi sur les paysages de Hiroshigé. C'est la même docilité en ces sites familiers, comme en ces figures, à se laisser bouleverser par une brusque saute de l'atmosphère Averses succédant aux coups de vent : on dirait que les paysages, comme les belles, après avoir étalé en pleine brise leurs grandes manches en forme d'ailes, les rabattent soudain pour
essuyer leurs larmes
Le grand personnage extrême-oriental, le vrai héros de toutes les estampes et qui explique toutes les affinités entre les belles et les paysages, c'est la Nature. Quelle nature? Le vrai nom de lEcole populaire, de l'Estampe, c'est
1. Cf. dans la Revue de Paris, du 1" septembre 1905, la traduction de ces poésies par M. Noël Péri.
2. Noter la fréquence des coups de vent chez les Primitifs (V. pi. v), chez Harunobu (V. pi. ix et C. ii, 26, 45, 64 : au ciel, le dieu du vent Kagé no Kami tient une lettre qu'il a arrachée des mains dune jeune femme ; près de lui, sur un écriteau, cette inscription : « A partir d'aujourd'hui nous nous reposerons. » (Kagé no Kami, après avoir bien soufflé pendant les pi-emiers jours d'août, a moissonné tant de billets doux qu'il a désormais de quoi lire , 65, 67). Cf. aussi l'orage, chez Kiyonaga, C. m, 108, et chez Outamaro,
Ukiyo-ye^ : Matabei, qui en est le père, est appelé Ukiyo Matabei. Or. dans le traditionnel enseignement bouddhique, Ukiyo signifie : monde d illusion, monde éphémère et douloureux {Uki, le douloureux ; yo, monde). Pendant des siècles, Tàme japonaise a frémi au son de ce mot qui revient comme un murmure tenace dans les lamentations delà poésie classique, et que Ion retrouve dans les hakkaï, courtes poésies si populaires au temps de lEstampe. Et sans doute quand il désigne l'Ecole populaire, Ukiyo ne garde pas le sens de monde qu'il faut haïr et fuir pour s affranchir des passions, causes de la douleur en celte vie et dans toutes les vies où les êtres renaissent sans fin ; il signifie : le monde d'aujourd'hui, presque le monde à la mode, mais avec cette arrièrepensée que bien qu il faille y vivre on en sent tout de même depuis des siècles le caractère éphémère et douloureux. Accommodement à linévitable, résignation souriante devant la nature impersonnelle et colossale, extase devant les phénomènes qui en révèlent le mieux le caractère passager, et toujours pitié, sympathie (aware), voilà le cœur du Japon. L'ère des Tokugawa, à partir du xvii* siècle, fut auprès
1. « L'expression Ouki-yo-é peut se comprendre de plusieurs manières : le premier caractère, Ouki, signifie à la fois : flottant, qui bouge, va. passe; en un mot, qui vit ; le second, yo, veut dire : mœurs, coutumes; enfin le caractère i/e ou é représente les mots : dessin, peinture. Cet ensemble peut se traduire : peinture des mœurs, des coutumes existantes, de la vie qui passe : si Ton veut : image de la vie réelle. On pourrait donc appeler ce génie ou plutôt cette école, école réaliste ». Pierre Barboutau, op. laud.
Réaliste, soit: mais ce mot déjà obscur quand on l'applique à un artiste d Occident, que signifie-t-il quand on s'en sert pour définir l'Estampe ? Pour imaginer la « réalité » que ces estampes « réalistes » ont voulu représenter, je crois nécessaire de donner à Ukiyo le sens traditionnel qu'il a toujours eu dans l'art et la poésie, son sens fort et primitif de monde éphémère, de monde d illusion. Telle est 1 image millénaire de la « réalité » au Vieux Japon et qui ne pouvait pas ne pas se retrouver, au moins en partie, sur 1 Estampe — Dans les biographies des peintres chinois cf. H. A. Giles, An Introduction lo the History of Chinese Pictorial Art) à tout propos, on note avec admiration que leurs peintures étaient des poèmes, qu ils cherchaient linspiration dans l'ivresse ou dans la retraite au bord des fleuves, en pleine forêt, sous la neige, au clair de lune. La « réalité », dans l'art extrême-oriental, ressemble étrangement à ce qu'est pour nous le domaine du rêve.
des lettrés et des nobles une période de grande faveur pour les idées confucianistes qui ne visaient qu'à organiser solidement la société selon les cinq relations ; mais le peuple resta fidèle aux idées ancestrales.
La vieille culture bouddhique, il continua de la retrouver partout, dans les temples des faubourgs populaires, dans les sanctuaires épars autour des villes, dans les lieux de pèlerinages au milieu des arbres, près des cascades, et surtout dans les saisons, dans les heures qui passent si capricieuses en ce pays changeant, car il y avait des siècles que la Doctrine ouvrait les yeux de cette race sur limpermanence de 1 univers, qu'il lui démontrait que tout ce qui arrive en cette vie, tout ce qui arrivera dans les vies futures est la conséquence du Karma, d une existence antérieure, et cela indéfiniment jusqu à ce que, détaché de l'illusion, on s'évade de la voie des Asuras ; il y avait des siècles qu'il s'apitoyait sur la fragile beauté des femmes tombant dans l'oubli après avoir été fêtées, sur 1 inconstance de l'amour, sa cruauté, ses vengeances posthumes quand, survivant sous forme de fantôme, il s'empare de 1 amant infidèle et le torture ^ ; il y avait des siècles que le bouddhisme enveloppait ce monde de douleur d un grand filet de miséricorde, qu il ramenait toujours les yeux de ce peuple sur les plus poétiques images de l'instabilité, perles de rosée sur une liane, feuilles frémissant au clair de lune, herbes arrachées
1 . Voir dans le Bulletin de lÉcole Française d'Extrême-Orient, Tome XIII, n° 4, 1913, la traduction par M Noël Péri de deux nô, Sotoba Komachi et Aya no Tsiizumi, qui mettent en scène la vengeance posthume de l'amour méconnu. Lhéroïne du premier de ces nô est la poétesse Ono no Komachi, célèbre pour sa beauté, fêtée à la cour de Kj'ôto au ix" siècle, puis qui connut la vieillesse et 1 oubli. L'esprit de celui qu'elle a repoussé jadis s empare d'elle et. par sa bouche, nous raconte le passé — Harunobu a publié une série d'estampes Fiiryii Nana Komachi. Les sept attitudes de la poétesse Ono no Komachi, cf. C. ii, 4. 22, 81, 82 (cf. aussi Masanobu, G. î, 184 . Harunobu a aussi représenté des fantômes d'amoureuse, C. ii, 47, et une scène d'envoûtement tenté contre son amant par une femme jalouse, C. II, 138.
à la rive et que le courant entraîne, bandes d'oiseaux de mer qui passent en criant, fleurs de convolvulus et chants de cigale qui ne durent que quelques heures, jours se pressant comme les tintements des cloches le soir, tristesse de l'automne, douceur du printemps, terreurs de l'ombre au creux des montagnes, brocart des feuilles d'érables sur les eaux; il y avait des siècles qu'il montrai*, dans les fleurs du printemps se haussant jusqu'à la cime des arbres une invite à chercher l'illumination qui élève, dans le reflet de la lune d automne descendant au fond des eaux une image de la conversion
des êtres
Ces thèmes traditionnels, modulés pendant des siècles sur le mode mineur, les voici transposés par 1 estampe en un ton moins mélancolique... « Images de femmes de ce monde éphémère », disait Moronobu de ses modèles Ce monde éphémère dont les belles des estampes sont de si gracieuses images, la conception en est venue, au Japon, de 1 Inde en passant par la Chine. C'est un compromis de taoïsme, — vieille philosophie chinoise qui, avant le bouddhisme, prêchait la relativité des apparences, le détachement de la vie active, l'entretien du vide en soi, pour y préparer les voies à la révélation du tao, principe impersonnel, indicible, immanent à l'univers, — et de bouddhisme, qui, lui aussi, détachait de la vie, dispersait le monde solide en une fumée d'apparences, et, douant bêtes, plantes, fleurs, pierres, cailloux d'une destinée douloureuse, joignait aux raisonnements taoïstes une vive sympathie pour la nature entière. De ce mélange de taoïsme et de bouddhisme, tel qu il fut réalisé dans la poésie et 1 art des Tang, puis des Song, est sortie la philosophie extrême-orientale de la nature ; cette philosophie, en réaction contre la positive doctrine de Confucius, organisatrice des sociétés selon les règles des cinq relations, conseilla toujours 1 évasion hors du monde, la retraite en pleine nature, l'ouverture des sens et de l'esprit à toutes les
apparences symboliques de la vraie réalité, et dans le vide de cette existence de retraite et d'abstraction une parfaite souplesse à suivre le rj'thme de l'univers'.
Au Japon une telle sagesse, après avoir inspiré la poésie et Tart classiques, pénétra petit à petit Tàme du peuple. La sensibilité et l'art du Yamato avaient toujours été dociles aux enseignements de la secte Zen, qui tempérait les austérités du bouddhisme et admettait comme des approximations de la sagesse les divertissements esthétiques (pratique de la poésie, contemplation d'œuvres d'art, cérémonies de thé) où Tesprit s'affinait à méditer sur l'Illusion. Naturellement les images de ce monde éphémère ont sur les estampes des dehors détendus et souriants, s'adressant au peuple qui n'avait ni le loisir de se retirer du monde pour méditer, ni le goût de vivre dans un monde d'abstractions, à limitation du sage traditionnel que les paysages classiques de la Chine et du Japon représentent méditatif et solitaire, ni la permission de déserter le rang où la règle chinoise des Tokugawa le rivait dans la société étroitement hiérarchisée. Tout de
1. M. W. G. Aston, dans son History of Japanese Literature, a traduit un célèbre haihun (composition en prose qui vise, comme le hakkai, courte poésie, à suggérer beaucoup en peu de mots', dont 1 auteur, Yokoï Yayu, vivait au xv!!!"" siècle : « Un vase en terre, qu'il soit rond ou carré, essaye d'adapter à sa propre forme ce qu'il contient : un sac n'insiste pas pour garder sa forme propre, mais se modèle sur ce qu'on y met. Plein, il dépasse les épaules des hommes, vide, il se plie et se cache dans leur sein. Comme le sac de toile qui connaît la liberté de la plénitude et du vide doit rire du monde que contient le vase.
« O toi, sac
De lune et de fleurs
Dont la forme est toujours changeante ! »
C'est-à-dire, selon le commentaire de M. Aston, combien il est meilleur d'abandonner nos cœurs aux influences multiples de la nature qui nous entoure, comme la lune et les fleurs qui changent sans cesse d'aspect avec le temps et les saisons, plutôt que, concentré sur soi, d'essayer de rendre tout conforme à notre étroite mesure '
Cet éloge du vide et de la souplesse, inspiré par les idées tao'istes, convient aux belles et aux paj'sages de l'Estampe, parfaitement dociles à se modeler, selon les heures et les saisons, sur les aspects de lUnivers qui les pénètre ou les envahit.
même, VUkiyo-ye reste dans la tradition de Tari classique; il est un affranchissement de la vie sociale, une évasion vers le rêve en plein air.
C'est un art urbain ; mais, jusque dans Yedo, le paysage vient solliciter le Japonais campagnard toujours prêt à reprendre la route pour le pèlerinage ou pour la flânerie, avec cette conviction que « les joies que Ton tire de l'amour des fleurs ou de la lune, de la contemplation des collines et des cours deau, des murmures dans la brise, des regards qui suivent avec envie le vol des oiseaux, que ces joies sont dune nature douce, qu on y peut trouver tout le long du jour ses délices, sans en éprouver aucun mal » '. Il a le goût sain de la nature non asservie, la curiosité de surprendre à leur insu bêtes rôdant en quête de nourriture et d'amour par les champs et par les eaux, fleurs se détachant sur le vide du ciel et dialoguant à la muette avec les paysages et les oiseaux : pin, prunier et rossignol formant une heureuse triade ; neige, lune et fleurs qui sont inséparables, ainsi que le moineau et le bambou, le rossignol et le prunier. Et les femmes que le Japonais adore sont des beautés des villes, dont les divertissements sentent les fleurs et 1 air marin. Sur les estampes, en des paysages mi-sauvages, mi-apprivoisés, de volcans, de rocs, de cascades, de golfes déserts, où, tout à coup, sur un lambeau de rizière, sur une bonne place de pêche, pullulent de petits hommes, voici ces femmes qui errent, princesses lointaines, mi-sauvages, miapprivoisées, tenant leur cour avec des piétements de fougueuse petite bête dressée, mais non soumise. A tous moments, voyez-les déserter la fête qui se poursuit joyeuse dans la maison de thé, pour contempler, un instant solitaires, un lointain où se lève la lune ; et dans ce pays de stricte poli-
1. Extrait duii traité sur la philosophie du plaisir par Yekken fin xvii^ siècle). Aston, op. laud.
tesse, observez avec quelle brusquerie, sur les estampes de Hiroshigé, les paysages qui faussent compagnie aux petits hommes pour s envelopper de neige, d'averse ou de nuit... Perpétuelles invites, par delà les spectacles familiers, à rejoindre le rêve millénaire du monde éphémère qui de toutes parts enveloppe la vie quotidienne et la pénètre.
Parlant des paysages de Hokusaï, « si éloignés des songes, de la vision de l'atmosphère, de la douce contemplation du grand art de la Chine », M. Laurence Binyon ' déclare que Tesprit japonais en son fond est plus spirituel que poétique, que Hokusaï était un vrai Japonais, et que c est « la franche et joyeuse acceplation du monde comme il est qui a valu à Hokusaï l'admiration de l'Europe moderne ». Nous dirons, au contraire, que l'estampe paraît témoigner, chez le Japonais, du désir d'être ému, encore plus que d être distrait, de rêver plutôt que de rire, d'un attrait plus vif vers le côté mélancolique de la vie que vers ses aspects plaisants. Nul art n'a jamais été plus poétique : « un poème est une peinture avec une voix ; une peinture est un poème sans voix », dit un proverbe japonais ; les peintres de l'estampe ont composé des poésies, ont commenté des poésies que tout le peuple savait par cœur et dont quelques-unes sont antérieures à nos plus anciennes chansons de gestes. En nul pays le passé poétique n'est aussi vigoureusement populaire qu'il Test encore au Japon : une anthologie réunie par le poète Teïka, dans la première moitié du xiif siècle, connue sous le nom de Hyakiininn-isshii, Uta des Cent Poètes, est un