‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 52 sur 102 · PI. XXII · texte numérisé non relu

PI. XXII

et toujours, malgré leur simplification, les formes gardent une plénitude saine.

Les personnages, sur la panse des vases gi*ecs, défilent en bas-reliefs, de profil, avec un grand flegme le plus souvent : même les combats respectent la symétrie. A défaut des physionomies, les nus sont toujours expressifs : ce sont des nus de héros et de dieux. Chez Kiyonaga, le plus calme pourtant des estampiers, le plus « classique » par le style de son dessin, par les gi'oupements de ses personnages et leur disposition en frises ', le dessin n'a pas cette rigueur que l'imitation des bas-reliefs sculptés a donnée au dessin des peintres de vases : avec ses dissymétries, ses raccourcis, ses ellipses, son parti de ne jamais présenter une figure de profil ni de face, mais toujours de trois-quarts, le dessin des Japonais est beaucoup plus souple à croquer une silhouette, beaucoup moins sûr à construire un nu ^

N'importe, Tair de gaieté, de grâce, de jeunesse, des estampes de Kiyonaga, la sérénité que gardent ses héroïnes, éveillent en nous des souvenirs de vie antique : femmes à leur toilette, scènes de banquets et de danses, scènes amoureuses, éphèbes et courtisanes que les peintres athéniens gravaient au trait noir sur les fonds blancs de leurs lécythes.

T7 Dans les cinq feuilles des Cerisiers de la Sumida (C. m, 110), la ligne des promeneurs est brisée et ondule : ce n'est pas du tout l'allure de personnages défilant en procession. De même, C m, 114, Un soir d'été sur le balcon d'un restaurant de Shijo-gawara, au bord de la rivière Kamo, à Kyoto : les personnages debout, acci-oupis, couchés ou penchés, forment une ligne brisée.

2. Sur l'anthropomorphisme de l'art grec et de notre art occidental, et, par contraste, sur la place secondaire que la figure humaine tient dans l'art japonais ; sur l'influence qu'eut, par l'intermédiaire de l'art grécobouddhique dans l'Inde, puis en Chine, 1 art hellénistique sur l'art bouddhique au Japon, cf. les articles que j'ai publiés dans la Revue de Paris, l«r et 15 juin 1909, L'Art japonais et la Figure humaine.

Cette vie facile représentée avec cet art facile prend pour notre inquiétude un prix incomparable : elle nous introduit de plain-pied dans d anciennes civilisations dont à distance nous ne pouvons plus, nous ne voulons plus voir que les dehors heureux. L art d un Polyclète et d'un Phidias, l'art d'un Jôcho, d un Yenshin, d'un Kano Monotobu, exigent pour être entendus une initiation à des idées religieuses qui sont très différentes des nôtres. Mais, en marge de ces arts classiques, Grecs et Japonais ont laissé des œuvres destinées aux divertissements de tous les jours, et dont les auteurs et le public ne cherchaient pas à surfaire l'importance.

Cet art de Kiyonaga, en sa réussite aisée, nous paraît une œuvre de récréation, de passe-temps, à peine de métier ; il semble qu'il ait dû trouver en se jouant ces raffinements de lignes et de couleurs, que sa légèreté de rêve et de main soit toute naturelle. Mais, derrière cet artiste et la foule qui le comprit, il y avait un long passé de culture. Ces estampes enluminées supposent des siècles d'art grave, ascétique, de rêves profonds sur la vie, un long assouplissement de la main, une lente éducation de 1 œil, une initiation à la beauté des grandes courbes très ouvertes, aux suaves harmonies des noirs, des roses, des ocres et des verts. Les kimono de bains, chez Kiyonaga, n'auraient pas leur exquis négligé si, pendant des siècles, sculpteurs et peintres japonais ne s'étaient appliqués à vêtir de plis calmes les gras Bouddha, si les dessinateurs chinois, leurs maitres, n'avaient peiné à devenir de hardis calligraphes. L'estampe, c'est la suprême fleur d'un art déjà vivace depuis onze ou douze siècles quand vint Kiyonaga.

Et derrière ces petites planches coloriées, de même qu'il y a des siècles d apprentissage plastique, il y a des siècles de

sagesse morale. Cet univers sans épaisseur, sans clair-obscur, en plein soleil, ce monde que les êtres traversent si légèrement, cette nature où tout est prétexte à songes et qui ne semble pas avoir même consistance que la nôtre, n'est-ce pas, plutôt qu'un monde réel, le paysage d'une certaine philosophie ?

Une douce lumière qui ne projette point d ombres, une douce jeunesse sans crainte de vieillir... Et pourtant, sur ces paysages et sur ceux qui les hantent, ne pèse pas la monotonie d'un paradis éternel. Les fleurs de cerisiers se hâtent de sourire avant que la brise les fauche ; les amoureuses de Kiyonaga se hâtent d'admirer ce qu'elles ne verront pas deux fois. Point de joie qu'émousse l'habitude ; une infinité d'impressions fugitives en des êtres qui sans cesse se renouvellent et frémissent. L extrême sensibilité de ces belles esthètes, et en même temps 1 air détaché qu'ont ces vaillantes filles à qui toute la nature japonaise est dévotement soumise, mais qui savent danser et mourir pour plaire aux guerriers, — elles les tiennent du bouddhisme.

A ces ondoj^antes femmes fleurs, <■< images de ce monde éphémère », à ces héroïnes dont la joie légère nous vient du bout du monde, si nous demandions le secret de faire bonne figure à la vie !

Page 1