CHAPITRE IV
Sur une estampe, Outamaro s'est représenté dans une « maison verte » du Yoshiwara, le quartier d'amour à Yedo. Jeune cavalier soigneusement vêtu et peigné, deux femmes s'empressent autour de lui, tandis que des servantes apportent le thé ; le jour baisse ; un ruisselet serpente entre les rocailles d'un minuscule jardin ; un haut flambeau laqué rouge éclaire le crépuscule "... C est en un tel décor qu'Outamaro use sa vie^. Le jour, il travaille chez son éditeur Tzutaj^a Juzabro, où il rencontre des acteurs, des écrivains de romans-feuilletons, des graveurs sur bois ; la nuit, il la passe au « quartier des fleurs », en compagnie de courtisanes, de pages kamuro, de geisha musiciennes et danseuses, de taikomati, amuseurs et entremetteurs. Le temps, en cette fin du xviii' siècle, n'est propice qu'aux plaisirs : le lieutenant temporel du Mikado, le Shogun, qu'inquiète 1 éducation du peuple par les estampes, les livres illustrés, le théâtre, les
1. Cf. C. IV, 160, avec cette mention : « A la demande générale, Outamaro a représenté ici son gracieux portrait. » Au dire de certains critiques, il se serait flatté, car il était gras et avait les yeux fatigués.
2. Kurth a affirmé qu'Outamaro ne fréquenta pas autant qu'on l'a dit au Yoshiwara; pourtant il est incontestable qu'il en a pris très souvent la courtisane pour modèle, qu'il s'y est représenté lui-même, qu'il a consacré tout un album à la vie des Maisons vertes, que ses estampes en vantent au physique et au moral telle ou telle beauté, qu'il a peint de nombi'eux albums erotiques, et qu'enfin il dédaigna les acteurs et adora la femme.
romans, les rapports avec les Hollandais à Nagasaki, fait peser sur le Japon son pouvoir absolu. A des mœurs de décadence convient un art de décadence : Outamaro ^ serait un décadent.
« Peintre des Maisons Vertes » : le nom lui est resté depuis qu'Edmond de Concourt, curieux surtout d'anecdotes el d'usages, a consacré environ un tiers de sa charmante étude sur Outamaro à décrire les deux volumes de 1 Annuaire des Maisons Vertes Puis, Outamaro ayant été adopté par le goût français qui le rapprochait de nos artistes du xviif siècle,
1. Outamaro (1753-1806) eut plus de douze surnoms, noms de famille et pseudonymes. Les critiques ne s'accordent ni sur son lieu de naissance, ni sur le nom de son père. Il est probable qu'il naquit à Kawagoye, province de Musachi, près Yedo, et que sa famille, les Kitagawa, appartenait au clan des Minamoto. Il aurait reçu les leçons du peintre Sekiyen Torij'ama; puis, élève de l'école Kano, il aurait débuté, dès 1775, en illustrant des Kibiyoshi j^livres jaunes), des poèmes satiriques, et en dessinant des estampes — 1790 est l'année de sa pleine maîtrise ; à trente sept ans, il a déjà publié, comme livres. Les Insectes choisis, les Trésors de la Marée basse, les Cent Crieurs (1789), et, comme estampes, probablement les deux séries des figures à mi-corps sur fond micacé. Kiyonaga est à la veille de la retraite; Outamaro éclipse ses rivaux, Yeishi, Toyokuni. Il dédaigne les portraits des acteurs, et, comme peintre des belles, il est célèbre dans tout le Japon.
Aucune de ses estampes ne portant de date ou d'indication permettant de leur en attribuer une, — hormis les œuvres probablement du début, parce qu'elles décèlent une imitation du style de Masanobu C. iv, 9) et de Kiyonaga (C iv, 10 et 11), et certaines œuvres probablement de la fin, parce que bâclées, — il est difficile d arrêter un classement rigoureux. Les livres sont datés, mais il n'est pas aisé d établir des correspondances entre eux et les estampes. Le classement le plus vraisemblable est celui qu'ont adopté MM. Kœchlin et Vignier dans leur catalogue : après les deux séries d'estampes à fond micacé (C. iv, 32-41 et 62-73), viendraient la série des figures sur fond jaune (C iv, 86-96', puis les Pêcheuses d'awabi, les « Maternités », la Sortie nocturne, le Billet doux, et les Triptyques (la Fête de nuit sur la Sumida, Femmes sur le Pont Riyôgoku, les Lucioles). En 1804, l'année de l'Annuaire des Maisons Vertes, Outamaro est condamné à la prison pour avoir publié, à propos d une biographie illustrée du Taïko Hideyoshi, quelques estampes où le Shogun au pouvoir, Ij'enari, vit une critique indirecte de sa vie dissolue (cf. les Plaisirs du Taïko avec ses cinq femmes, dans la capitale de 1 Est, C. iv, 235). Outamaro meurt en 1806, à cinquante-trois ans, accablé de commandes par les éditeurs qui sentaient sa fin prochaine. C'est des cinq dernières années de sa vie que datent ses œuvres les moins bonnes, les grandes figures, — dont plusieurs doivent être attribuées à ses très nombreux disciples, — et quelques grandes scènes : « La Pluie >- (C. iv, 241), « La Cueillette des kaki » qu'on dirait d'un Toyokuni. Le trait devient dur et sec ; le type, maigre et maniéré.
les critiques anglo-saxons ' virent là une nouvelle preuve que son art n était pas sain. FenoUosa parle d' « unhealthy aestheticism » ; il affirme que ce peintre de Yedo fut « une manière de Parisien », et, complaisamment, il insiste sur ses œuvres les plus mauvaises : femmes anguleuses, aux jambes si grêles, aux faces si longues, aux yeux si petits, à la bouche si pincée, à la chevelure juchée si haut sur une nuque fluette et des épaules étroites, aux bras si minces, qu'elles paraissent déformées par un mauvais miroir. Et tous ces critiques d'exalter Kiyonaga, aux dépens d'Outamaro, qui, pour plaire à une « population essentiellement vulgaire et désireuse de changements », aurait mené l'école à la décadence. x\insi, quelques considérations sur la politique du Shogun, quelques anecdotes sur la vie d'Outamaro, une importance exagérée donnée à son Annuaire des Maisons Vertes, et encore à ses grandes figures, ont établi le jugement qui, sur lui, a cours désormais : il a compromis l'héritage de Kiyonaga.
Feuilletez le livre « Les Insectes choisis » {Yehon Moiichi Yerabi) : une grenouille est installée dans une feuille de nénuphar, un lézard est poursuivi par un serpent; le long des pages rampent, sautent ou volent des chenilles, des sauterelles, des cerfs-volants, des scarabées, des libellules, dont on se demande comment les frêles pattes peuvent supporter les parures de bronze ou d émeraude. Tournez la planche-frontispice des « Trésors de la marée basse » {Shiohi-no-tsuto), représentant, sur une plage découverte, de petits bonshommes en train de pêcher. Soudain, c'est fini du ciel, de la brise, des pins et de l'eau du rivage ; nous voilà tombés dans les
1. FenoUosa, The Masters of Ukioije, New-York, 1899. — D'' Julius Kurth, Utamaro, Leipzig, 1907. — W. de Seidlitz, Les Estampes japonaises, trad., Paris, 1911.
profondeurs immobiles et glauques où poussent fleurs et fruits de mer, coquillages piqués, striés, gaufrés, nacrés, roussàtres, blanchâtres, ronds ou biscornus et qui gisent gourds entre des algues élégantes ; puis, avec la dernière planche, nous voilà remontés parmi des femmes qui se servent de coquillages pour jouer au Kaiawasse : étonnante invention de poète, ce contraste ainsi marqué entre le coquillage, tel que nous le font voir nos jeux, et le coquillage tel qu'il somnole dans le silence verdàtre et pâle de l'Océan ! Regardez enfin le livre « Les Cent crieurs » {Yehon Momotidori) : sur un vieux tronc d arbre, un hibou, aux yeux vagues, aux plumes gris-cendre, sommeille ; plusieurs rouges-gorges peints à neuf, avec de petits yeux vifs et ronds de songe creux, regardent par en dessous et avec méfiance le rêveur hagard, l'oiseau de nuit solitaire ; des grues, gaufrées comme des aiguilles de pin sous le givre, assistent au plongeon d'une poule d eau, pattes et derrière en 1 air, lavant-corps déformé et estompé sous l'eau, où elle met en déroute un banc de petits poissons.
Comme toutes ces bêtes ressemblent peu à des insectes de collection, à des coquillages d'aquarium, à des oiseaux empaillés ! C est dans l'herbe, dans la mer, en pleine forêt linstinct surpris brusquement, loin des hommes. Mais alors Outamaro, à qui l'on reproche de l'a peu près dans ses figures de femme, a donc eu le goût de se pencher sur le plus minuscule détail d'éiytre, de plume ou de coquille, et aussi la patience de le représenter avec une minutieuse exactitude de dessin, une amoureuse caresse du pinceau'.
1. Dans la préface aux Insectes choisis, voici ce cjuccritToriyamaSekiyen, le maître d Outamaro : «... L'étude que vient de publier mon élève Outamaro reproduit la vie même du monde des insectes. C est là la vraie peinture du cœur. Et quand je me souviens dautrefois, je me rappelle que, dès l'enfance, le petit Oiita observait le plus infini détail des choses Ainsi, à l'automne, quand il était dans le jardin, il se mettait en chasse des insectes, et que ce soit un criquet ou une sauterelle, avait-il fait une prise, il gardait la bestiole dans sa main et s'amusait à l'étudier. Et combien de fois
Autre surprise : Outamaro, pilier des Maisons vertes, peintre des courtisanes, est un des artistes de tous les temps et de tous les pays qu'a le plus émus lélan de la mère et de lenfant l'un vers l'autre'. Une houpette de cheveux sur son crâne rasé, la peau par endroits trop tendue et pourtant plissée et creusée de fossettes à la cheville, au genou, au coude et au poignet, les bras trop courts pour qu'il puisse croiser les mains devant ses yeux, l'enfant est un gros poussah. C'est aussi un charmant petit tyran, et la gloutonnerie de son museau suceur, de sa main prenante, à 1 assaut de la frêle tige qu'est sa mère, effraye. Petite précaution, faim, soif, cauchemar, tétée : de jour, de nuit, il la harcèle. Il veut jouer, et la maman doit tourner la crécelle, feindre la frayeur quand le gosse se masque, le prendre à califourchon sur son dos pour qu'il se mire dans une fontaine, l'affriander d'une sucrerie qu elle tient entre ses lèvres, le retenir quand il bondit sur un lapin blanc, un chat, un oiseau, et l'empêcher de s'ébahir sur ce qu'il ne devrait pas guigner. C'est un bousculeur des habitudes de la maison, ce gamin dont la curiosité incohérente et exigeante provoque chez ses victimes de curieuses poses -. Il est la bourrasque des scènes
je lai grondé, dans lappréhension qu'il ne prenne l'habitude de donner la mort à des êtres vivants ! Maintenant qu'il a acquis son grand talent de pinceau, il fait de ces études d insectes la gloire de sa profession. Oui, il arrive à faire chanter le brillant du tamamushi nom d insecte i, de manière à ébranler la peinture ancienne, et il emprunte les armes légères de la sauterelle pour lui faire la guerre, et il met à profit la capacité du ver de tei're pour creuser le sol sous le soubassement du vieil édifice. Il cherche ainsi à pénétrer le mystère de la nature avec le tâtonnement de la larve en faisant éclairer son chemin par la luciole, et il finit par se débrouiller, en attrapant le bout du fil de la toile de l'araignée. » (Traduction Hayashi, citée par Goncourt, Outamaro, p. 116).
1. Cf. C. IV, 182, 185, 237. Toute la série d'estampes, C. i,v, 202-217, V. pi. xxiii, consacrée à Yama uba et à l'enfant prodige Kintoki, s'apparente à la série des maternités. Kintoki, c est, grossi, l'enfant glouton et torcené.
2. Dans la plupart des scènes à plusieurs figures qu a peintes Outamaro, il est rare que parmi les grandes personnes ne se glissent pas des enfants. Par contraste avec les gamins du peuple qui galopent en kimono simplet, il a représenté de petites Kamiiro. qui, en qualité de pages, accompagnent les courtisanes dans leurs pi-omenades solennelles.
d'intérieur : la mère est sans cesse obligée de se courber brusquement, pour le rattraper, le consolider. Elle ne fait plus ce qu'elle veut, elle ne pense plus à ce qu elle fait, cette maman japonaise, habituée pourtant à des gestes mesurés. Que, de sa longue main caressante, elle enveloppe la rotondité de son enfant, qu'elle le serre dans les lianes de ses mains, de ses jambes, qu'elle l'enroule dans les plis de sa poitrine, de son ventre, qu elle le porte agrippé du bec et des doigts à ses deux seins, elle et lui sont encore tout emmêlés, et la physionomie de la maman, dressée pourtant à 1 impassibilité, s'éclaire d'un sourire tendre et fier. Délicieuses maternités qui rappellent les charmantes scènes des Délia Robbia et de Botticelli, avec plus de laisser-aller jaseur toutefois, car, malgié le bel avenir dont rêve la maman japonaise pour son petit, elle n'adore pas en lui le Messie
Kiyonaga s'était gardé des allusions politiques, des allusions sociales aussi ; il n est pas trace chez lui de métiers au travail. Non, rien que des gens en fête dont la grande affaire est de se distraire et d'aimer. Outamaro, au contraire, bien que familier des oisives marchandes de sourires, se plaît à représenter le peuple, et la sympathie saine, émouvante, avec laquelle il a observé la vie quotidienne des bêtes et des enfants, se retrouve dans les documents qu'il nous a laissés sur l'humeur des Japonaises à la tâche. Le jeu et la joie sont parmi ces femmes qui paraissent fort peu peiner : teinturières nettoyant dans un pré des bandes d étoffes, paysannes cueillant des feuilles de mûriers, tisserandes, tireuses d'estampes *. Dans un cadre agréable, souvent en plein air, elles prennent doucement leur métier et se mettent plusieurs à la même besogne simple, car il est plus amusant et moins
1. Outamaro, suivant l'exemple de Harunobu, féminise la plupart des sujets. Ce sont des femmes qui tirent les estampes (C. iv, 164 ; ce sont des femmes qui, dans les romans célèbres, tiennent les rôles héroïques, cf. C. IV. 271.
COURTISANE AGENOUILLEE Collection Vcver.