‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 55 sur 102 · Cf. C. IV · texte numérisé non relu

Cf. C. IV

Il est vrai qu'Outamaro fut aussi et surtout un dévot de la courtisane, qu'il alla chercher au Yoshiwara plus des troisquarts de ses modèles, et qu il leur a prêté une structure paradoxale en son amenuisement ; mais le Yoshiwara existait avant Outamaro et les plus gi*ands artistes de 1 Ukiyoyé^ en avaient déjà pris les courtisanes comme modèles.

Pourquoi furent-ils des peintres de la femme, et pourquoi glorifièrent-ils la femme des Maisons Vertes ? La femme tient une gi'ande place dans la civilisation du Japon ; la richesse du pays, — riz" et soie, — est pour plus de moitié œuvre de femme ; la littérature japonaise est surtout une littérature de femme ; aux côtés du samuraï, la légende exalte fréquemment Ihéroïsme de la Japonaise ; lart japonais a féminisé l'art chinois; le paysage japonais a des nerfs de femme... Parcourez un catalogue des œu^Tes d Outamaro, vous lisez : Six enseignes des plus célèbres maisons de saké, représentées par des femmes ; Le saké, sept sortes di presses dépeintes par des femmes ; Les sept dieux du bonheur personnifiés par des femmes ; Les six bras et les six vues de la rivière Tamagawa, représentés par des femmes ; Courtisanes et geisha comparées à des fleurs ; Femmes comparées à des paysages des environs du Yoshiwara ; Neige, lune et fleurs représentées par des femmes ; Femmes représentant les quatre saisons ; Femmes représentant les douze heures du jour ; Femmes représentant les cinquante-trois stations du Tàkaidà ; Femmes représentant les douze heures du Yoshiwara... Toutes les beautés de la nature, la femme les rassemble; et la femme dont rêve le Japonais, la femme bien

1. Moronobu : Guide du Yosinwara ; Masanobu : Nouvelle Illustration des Jolies femmes lettrées du Yoshiu'ura : Sliunslio et Sliigliciiia-a : Le Miroir des Maisons vertes ; Ilariinolni : Les Belles Femmes des Maisoris vertes, etc.. etc. Goncourt note que Ilayashi possédait plus de 2UU livres concernant le Yoshiwara.

2. V. C. IV, 21, représentant Saotomi ou Uj'cmc, la femme qui s'occupe de la culture du riz. Selon la légende, le riz lut donni' en cadeau au peuple japonais par la déesse du Soleil Amatcrasu ; depuis ce jour, sa culture a toujours été 1 affaire des femmes.

vêtue et qui parle un joli langage, qui sait les manières et les nouvelles, la femme devant qui un homme reçoit ses amis et se divertit, la femme influente et dont il est fier, ce nest pas la jeune fille, lépouse, la mère, celle que la culture chinoise au Japon d alors relègue dans Tombre. Mariée sans qu'on la consulte, soumise à son mari et à ses beauxparents, toute dévouée à ses enfants, rarement courtisée, rarement infidèle, elle s efface, sourit et pardonne. Sa rivale de tout temps, ce fut la geisha, la courtisane, et surtout au temps désœuvré d Outamaro.

Naguère encore, avant que le feu le détruisît, le Yoshiwara, docile à 1 étiquette, gardait ses dehors de belle humeur et de bonne tenue Mais le Yoshiwara d'il y a un siècle, avec ses deux mille cinq cents prostituées, auxquelles donnaient le ton quelques dizaines de courtisanes de haut rang, avec sa hiérarchie d'oïran, deshinzâ plus jeunes et de A'amnro presque enfants, avec ses fastueuses théories de robes éclatantes ; le Yoshiwara, hanté, non par les seuls habitants de Yedo, mais aussi par les princes et leurs délégués, hauts seigneurs, daïmyo. samuraï, qui étaient obligés, plusieurs mois par an, d'abandonner leurs provinces, leurs châteaux et leurs rizières pour venir à Yedo rendre hommage au Shogun ; le Yoshiwara, miroir du Japon, où les femmes affluaient de toutes les provinces, se dévêtaient de leurs nippes, de leur patois, pour prendre un langage archaïque et des vêtements de cour ; le Yoshiwara, théâtre d intrigues, de dramatiques histoires d'amour et d incroyables dévouements romanesques ; le Yoshiwara tout en contrastes de splendeurs et de tristesses, de pureté et de déchéance ; le Yoshiwara où, dans la même enceinte, le long d'une rue bordée de maisons de thé si propres, si belles, que, selon l'expression de l'auteur du texte de l'Annuaire des Maisons Vertes, Jipensha Ikkou, on doutait « si l'on était sur la terre », le Yoshiwara où se côtoyaient des gens de tous rangs, bien vite rapprochés par les caprices

de la passion et aussi par le kimono uniforme, obligatoirement endossé à l'entrée des Maisons Vertes ; le Yoshiwara mouvementé, bariolé, cancanier, quel incomparable endroit où rêver pour des artistes !

L'héroïne d'Outamaro, c'est roïran de premier rang, une de ces filles du Yoshiwara dont Jipensha Ikkou dit qu'elles sont élevées comme des princesses. « Dès 1 enfance, on leur donne 1 éducation la plus complète. On leur apprend la lecture, l'écriture, les arts, la musique, le thé, le parfum ^c'est-àdire la recherche des différents crus de thé et de parfums). Elles sont tout à fait comme des princesses élevées au fond des palais'. . » Déjà l'Annuaire gardait la réserve qui est de tradition chez les artistes de l'Ecole populaire quand ils représentent la courtisane ; mais c'est sur les grandes estampes d'Outamaro qu il faut la voir : détachée des menues anecdotes, le visage et le cou poudrés, les lèvres carminées, la mince, blanche et impassible physionomie ombrée par les cheveux, les sourcils et les cils noirs, et paraissant accablée par les hauts chignons hérissés de peignes, d'épingles et de fleurs, elle est vraiment une déesse. Voyez-la agenouillée, la tête mi-tournée vers la traîne de sa robe blanche à parements violets qui s'étale en queue de paon, les deux mains

1 L Annuaire des Maisons Vertes (Seiro yehon nen jn gioji), — texte par Jipensha Ikkou, dessins d'Outamaro avec la collaboration de ses élèves, — est décrit en détail par Goncourt ; il offre surtout cet intérêt documentaire de grouper la plupart des scènes développées séparément sur les estampes : débuts dune chanteuse, partie de cache-cache entre pensionnaires pendant 1 absence de la maîtresse, prise de robes blanches le premier jour du huitième mois ; — les diverses étapes amoureuses : première entrevue, première connaissance, « connaissance mûre », puis le souper, le réveil à l'aube, Ihomme contemplant, mélancolique, un paj^sage de neige, la conduite jusqu'à l'escalier d où monte le jour naissant, et les adieux; — enfin, les scènes de plein air : visites entre coui'tisanes, le deuxième jour de l'année ; exposition des femmes, la nuit, aux treillages de la maison, que les badauds regardent, la bouche béante; plantation des cerisiers dans la « rue du milieu » ; fête des lanternes et procession carnavalesque ; contemplation de la lune. — Il y a beaucoup de discrétion, de poésie et même démotion dans ce tableau du Yoshiwara, mais les figures y sont petites et n'ont ni le style de dessin, ni le charme de couleur des figures des estampes.

T. iiW <^ 1

Plwt. Longuet-

LA COURTISANE U A X A - O G I Musée du Louvre.

Pi. XXV.

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