‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 60 sur 102 · V. pi. xxviii · texte numérisé non relu

V. pi. xxviii

2. V. pi. XXIX. Série Hokkokugoshiki no sumi, Cinq couleurs de la contrée septentrionale, cest-à-dire cinq aspects du Yoshiwara, situé au nord de Yedo.

3. Cf. C. IV, 60 et 61, le Pont avec les femmes et les enfants, et le Pêcheur à la ligne parmi les roseaux.

lui OU ses élèves les bâclaient, mais qu'aussi, étant donnée la convention d impersonnalité qui est de règle dans l'art extrême-oriental pour les physionomies humaines, il était dangereux dagrandir à l'excès le format des visages. Toutelois, de dimensions plus modestes, il est d Outamaro toute une série de femmes à mi-corps, sur fond micacé et sur fond jaune, qui sont des chefs-d œuvre. Jamais, encore, aucun artiste de l'Ukiyo-yé n'avait mis tant de soin à varier, chez ses modèles, la rondeur ou l'ovale des visages, les courbes des chignons bas ou des coques échafaudées, à dessiner les cheveux plantés en arcade sur le front, en pointes autour des tempes, un peu clairsemés à la racine, à indiquer les oreilles à demi cachées sous les ailes de la coiflure, à suggérer la délicatesse des mains, à noter les inclinaisons de la tête, légèrement renversée chez les courtisanes qui se rengorgent, penchée en avant et comme débridée, chez les femmes en déshabillé, à faire fuir les profils, pour noter des différences subtiles dans le modelé du visage, dans le bosselage du front, la dépression de l'arcade sourcilière, le renflement de la joue, la ligne du cou, l'attache de la tête aux épaules, le gonflement des seins; à gi^ouper, enfin, sur une même feuille, des visages que ne distinguent que d'imperceptibles nuances de tempérament'. Devant l'onduleuse élégance de ces silhouettes aux profils si épurés, et dont le trait souple,

1. Cf. C. IV, 32-41, première série de portraits de femmes en buste, sm* fond micacé. Série intitulée : Fiijo Ninso Jiippin, Dix femmes jugées sur leur physionomie ;v. pi. xxx, Jeune femme regardant dans un miroir le laquage de ses dents) La tablette centrale du cartouche sur lestampe C. IV, 41, loue les dispositions amoureuses de la «belle «représentée. Les visages ont encore la forme ronde que l'on trouve sur les premiers livres d'Outamaro.

Cf. C. IV, 62-73. deuxième série de portraits de femmes en buste, sur fond micacé : les visages ont déjà une forme plus ovale. Cf., par exemple, C. IV, 67. portrait de Naniwa Okita portant, sur un plateau laqué noir, une tasse en porcelaine jaune.

Cf. C. IV, 86-96, série de figures sur fond jaune, intitulée : Toji zensei bijin soroï, Sélection de beautés modernes. Cf. iv, 90, La Cuisine, et pi. XXIV. Courtisane agenouillée. Série : Nishiki ori Utamaro-cjata shimmoyo, Nouveaux dessins de brocards d'Outamaro.

tantôt ténu, tantôt large, a la précision et la fermeté d'un trait de pointe sèche, on pense aux plus beaux kakémono chinois, aux sanguines de Watteau, aux crayons d Ingies.

Enfin, il y a chez Outamaro une charmante sympathie pour les chagrins de ses héroïnes. Rarement, il les représente en compagnie d'un homme : auprès d elles que les hommes ne fassent que passer, voilà ce dont elles soutTrent : « Que de fois je me sépare de Ihomme, dont je ne distingue plus l'ombre, sous la lune de l'aube ! » s'écrie, en une poésie célèbre, la courtisane Miyaghino. L'homme, tandis qu'elles le tiennent, elles le parent, le coiffent, le caressent ; elles le soutiennent quand il est ivre, lui passent son manteau en le reconduisant jusqu'à l'escalier, et parfois, à la dérobée, entre camarades, le ridiculisent. Mais, solitaires, c'est à lui qu'elles pensent quand elles s'étirent mélancoliques, à propos de lui qu'elles pleurent au reçu d'une lettre. Et devant le chagrin de la pauvrette tous ses entours sont pris de pitié : les kimono pendent accablés, les écharpes coulent comme des flots de larmes, et dans un coin de l'estampe, en cartouche, sous l'averse, le paysage aussi pleure*.

Peintre d insectes, de coquillages, d'oiseaux, peintre d'ouvrières à la tâche et de touchantes maternités, peintre de courtisanes, semblables à des princesses, et qui font sans cesse allusion à des légendes, peintre de paysages familiers et aussi de paysages classiques, Outamaro fut peut-être le plus doué de tous les artistes de l'École populaire, celui qui avec le plus de style a été le plus sensible à la vie sous toutes ses formes. Sa tendresse pour tout ce qui vit, ses estampes la gardent encore en sa fleur : teintes pâles qui suggèrent les tons des chairs, plissements des gaufrages, gazes dia-

1. Cf. C. IV, 254, La rencontre de deux amoureux, la nuit. Elle, pleure. L'estampe, dont le titre est « Pleurs dans la nuit », appartient à la Série des Huit vues dOmi. Un cartouche, dans un coin, représente une averse sur un pin : c'est une des « huit beautés » du lac Biwa : Nuit pluvieuse à Karasaki.

phaiies posées sur des vêtements à ramages, poudroiement nacré de certains fonds soyeux, laiteux, onctueux, tons laqués ou micacés de certains accessoires, — elle est encore là toute vive, cette tendresse qui lustre les noirs, les rouges, les verts, les roses, les blancs, les violets des kimono et des décors, couleurs toujours aussi limpides et humides qu'au moment où le pinceau chargé d eau les posait sur le papier.

Les animaux, il les peint avec une amoureuse exactitude ; mais quand il s'agit de la femme, il entre dans la tendresse d'Outamaro une plus fervente et aussi une plus libre dévotion : entre toutes les formes adorables de la nature, elle est la Demoiselle élue, la confidente de ses songes. Sensuelle et charnue malgré sa minceur, elle sait poétiquement frémir. Avec elle, à propos d'elle, il rêve et, au caprice de sa rêverie, elle se déforme docile, prête à s'étirer, à s'évaporer presque, pour se modeler sur ses pensées les plus subtiles. Et lui, pour elle, imagine un jardin secret où l'abriter, un jardin dont les arbres, les eaux, la brise l'accueilleront gentiment, lui feront signe qu'ils la comprennent, qu ils l'admirent ou qu'ils la plaignent, un jardin parfaitement docile à sa grâce . . .

« C'est la vraie peinture du cœur... », disait, à propos de son disciple, le maître d Outamaro. Sans doute, c'est aussi avec leur cœur que les Moronobu, les Harunobu, les Kiyonaga, les plus illustres peintres de bijin avant Outamaro, avaient imaginé un type de femme qui leur plût, chacun à son gré, et sans jamais, eux non plus, s'être avisés de faire un portrait ressemblant des belles de leur temps. A côté de leur scrupuleuse observation de la faune et de la flore, les plus grands artistes de l'Ecole populaire se sont surtout souciés de beau style, qu'ils eussent le goût du fantastique, macabre ou comique dans leurs portraits d'acteurs, ou de certaine grâce évanescente dans leurs portraits de jeunes filles ; mais

Pliot. Lunguet.

LE BILLET DOUX Collection l'cver.

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