Painting in the Far East
recueil de cent poèmes minuscules qu'on apprend par cœur dès l'école ; d innombrables éditions en ont été publiées, des éditions avec commentaires, des éditions sur cartes volantes qui servent à des jeux de société; Moronobu, Shunsho, Hokusaï les ont illustrées ; un exemplaire du Hyakuninn isshii fait partie obligatoire du trousseau de l'épouse. C'est à travers ces trois mille et quelques syllabes que le Japonais voit l'univers ; or elles datent des viii% ix% x" siècles, des siècles de grande culture bouddhique, des siècles de Nara, de Kyoto où la splendeur de cette culture éclate encore dans tous les monuments du passé : elles rendent toutes un son mélancolique, un murmure résigné de regrets, de désirs, de pitié pour la nature entière, mêlé à des tableaux de nuages courant sur la lune, d'oiseaux filant à tire d'aile, de vent d automne étalant les feuillages rougis sur les rivières ; elles témoignent d'une ardeur à aimer et à vivre qu'attise la prescience de la fin prochaine. Et ce sont ces sentiments raffinés qui, au temps de lEstampe, inspiraient les hakkaï de dix-sept syllabes que tout le peuple connaissait, admirait, imitait, et ce sont eux encore aujourd'hui qui mènent les foules japonaises aux cerisiers de Yoshino, aux érables de la rivière Tatsouta, là-bas, dans le Yamato, célébrant la beauté de l'heure brève par des poésies de dix-sept ou trente et une sj'llabes qu elles suspendent aux arbres... L'Univers s'écoule, entraînant avec lui les fleurs de cerisiers, les feuilles d'érable, l'eau du torrent, la bravoure des guerriers et la beauté des belles. Les individus passent, mais les espèces se réincarnent indéfiniment en de nouveaux individus ; les paysages eux aussi se dissolvent, mais leurs « beautés » subsistent, les « Six Beautés de la Tamagawa », les « Huit vues d Omi », les « Trente-six vues du Fuji », les « Cinquante-trois étapes du Tôkaidô », les « Trois capitales », les San Kei, les « Trois fameux sites de l'Empire », et les Sandai-ka, les « Trois illustres rivières ». Tout est éphémère,
mais sont éternelles en cette race de conservateurs impressionnistes ses réactions devant l'éphémère, ses traditionnelles catégories de pensées et de sensations. Ce qui dure, ce n'est ni 1 individu, ni l'univers, c est une attitude notoire devant ce monde d illusion, attitude singulière, historique, qui pour sa crânerie ou sa subtilité mérite de ne pas mourir, de devenir un réflexe de la race. La nature, alors, telle que ce peuple l'imagine, ce sont les aspects de 1 univers distingués, au com-s des siècles, par des yeux et des cœurs habitués à percevoir des phénomènes révélateurs de ce monde d'illusion, phénomènes remarquables par tel sentiment qu'ils ont évoqué, par tel geste qu ils ont provoqué, désormais, à jamais et pour des foules entières, évocateurs du même sentiment, provocateurs du même geste. Sur le lac Biwa, les clairs de lune d'automne, les couchers de soleil, les escadrilles de voiles, les files d oies sauvages, la brise, les neiges, les pluies nocturnes et les sons de cloche crépusculaire passent et s évanouissent depuis des siècles ; mais ses huit beautés demeurent, les huit catégories d émotion, empruntées à la tradition chinoise, localisées jadis en huit de ces sites japonais et qui, depuis, toujours célébrées aux mêmes endroits par des générations, ont par analogie ouvert d autres yeux sur d'autres beautés semblables, indéfiniment : la lune d'automne vue d'Ishiyama ; le coucher de soleil à Seta ; les barques revenant de Yabase ; les oies sauvages s'abattant sur Katata ; un ciel clair avec de la brise à Awasu ; la neige le soir sur Hirayama ; la pluie nocturne à Karasaki ; la cloche du soir à Miidera. Un site n'est pas célèbre en toute saison : dans la banlieue de Yedo, le sanctuaire de Benten sur le lac Inokashira est fameux par la neige; le village de Shinagawa l'est par la lune d'automne ; Mukojima sur la Sumida, par ses fleurs de cerisier. De même le chant des pluviers ramène immanquablement l'imagination à la rivière Tamagawa, l'éclat sanglant des feuilles d'érables à la rivière
Tatsuta. près de Nara; la gaze rosée des cerisiers à la colline de Yoshino, que, sous les fleurs, traditionnellement on croirait couverte de neige ou enveloppée d un nuage. Le lac Biwa, les rivières Tamagawa et Tatsuta, la colline de Yoshino, et tous les paysages qui leur ressemblent dans le Japon plus neuf de TEst, voilà le monde du Japonais, et la bijin qui frémit au spectacle de ces sites éternels, parce qu'éternellement suggestifs d'éphémère; le guerrier qui leur emprunte des exhortations à mourir en beauté, voilà ses héros. — Et les heures chaque jour ; les jours chaque saison ; les saisons chaque année ; les années au cours d'une même vie, ramènent les mêmes beautés, découpent dans 1 écoulement des choses, sans commencement ni fin, des cycles, des retours S et alors le même passé anime les mêmes gestes et
1 . Noter la fréquence dans le répertoire des peintres de lEstampe des go-sekkou, les cinq vieilles fêtes populaires, points de repère fixes au cours de Tannée. Kijonaga a publié une série. Kodakara gosetsii asobi, Jeuxd enfants pour les Cinq festivals. — C est d abord la fête du nouvel an et ses préparatifs : nettoj'age et décoration des maisons; pesée du riz pour les gâteaux; présents aux domestiques ^cf. Outamaro, C iv, 122, Nettoj'age dune maison du Yoshiwara avant le jour de l'an, et passim son Album des maisons vertes). Le matin du jour de 1 an, point de nettoyage par crainte qu on ne balaj-e la chance. La porte est flanquée de pins, tendue de cordes, ornée d images de langoustes, symboles de vieil âge. Et puis ce sont les visites, et aussi des danses cf. Harunobu, C. ii, 15, Assemblée de taiyu et de geisha dansant la danse Manzaï au nouvel an ; 250, Jeune femme faisant danser son singe au jour de lan) ; et tout ce que 1 on fait, tout ce que l'on voit en ce jour prend comme un lustre de nouveauté et de fraîcheur (cf. Harunobu, C ii, 96, Haisukoi, premier amour : au matin du jour de 1 an. deuxjeuues amoureux tirent de 1 eau d un puits). — Peu après le premier jour de 1 an, le 7° jour du 1" mois, on va cueillir dans les champs « les jeunes légumes », ivaka na, émergeant de la neige, et aussi les nanagusa, les Sept herbes du printemps (cf. Harunobu, C ii, 92) . — Le S'^ jour du 3= mois, c'est la fête des fillettes, de toutes les fillettes, car il n'est pas de fête individuelle au Japon, la fête des poupées (cf. Koriusaï C. ii, 326). — Le 5" jour du o" mois est la fête de tous les garçons, qui reçoivent des flèches, des arcs et surtout des carpes en papier qui leur apprendront à remonter le courant, en cas d'adversité. — Le 7" jour du 7« mois, cest la fête de Tanabata chère aux amoureux : la jeune tisserande (létoile Vega de la Lyre), grâce à un pont de célestes pies entrecroisant leurs ailes par dessus la rivière céleste (la voie lactée", reçoit la visite de son époux le Bouvier (étoile de la constellation de l'Aigle) , dont elle a été séparée par lEmpereur du ciel parce qu elle avait négligé de tisser les voiles des divinités. Cf. Harunobu, C. ii, 30. — Enfin, le 9» jour du 9» mois, c'est la fête
les mêmes imaginations, de génération en génération, sans que cette civilisation de formes pourtant aussi arrêtées que les civilisations dellslam ait jamais perdu son frémissement initial.
Rien de limité à l'immédiat, à 1 individuel comme chez nos gens d'Europe qui regardent la nature surtout pour la modifier ; tout, au contraire, appartient à lespèce invariable et participe de sa durée en ces héros de l'estampe qui sont surtout des contemplateurs. Et comme l'on comprend le peu de souci qu'a cet art, de peindre très exactement femmes et paysages, dans toutes leurs singularités, d'en laisser le portrait le plus individuel qu'il se puisse! L'espèce pin, lespèce bambou, lespèce prunier, 1 espèce bijin, suffit à suggérer le souvenir de telle émotion, de tel geste ti-aditionnel. Ces gestes d autrefois s incarnant dans des formes toujours jeunes, voilà le vrai sujet de l'estampe, et l'on comprend que de saisir une ressemblance personnelle quand ils peignaient une belle, ait paru secondaire à Harunobu, à Kiyonaga, qui nous ont laissé, chacun à plusieurs centaines d'exemplaires, le portrait du même type de femme, et aussi qu'ils aient peu varié leurs thèmes et que souvent ils les aient traités si brièvement : ils s adressaient à un public averti, quoique populaire ; et telle de leurs allusions à une attitude de la poétesse Ono no Komachi, par exemple, était tout de suite comprise. Art elliptique, impersonnel, tout en intentions secrètes et en allusions, et qui jamais ne s est intéressé à la
des chrysanthèmes : on va voir les fleurs de grand matin sous les nuées qui menacent et alors que les pétales sont trempés de rosée. Cf. Kiyonaga, C. III, 103, Enfants jouant avec des chi'j'santhèmes le jour de Kikkii no kekku. — Cf. aussi la planche au dos de la couverture de notre livre : chrysanthèmes roses, violets, oranges dans une jardinière en porcelaine de Chine, bleue et blanche. — Noter aussi la fréquence des estampes calendriers, Cf. Harunobu, C. ii, 24 : les plis du kimono de Shoki, qui porte sur son dos une jeune femme, sont des chiffres qui désignent les douze mois de Tannée, et C. ii, 34 : les lignes du kimono de Daruma, marchant sur les flots, une jeune dame sur son dos, dessinent les chiffres des mois.
réalité individuelle pour elle-même, mais seulement dans la mesure où elle manifestait en son charme éphémère une éternelle « beauté » traditionnelle. A ce conservatoire de gestes, d'attitudes, d'émotions provoqués jadis par le spectacle de l'univers qui s'écoule, ce fut la nouveauté de 1 Estampe de faire des emprunts à propos de la vie de tous les jours.
Dès lors on s'explique les traits impersonnels, les dehors étranges des belles, leur amincissement jusqu'à la transparence, le vide de leur vie, leurs sens tendus vers 1 au-delà : être sensible au monde des apparences tels que l'ont décrit les sages et les poètes, n'être sensible qu'à ce qui passe, sacrifier tout pour se préparer à ne refléter que cela : c'est une vocation. Et de même que la bijin reflète docilement l'aspect passager du paysage, le paysage est lui aussi docile à se laisser tout à coup envahir par un brusque phénomène naturel. Les images des belles, si elles avaient été des portraits de courtisanes destinées à un public populaire désœuvré et débauché, n'eussent été que caricatures : toutes auraient ressemblé aux femmes de Sharaku. Figures d'une certaine philosophie traditionnelle, elles ont, au contraire, malgré leur simplicité, un naturel, un halo de prêtresses, d'initiées. Les belles du Yoshiwara et les sites de Yedo, esquisses parfaitement justes du vieux Japon, si justes qu'encore aujourd hui on ne peut s'empêcher de le voir à travers elles, sont nimbés sur les estampes de l'éblouissement des grands rêves asiatiques, auréolés de féerie.
Jamais la femme et la terre du Japon n'avaient été aussi exactement portraicturées : c'est bien les travaux, les divertissements de la femme japonaise, ses dehors effacés, sa douceur précieuse, ses jolis gestes instinctifs et son humeur un peu inquiète, c est bien là cette terre japonaise si enveloppante, si douce aux hommes, si sociable et pourtant toute en brusques revirements, en sautes d'humeur
L ACTEUR NAKAMURA SENYA DANS UN" ROLE DE FEMME Collec-iiou du Pvè de Saiiit-Maur.