‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 61 sur 102 · PI. XXVIII · texte numérisé non relu

PI. XXVIII

L; Aubert. L'Estampe Japonaise.

l'héroïne de Moronobu est, encore et snrtout, une figure d'histoire ; l'héroïne de Harunobu, malgré qu'elle conserve quelque ressemblance avec le tj^pe courant de la Japonaise, est déjà une figure de rêve : elle a la poésie de lâge où les passions naissent ; chez Kiyonaga, le papillon s'est épanoui, singulier par sa taille dans ce pays de femmes courtes, mais, en son allongement de convention, il demeure impassible, n'osant trop s'envoler. L'héroïne d Outamaro, la dernière venue, est, entre ses sœurs, la plus hardiment irréelle, tant elle est effiléC; nerveuse, tendre, ailée. . « C'est la vraie peinture du cœur » : Outamaro est, avec Harunobu, le plus poète des peintres de YUkiyo-yé. Son héroïne reste dans la tradition de l'Ecole qui fut hantée par un type élégant et fragile, que, petit à petit seulement, elle s'enhardit à allonger ; il osa l'affranchir des derniers liens terrestres et lui prêter la forme la plus transparente au rêve qui travaillait les imaginations depuis plus d'un siècle. On n'alla pas plus loin; mais en cette femme, dont les critiques occidentaux d'aujourd'hui déclarent quelle est ridiculement hors nature, le public, les artistes, tout le Japon d'alors, jusqu'au fond des provinces, se reconnut. Kiyonaga n avait jamais rencontré pareil succès ^ Sans doute, après Outamaro, les peintres

1. Qu on relise la préface si juste clans son enthousiasme, que Toriyaraa Sekij'en écrivit pour le livre de son élève, les Insectes choisis (p 138j ; et qu on écoute sur quel ton de maître Outamaro parle de ses rivaux, dans les déclarations qu'il a inscrites sur deux très belles estampes qui doivent être de sa maturité. Cf. C iv, 93 et W (Le n'^94 est notre pi. xxiv) .

N^ 93 : « Voici un spécimen des nishiki-yc d Azuma (les Provinces de l'Est, c'est-à-dire Yedoj . Récemment on a vu paraître de misérables estampes, faites par des barbouilleurs, qui, de jour en jour, pullulent comme des fourmis. Ces estampes, qui prétendent imiter le style des maîtres, sont stupidement dessinées et hideusement colorées Elles compromettent la réputation des vrais nishiki ijc, non seulement au Japon, mais encore à l'étranger Outamaro fait allusion aux achats d estampes faits à Yedo par des Chinois). La présente série des estampes est destinée à décourager, sinon à éduquer ces imitateurs. »

Et n'^ 94: « Mon pinceau agile, si l'apidement qu'il courre, créera les lignes gracieuses de Seishi (fameuse beauté chinoise: cf. la phrase de Okomura IMasanobu sur les faucons de l'Empereur Kito et les pruniers du philosophe Linna, p. 51), tandis qu'un artiste médiocre, usàt-il de

fournirent encore des portraits de femmes au public des villes populaires, Yedo et Osaka ; mais leurs estampes tournent à la gravure de mode avec trop de traînes, de ramages, de fleurs et de décors fantastiques. Yeishi, Yeisho, Toyokuni combinent Kiyonaga, Outamaro et Sharaku, mais, chez ces imitateurs, le style de leurs grands modèles perd sa pureté et sa force dans le papillotement des lignes et des couleurs. Parfois, entre ces redites, des chefs-d'œuvre : deux ou trois estampes de Yeishi et autant de Choki, représentant des belles au-devant d'un soleil couchant ou d'une nuit illuminée de lucioles' ; mais, après Outamaro, ce fut tout de même la décadence ; il avait épuisé l'intuition qui avait tenu en haleine, depuis un siècle, tant d'artistes Toutes différences observées, toutes proportions gardées, Michel- Ange aussi, en qui se résume le génie sculptural de Florence, prépara la décadence de la peinture italienne. . .

A force d'être poète, Outamaro, à mi-chemin du rêve et de la réalité, dans le domaine de l'allégorie, par delà les siècles , les races, les civilisations, en dépit des différences de philosophie et de technique, s'apparente au Ronsard des Amours, au Musset des Proverbes, au Botticelli du Printemps, au Wat-

toutes les couleurs de la palette, ne produira qu'une œuvre qu'on sera vite las de regarder. Et si mes prix sont élevés, — aussi hauts que mon nez, — ce que je produis a une réelle valeur. On ne compare pas une Taiju (courtisane haut cotée) avec une vulgaire Tsugimi (pierreuse). L'éditeur qui achète des dessins à bon marché perdra son nez. «

1. Yeishi (1764-1829) avait étudié chez un Kano : ce fut un transfuge des académies dans lEcole populaire. Il était le cadet d'Outamaro de dix ans, et de Kiyonaga de vingt ans. On lui attribue l'invention de 1 harmonie en violet, gris et jaune. Cf. trois belles estampes, C v, 26-29.

De Choki (appelé parfois Nagayoshi) , cf. de belles demi-figures sur fond d'argent, C v, 112, femme fumant; 111. femme devant le soleil couchant, et pi. XXXI. la chasse aux lucioles Remarquer le kimono clair sur le fond sombre comme dans les estampes de Harunobu et d'Outamaro (pi. xxvii). Le kimono est parsemé d'astéries, comme la nuit est constellée de lucioles.

Utagawa Toj'okuni (1768-1825) peignit à la manière de Kiyonaga, d Outamaro. de Yeishi, de Shunsho, de Sharaku. On le tenait pour l'égal d'Outamaro et, après la mort de ce peintre, il représenta la tradition classique en face de Hokusaï.

teau de l'Embarquement pour Cythère : c'est le même sens exquis du naturel en pleine convention, de la gi'âce en plein maniérisme, de l'instinct en plein raffinement, — tout cela concilié par une émotion souveraine, qui permet de reconnaître le style d'un Botticelli, d'un Watteau, d'un Outamaro au moindre trait de leur dessin. — Ce sont trois fleurs singulières que leurs héroïnes : poussées à 1 entour de villes illustres, elles laissent percer sous leurs allures de plein air une sociabilité urbaine. Bosco toscans aux fruits d'or sur feuillage noir, vergers japonais aux cerisiers roses sur pins sombres, parcs de 1 Ile-de-France qu'embrase le crépuscule d automne, en ces paysages nous poursuivent encore les fantômes de ces belles, car, familières des cénacles de Florence, des réunions de poètes au Yoshiwara, ou des salons de Paris, elles ont prêté aux sites qu elles hantèrent un peu de leur noblesse platonicienne, de leur évanescence bouddhique, ou de la grâce de leur marivaudage.

Comparez la Promenade sous les cerisiers en fleurs ^ au Printemps : ce sont les épithètes souvent données à la Primavera qui vous viendront en tête pour définir 1 héroïne d' Outamaro : snelleza, l'agilité due à la finesse des membres ; venusta, le rythme des formes pures; morbidezza, la délicatesse, la pâleur des chairs et du visage. Joie ailée de ces nerveuses, en qui Ton prévoit le découragement; gestes précieux de leurs mains étroites et maigres, de leurs pas de danseuses ; lignes onduleuses de leurs draperies ; émerveillement de tout leur être : parmi ces personnages et ces décors emblématiques, circulent un air léger et une lumière radieuse ; des fleurs des champs, des fleurs de vergers, telles qu'elles viennent d être arrachées et encore toutes vives, parsèment les voiles que gonfle le souffle du zéphjT, mais cet air qui court, ces fleurs qui volent, ces vêtements qui s'agitent, ces doigts

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