‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 62 sur 102 · Cf. C. IV · texte numérisé non relu

Cf. C. IV

qui se recroquevillent, ces mains qui se lient, ces pas qui piètent, ce rythme inquiet des attitudes et de la marche, c'est un émoi qui, en dépit de ses dehors naturels, est révélateur dune poussée de rêve. . Reprenez les jugements que rapporte Vasari sur la personne de Botticelli : cervello si strauagante, inqiiieto sempre, fantastico, persona sofistica : la curiosité de l'invisible, linquiétude de l'au-delà, le mélange de suavité mystique et d ardeur voluptueuse, le goût un peu sophistiqué d'épurer, de sublimer une figure de femme, — tout cela n'est-il pas chez Outamaro, peintre du monde éphémère, aussi bien que chez Botticelli, illustrateur de Dante, converti de Savonarole?

Quel rêve les étranges figures diaphanes des estampes laissent-elles donc transparaître ?

Un long visage sur un long cou, de longues jambes, de longs bras, reliés par un soupçon de torse : 1 héroïne d'Outamaro est toute en sens. Ses membres déliés et frémissants, à la fois peureux et avides de sentir, s'étirent, comme de mobiles et vibrantes antennes : elle s'avance sautillante, mais toujours en garde contre une surprise, ou renverse son buste, telle une mante religieuse battant 1 air de ses pattes. Ses doigts, recourbés comme des soies vibratiles, paraissent si sensibles, même à longue distance, que la plus légère pression leur est une souffrance ; sauvages, ses mains avant de se poser tiennent le petit doigt levé, aux écoutes ; faibles, elles défaillent sous le poids d'un éventail, dune pipette ou dune lettre, elles appellent à leur aide tous les muscles du corps pour porter sur un plateau de laque une minuscule tasse de porcelaine ; elles ne sont à leur affaire que lorsqu'elles caressent, et surtout, quand, par contraste avec l'impassible physiono-

mie, elles se crispent, impatientes. Cette finesse et cette délicatesse des membres, cet air agité et inquiet, ces draperies demi-transparentes comme des ailes ou au contraire opaques comme des cuirasses, décorées de lignes brisées ou de courbes sinueuses, saupoudrées d'une poussière de couleurs dont les teintes doucement se dégradent, font penser à de fragiles et somptueux insectes.

Exceptionnelle en sa construction, cette grande sensitive est naturelle de manières : son amenuisement est ascétique, non pas son humeur : avenante, elle fait bonne figure à la vie. Elle est pleine de langueur, mais aussi d'inquiétude ; bien que souvent immobile, elle n'est jamais en repos : sous des dehors placides, ses nerfs la surmènent. Exténuée, elle est toujours prête à réagir ; d une souplesse paradoxale, le corps et la nuque fléchissants, ses lèvres tremblant comme des pétales sous la rosée, on ne la sent pas solidement vertébrée : au lieu de tenir tète aux choses, de face et bien d'aplomb, elle se présente de biais, de trois-quarts, docile à se courber sous une invisible emprise. C'est la liane qui ploie, puis qui se redresse. Elle a le charme de sa nonchalance, une heureuse justesse de réflexes, une humeur égale, une parfaite entente des aîtres des maisons et des paysages où elle fréquente. Tout paraît l'accabler, robes, manteaux, coiffures, — son corps même. Léger et transparent, gTand ouvert sur la nature, comme les maisons japonaises, ce corps « glorieux » n'est guère qu'un prétexte à une âme...

Ainsi équipées, ces femmes restent désœuvrées. Elles cueillent l'image qui les frôle, elles ne vont guère au-devant ; elles ne s'attaquent pas aux choses, elles s'y soumettent ; elles s'agitent pour ne rien faire et ce qu'elles font importe peu : pratiquent-elles un métier, elles ont l'air de jouer autour des ustensiles ; sortent-elles, elles paraissent s'offrir aux branches pour être elles-mêmes caressées ou cueillies...

A la maison, étendues ou accroupies sur des nattes, la liste de leurs occupations est bien vite dressée : lire, écrire des lettres, disposer des fleurs dans des pots, se parfumer, bavarder, se mirer, se laver, se peigner, jouer avec un enfant... Et quoiqu'elles fassent, elles ont l'air de penser à autre chose. Autour d'elles, rien ne justifie leur hypersensibilité ; la simplicité, la facilité, la monotonie de leur vie n'expliquent guère la complication et la simplification de leur exceptionnel organisme. Elles défaillent, accablées, dans un monde où il ne se passe rien. Qu'attendentelles ? Quelle révélation se disposent-elles à recevoir dans leur être si peu adapté à la vie commune, si évidemment curieux d intuitions rares? Où sont-elles, avec leur air d'être ailleurs? Distraites, à quelle voix prêtent-elles l'oreille? D'où vient la brise qui les incline? Souvent, dans le calme des salles d'exposition, j'imaginais les murmures, les odeurs, les visions flottant autour de ce petit monde d autrefois : éclat de rh'e, bâillement, sanglot, cri de surprise, miaulement de chat, piaillement de gosse, craquement de boiserie, frottement de pieds sur les nattes, froissement de papier ou d étoffes de brocart, gloussement de chanson, nasillement de shamisen, sonorité de porcelaine, bruit sec d un couvercle de laque sur sa boite; une odeur de bain chaud, de chair mouillée, de fard, d'huile de camélia ; un parfum de tabac, de thé, de camphre, d'encens ; un luisant de chevelure ou de ceinture de soie : tout cela, bref, discret, étouffé... Quelle signification ces inquiètes aux écoutes prêtent-elles à ces murmures, à ces odeurs, à ces visions furtives ?

Elles paraissent surtout rêver. A quoi? Parfois, sur les estampes, de leurs bouches un songe s'exhale, flottant dans une légère vapeur : elles pensent à une promenade parmi les fleurs ou sur l'eau, en compagnie de musiciennes, à un crépuscule passé dans une auberge au bord d'un golfe où

s'enfonce le soleil, où se lève la lune... Les fleurs, l'eau, la musique, le feu, — sensations très intenses et très brèves, surgissant si fortes et mourant si faibles dans le vide et le silence, — sourires des têtes roses des cerisiers dans un ciel neuf d avril ; murmure de la marée sur la grève ; grelottement d une corde de guitare en plein air ; éclat d une lumière, le soir; feu dune luciole, la nuit .. Ces femmes, observez-les dans un verger : elles tendent la paume de leur main à la pluie parfumée des pétales; parfois, d un geste brusque et délicat, elles les saisissent au vol. Geste révélateur, que cette saisie rapide, avide, du bout des doigts, d'une fleur, d'un insecte S — cette cueillette de 1 émotion qui passe.

Les images subtiles que chasse ainsi cette grande sensitive, le jour les éparpille, la nuit les isole, — la nuit d'été profonde et mystérieuse, la nuit chaude qui concentre et exalte les odeurs, les sons, les lumières, — la nuit scintillante d'étoiles, piquée de lucioles, adoucie par la lueur paisible des grosses lanternes de papier. C est l'heure propice à 1 affût, l'heure où la sensibilité de notre belle se tourmente et s'aiguise, l'heure où confiante elle s'alanguit toute molle. Debout ou accoudée sur la traverse du pont Riyôgoku, regardant l'eau de la Sumida couler, elle ressemble sous son ombrelle à un haut pin parasol ^ et devant le feu d'artifice, son long corps lumineux serpente, sa coiffure constellée d épingles éclate comme une fusée... Fusées, femmesfusées, au-devant dune ville flottante de barques et d'une ligne d'auberges tremblotant avec leurs lanternes au ras de la rivière, minutes d'illusion au milieu du battement des éventails, du bruit des guitares, du susurrement des mous-

1. Cf. C. IV, 148, Cinq jeunes dames et une fillette sous des cerisiers en fleurs, et C. iv, 183, La Chasse aux lucioles.

2. C. IV, 173, Le Pont : à gauche, un groupe de dames de la société ; au milieu, des femmes de marchands ; à droite, des filles du peuple.

tiques ' , — minutes qu'aime Outamaro , minutes où son héroïne, entraînée dans la danse des apparences, remplit sa destinée qui est de frémir...

« Image de femme de ce monde éphémère »... Les envolées d'oiseaux, les passages de voiles dans le vent, de la lune entre les nuages, l'épanouissement et l'anéantissement presque simultanés d'un feu d'artifice dans la nuit ou des fleurs au soleil, les caprices des risées, les bruissements des insectes chanteurs, l'appel triste du coucou, le ruissellement des averses, les pluies de pétales, c'est le rôle de notre héroïne de les guetter, de les saisir et de nous les révéler, car, elle-même image de l'Ephémère, elle ne vit que pour en contempler les symboles. Sinueuse, mais calme, elle reflète l'inquiétude des arbres, des nuages, de la lumière. Même détachée du paysage, elle continue d'en résumer les mouvements et l'humeur, ou plutôt dans les lignes de son corps et de ses draperies la brise, les eaux, la flore s'insinuent et passent rapides devant son âme stupéfiée de joie mélancolique. Même quand elle est enfermée dans sa chambre, on la croirait toujours au plein air : ses vêtements volent autour d'elle, les oiseaux les envahissent, les écussons se posent sur ses manches comme des papillons, et, sous la brise de l'éventail, les coques de sa ceinture et de sa chevelure sont de grandes ailes, toutes prêtes à prendre le vent. Le long de son corps mi-allongé, les écharpes coulent vertigineuses et lisses ; les plis du kimono à terre s'étalent en grandes ondes ; enfin c'est toujours aux arbres et aux fleurs que les poses et les parures de ces femmes ramènent la pensée, qu'elles hanchent comme des pins, qu'elles se redressent soudain comme des feuilles d'iris, ou qu'elles se courbent comme une fine herbacée. Jeunesse brève, mais toujours renouvelée,

] . V. pi. XXVII, Fête de nuit sur la Sumida.

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