‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 63 sur 102 · L. Aubert. L'Esiam/e Japonaise · texte numérisé non relu

L. Aubert. L'Esiam/e Japonaise

éclat de fleurs qu'ont ces filles fraîches et parées et qu'on ne voit pas vieillir ; courtisanes dont les noms, les paroles, les poésies sont toutes en métaphores empruntées à la vie des fleurs, dont les promenades favorites sont pour aller voir les fleurs, dont les sorties professionnelles, comme danseuses, musiciennes ou courtisanes sont dites : aller « à la fleur », hana^ dont les heures sont rétribuées par « un don de l'honorable fleur ». Des fleurs, sur les livres, annoncent leurs apparitions ' ; leurs attitudes, sur les estampes, sont généralement esquissées par une fleur de décor : leurs kimono, quand elles rentrent de promenade, sont encore parsemés de pétales. Au hasard de leur vie elles ont des alanguissements de fleurs altérées, des airs timides de tleurs simplettes, des orgueils de fleurs composées et soigneusement cultivées, puis, c'est leur mort, comparée à la chute brusque du camélia... Inséparable compagne de ces femmes, une fleur, souvent, dans un coin de l'estampe, en cartouche, se glisse, comme pour rappeler aux courtisanes qu'elles sont placées sous son invocation.

S'étant laissé envahir par le paysage, avec lui elles s'écoulent, ou plutôt l'univers s'écoule à travers elles. Diaphanes, servies par les sens les plus fins, elles savent exprimer, par toutes les lignes de leurs corps, les frissons qu'elles reçoivent des êtres et des choses, ou, plutôt, c'est le même frisson qui court sur la peau de ces femmes et sur la peau de la mer ; c'est la même ivresse qui fait tituber les arbres et les belles, c'est le même fluide subtil qui anime et soulève leurs corps, balaye les ombres des terrains, déblaye le ciel

1. Le carré de poésie en tête du 1" volume de l'Annuaire des Maisons vertes est décoré dune branche de pommier et d'une tige de camélia rouge ; entête du 2^^ volume sont placés des chrysanthèmes et des feuilles d'érables. Les Courtisanes comparées à des fleurs, — titre fréquent dans VUkiyo-yé. Notons d Outamaro : Yehon Shikino hana (1801) Fleurs des quatre Saisons ; Fuguengô (1790) ^Poésies sur les fleurs) ; Haruno iro (Aspect du Printemps)...

de nuages, efface les rides sur les fronts et qui répand, soudain, sur les êtres et les décors des estampes, une joie crépitante, comme une flamme chassée par le vent sur des bruyères sèches.

Ainsi captives de l'univers, bien plutôt que des portraits de femmes réelles, elles sont les figures d'une certaine philosophie, ces belles que certains juges occidentaux jugent dégénérées et inexpressives, mais qui apparaissent souverainement expressives, quand on les replace dans leur atmosphère de rêve. Par delà le silence et le néant de leurs occupations, avec tous leurs sens qui se dilatent au bout de leurs membres étirés, elles assistent, fascinées, au monotone et prestigieux écoulement des apparences, auquel toute race cultivée par le Bouddhisme est sensible. Elles aussi, dès leur enfance, ont été dressées à reconnaître dans les murmures des cascades, dans les teintes de 1 automne, dans les chants de la cloche et dans les monologues inlassables des bonzes, sous les grands arbres des temples, le soir, l'hymne d'adoration au Bouddha : « Namu Amida Botsii, Namu Amida Botsu ! » En poète, bien plus mystique que décadent, Outamaro a brisé le dessin de ses devanciers pour créer une figure féminine qui fût à la mesure parfaite de cette philosophie; il ne s'est attaché quà la représentation d'une âme vagula, hlandala, dont l'enveloppe mortelle n eût presque aucune consistance, aucun poids, aucun relief. Ce sont des mystiques campagnardes que ces héroïnes : par souci de leur destinée personnelle, elles ne se cloitrent pas loin de la nature ; au contraire, elles l'adorent, et pâles, émaciées, elles ne se renient elles-mêmes que pour mieux en révéler l'essence métaphysique. Point de soubresaut, aucune lutte contre l'univers, une entière détente, un entier abandon... C'est la voile qui prend le vent, d'abord hésitante, puis, soudain, se penchant enchantée vers une voix mystérieuse, — voile dont 1 inquiétude ou la certitude

révèle de très loin l'humeur de la brise, la couleur du temps.

Si l'on part de l'intuition métaphysique qui fut familière aux artistes de l'Ecole populaire et à leur public, alors le type adopté par Outamaro paraît nécessaire et logique : toujours jeunes pour être plus agiles, ces corps dégraissés et dont les nerfs sont à vif, ces membres qui portent le plus loin possible des sens ardents à capter l'éphémère, ces figures dont la souplesse est affranchie de toute pesanteur, de toute rigidité, ces êtres sublimés, spiritualisés, qui se dissolvent dans les apparences qu'ils perçoivent et dont les émotions même se volatilisent. La tragédie classique mettait en scène des princesses pour que leur loisir leur permît d'être plus accessibles à des passions qu'auréolait leur dignité lointaine. Vraie princesse de légende, créature d'illusion, éphémère entre toutes les créatures éphémères, concentrant tout léclat de la vie, mais vivant dans 1 amertume de la jeunesse qui passe, de la beauté qui se dissout, la courtisane japonaise, dispensatrice de volupté au sourire triste, était désignée pour être la prêtresse de 1 Ephémère : « Ce soir, à qui sera la douceur de mon être, en ce monde passager, avec mon corps flottant^?... »

Figures qui nous paraissent lointaines, dernières expressions dune pensée qui, inspiratrice de l'art extrême-oriental pendant des siècles, après avoir été longtemps triste, aristocratique et silencieuse, est devenue gaie, populaire et chantante dans les îles du Soleil-Levant : c'est la giande trouvaille de ÏUkiyo-yé, peut-être la plus franche originalité de l'art japonais que la création de cette héroïne des estampes à la suggestion d'un sentiment bouddhique laïcisé. Leur perception de l'éphémère, les Japonais longtemps lavaient exprimé dans la pénombre des sanctuaires, loin de la vie,

Page 1