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travaille pour des graveurs qui, à de nombreux exemplaires, répandent son œuvre, — L'art japonais est un art d'ésotérisme et de secret ; voilà plus de six siècles que l'école Tosa, plus de trois siècles que l'école Kano, de père en fils ou par adoption, survivent. Hokusaï leur est étranger ; c'est un indépendant ; il s'en vante ; ses amis l'en félicitent : « Hokusaï ne ressemble à personne. Tandis que tous ses devanciers étaient plus ou moins esclaves des traditions classiques et des règles apprises , lui seul affranchit son pinceau pour dessiner selon les sentiments de son cœur, et il exécute vigoureusement tout ce que perçoivent ses yeux, épris de la nature'. » Il n'a fait que passer dans l'atelier de Shunsho ; toute sa longue vie il travaille, solitaire, à perfectionner le style de son dessin, la technique de ses couleurs, et ses trouvailles, il les enseigne au grand jour. — L'art classique au Japon exige de la culture pour être entendu : il a des visées philosophiques ; il est plein d allusions poétiques. Hokusaï, lui, représente la vie populaire. Or, dans l'art classique au Japon, il y a une tradition de sérieux, qui vient de Chine". La vieille noblesse japonaise ne riait pas ; les gestes des daïmyo étaient raides et empesés comme les plis de leurs robes ; leurs anciennes demeures ont gardé un air froid et ennuyé ; leurs divertissements, — drames lyriques aux légendes toutes nimbées de bouddhisme ; interminables cérémonies de thé, coupées de silences, de salutations et de promenades rituelles ; arrangements de fleurs symbolisant des idées abstraites, — ne prêtaient guère plus à rire que les exercices dun ordre religieux.
1. Préface de Hirata au livre Shashin gwafu. Comparer le ton de cette déclaration à l'éloge d'Outamaro par Toriyama Sekiyen (note 1, p. 138).
2. Cf. Herbert A. Giles, An introduction to the History of Chinese pictoi-ial art. « La littérature chinoise n'accorde pas de place aux romans, comédies, ou écrits d un caractère léger ; de même, dans l'art chinois, les peintures doivent être dignes et sérieuses pour attirer l'attention des hommes cultivés. » (p. 90j.
Au total, jugé selon les « canons » d'un art de « classe », Hokusai est un « déclassé ». Le culte des goûts nobles, survivant à la stricte division en classes, explique encore aujourd hui que les amateurs japonais ne collectionnent pas ses œuvres. Naguère, des critiques occidentaux', tout à leur fraîche découverte de Tart classique du Japon, et désireux de prouver que Hokusaï n'en est pas le plus grand représentant, n'ont vu dans son oeuvre que ce qui parait aller à rencontre des traditions. Seidlilz résume ainsi leurs arguments : « C'est le réalisme sans style de Hokusaï, c'est-àdire sans la subordination de l'observation de la nature à une conception plus hautement artistique, qui le fait paraître plus familier à lœil européen ; mais c'est ce qui lui attira le dédain de son pays, dédain dont il eut à souffrir toute sa vie... La culture littéraire ne semble pas, non plus, avoir été son fort, et comme ses qualités sont des dons tout à fait naturels, il resta ainsi jusqu'à la fin de sa vie un artisan ^.. »
Or, tout au contraire, le respect de la tradition et le culte du style me paraissent évidents dans l'œuvre de Hokusaï, qui en sa vie de nonagénaire fut le témoin de presque tout le développement de l'estampe depuis Harunobu jusqu'à Kuniyoshi. Chez cet amuseur de la canaille, qu'il croque des bonshommes ou qu'il peigne des paysages, ce sont les qualités de rêve et de main des maîtres classiques qui m'émeuvent.
1. Fenollosa ; R. -Laurence Binyon ; W. de Seidlitz. — En France, le meilleur guide pour étudier Hokusaï est Edmond de Concourt. Renseigné, enthousiaste, son livre est un catalogue raisonné de 1 œuvre plutôt qu'un portrait de l'artiste, et, dans ce catalogue, une place trop grande est donnée aux romans illustrés dont les péripéties sont contées en détail, tandis que les œuvres plus caractéristiques sont très brièvement décrites. — Nous citerons d'après Concourt les textes où Hokusaï a parlé de son art.
2. W. dp Seidlitz. Les Estampes japonaises, pp. 201-202, trad. par P. André Lemoisnc.
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Sa biographie est brève, impersonnelle, mais son œuvre est une copieuse confession La vie parait avoir glissé sur sa personne ; elle envahit ses livres, ses estampes Trente mille dessins ou peintures, quelque cinq cents volumes : le catalogue n en sera jamais achevé. Le rêve des aines de Hokusaï, Moronobu, Harunobu, Kiyonaga, Outamaro, se résume en une figure de femme dont le physique et la grâce sont inoubliables. Hokusaï ne se soucie pas dune telle abstraction, dune telle violence imposée à ses modèles : il les accueille pèle mêle, comme ils se présentent dans les rues de Yedo S marchands d'huile transvasant leur visqueuse denrée, étireurs et coupeurs de berlingots, dévots compères se versant des seaux d eau sur la tête pour attendrir Fudo, le dieu guérisseur, passants que l'on devine flâneurs à les voir traîner leurs socques ou se préparer par des gestes frénétiques à de menues tâches. Et c est la troupe des errants : jongleurs, avaleurs de sabre, mimes aux gestes ridicules, flanqués de récitants aux bouches largement ouvertes -, masseurs aveugles, à la triste mélopée, moines quêteurs tapant sur leur petit gong, mendiants, aussi nombreux au Japon, il y a un siècle, qu'ils le sont en Chine aujourd'hui. Tandis que les campagnards vont en ville s extasier devant les ponts de la Sumida et prendre un air de fête au temple d Asakusa, les citadins partent en promenade ou en pèlerinage, le long du Tôkaidô, et ce sont des défilés de geisha, des processions de bonzes, des cortèges de daïmyo... C'est une nouveauté
1. Cf les livres Toto meisho itiran, Les endroits célèbres de Yedo. 1800 ; Yehon azuma asobi. Promenades à Yedo, 1802 ; Yehon yama mata yama, Monts et monts, 1804 ; Sumida gawa iôgan ritiran, Les vues des deux rives de la Sumida. 1806 ; passim, la Mangwa.