L. Aubert. L' Esta>npc japonaise
sauvage. Par delà l'incomparable document d'ethnographie, nous voici entraînés vers des sensations subtiles et complexes : une extrême acuité et justesse de vision, un perpétuel frémissement quasi immatériel, la hantise de la destinée mêlée à la moindre sensation de nature, un ton de légende, de poésie, une souveraine aisance à alléger et à activer notre monde trop pesant et trop lent, un art magique pour dire l'essentiel à cœur ouvert.
Et puis nous voici tout naturellement menés vers des intuitions qui, dans nos âmes, ont été étouffées par d'autres manières exigeantes de penser. L'exquise impersonnalité extrême-orientale trouve sa récompense dans rintelligence subtile et charmante qu elle donne à Ihomme de la nature entière. Les estampes, cela passe devant nos yeux d'Occidentaux, avec l'élan des oies sauvages en plein vol, cela ruisselle de clartés comme un cerisier qui s'effeuille, cela vous inonde de lumière comme un clair de lune, cela vous fait sentir à pleines narines l'air salin, l'odeur chaude des pins, la verdure sous la pluie d'été, et c'est la rage de l'averse, le bondissement des chevaux, le coup de queue des carpes, 1 œil morne des poissons rôdant entre les herbes des rivières, les gentillesses du martin-pêcheur en plein ciel sur la branche, au-dessus de l'eau qu'il surveille, et c'est encore les hésitations de biche et de mante religieuse qu'ont les belles d'Harunobu et d'Outamaro : bêtes heureuses, libre végétal, torrents non captés, épanouissement total de l'instinct à l'air pur, murmures, couleurs, mouvements auxquels nous ne sommes pas habitués.
Enfin, ces décors de fantaisie, simples prétextes à un éphémère élan poétique, ces paysages, dont le vide, entre leurs premiers plans familiers et leurs lointains brumeux, invite notre émotion à les envahir ; ces figures dociles à suivre le rythme de la nature et légères à flotter entre ciel et terre, selon l'exemple de ce sage taoïste qui ne s'aperce-
vait pas que le vent fût violent, étant le vent lui-même ; le sens exquis du relatif chez ces belles qui retrouvent une saison dans une fleur, un site sauvage dans un jardin de quelques pieds, la tradition dans un geste de tous les jours; leur goût d'embellir la vie d'harmonies d'art ou de nature, plus fort que leur goût de la vie même, — quelle haute spiritualité en la moindre de ces estampes !
L'univers qui intéressait le peuple de Yedo dans les siècles où il vivait reclus, en marge du monde, tournait toujours dans le même cycle d'occupations , de divertissements, mais les grandes forces de la nature, un large courant de vie instinctive, et un élan continu de Ijn-isme apparaissent à travers les paysages, les fleurs, les belles et les bêtes des estampes en traits si justes, si émouvants, que les Maîtres de cet art, ces soi-disant observateurs terre à ten'e, ces amuseurs de la canaille, après avoir enchanté leur public du Japon deux siècles durant, ont conquis depuis un demi-siècle l'admiration de tous les artistes occidentaux. Elles n'auraient pas ainsi rayonné sur le monde, ces modestes estampes des quartiers populaires, si elles n'avaient pas concentré tant de vieux rêves ardents en un si beau stvle traditionnel !
Il faut partir de cette idée du monde éphémère pour comprendre 1 Estampe qui en est limage. Voilà la vraie réalité qu'elle vise toujours à suggérer à travers les tableaux de la vie de tous les jours. Les Primitifs nous font saisir le lien entre 1 esthétisme et la bravoure au Japon; Harunobu, c'est la tradition féminisée en la personne d une fillette ; Kiyonaga est le créateur de la courtisane princesse, l'artiste qui a épuré le beau stvle des Primitifs, le stvle du théâtre clas-
sique. Outaraaro est avec Harunobu le plus gi-aiid poète de la femme « image du monde éphémère » ; nul n"a été plus loin que lui dans la suggestion d'un monde d illusion. Hokusaï, cest la force de l'univers, lançant les vagues à l'assaut des rocs, faisant bondir les bêtes et les hommes, ruisseler les cascades ; Hiroshigé, c'est le inonde éphémère même en ses aspects jugés révélateurs par les traditions millénaires.
Les peintres de figures ne sont venus à la vie de tous les jours, aux professions et aux métiers définis, aux figures sur lesquelles on pouvait mettre des noms, que petit à petit et sans jamais rompre avec la légende ; mais en même temps qu'ils représentaient la tradition sous des dehors de plus en plus familiers, ils s'écartaient de plus en plus de la réalité immédiate pour inventer un t5q)e de femme qui fût parfaitement à l'image de ce monde fugitif : depuis Moronobu, la Japonaise, courte et trapue, allait s'allongeant, s'amincissant, s'effilant, s'assouplissant sur les estampes, se modelant sur son rôle qui était de percevoir de plus en plus subtilement Vukiyo.
L'estampe n'est venue aux paysages qu'après plus d'un siècle consacré à la figure. Paradoxe que cette apparition tardive alors que, dès l'origine, sur les estampes, le paysage, en son frémissement d eau courante et d arbres en fleurs, s'harmonise avec l'inquiète sensibilité des belles chasseresses d images symboliques... Si l'Ecole populaire a été plus lente à suggérer l'image du monde d'illusion à travers un paysage de Yedo et de sa banlieue qu'à travers une courtisane, c'est peutêtre à cause du respect traditionnel à l'endroit du paysage lieu de retraite et de méditation, loin du monde poudreux, et que les hautes émotions philosophiques et morales, que l'on était habitué par l'école classique à chercher dans la nature, paraissaient difficiles à évoquer à l'aide de sites que le peuple avait chaque jour devant les yeux.
Sur l'estampe, le paysage affirme toujours son caractère surhumain : il taquine gentiment les belles avec ses coups de vent et ses averses, mais toujours il est la force qui les anime, qui les domine. Il est encore d'humeur familière sur les sourimono de jeunesse de Hokusaï, où flâneurs et artisans prennent la vie doucement dans un décor paisible et modéré, et dans les Trente-six vues du Fuji où le volcan joue avec les petits bonshommes ; mais aussi comme il sait brusquement leur fausser compagnie et se replier dans la solitude! M. Raymond Kœchlin, dans son introduction au catalogue d'Hokusaï, s'est étonné de la disproportion de l'homme avec le paysage dans les Trente-six vues : « Que nous importe, dit-il, devant la masse immense du Fuji, ce paysan qui court comiquement après son chapeau et ses papiers emportés par le vent? On pourrait imaginer, il est vrai, quelque idée philosophique en cette disproportion ; nous voyons mal toutefois Hokusaï se plaisant à illustrer des thèmes tels que la petitesse de 1 homme en face de la grande nature, et il semble plutôt qu'ici son génie se soit trouvé à court. Il n a pas su agrandir le style de ses figures, comme il avait agrandi celui des paysages, et même, peut-on le dire? il 1 aurait plutôt rétréci. » Toutefois, comme M. Kœchlin note lui-même que dans les Dix Poètes Hokusaï a su trouver « l'équilibre entre les paj'sages et les figures », c est donc bien de propos délibéré et non par impuissance que Hokusaï a rétréci la taille des personnages des Trente-six vues. II a voulu exalter l'immobile omniprésence de la montagne au-dessus de toutes les agitations humaines, figure de sage qui condescend parfois à se mêler de loin à la vie éphémère, mais qui garde son quant à soi, face à face avec la nature dans la solitude, le vide, le silence. Les bonshommes, ils sont là pour souligner, par le contraste de leur chétive petitesse et de leur dévote admiration, la grandeur surhumaine du volcan, qui en même temps qu'un brave citoyen de Yedo sait être un dieu.
Et si Hokusaï, par exception, a grandi ses figures dans les paysages des Dix Poètes, c'est qu'autant que la scène d'où avait jailli la poésie, il convenait qu'il représentât le poète lui-même ; mais c'est une exception, et les personnages des Cent Poésies redeviennent tout petits. Au reste, voyez les kakémonos chinois ou japonais : du vide, de la solitude, des brumes, d'où surgissent des montagnes énormes, et, aussi perdu qu'un brin d'herbe dans une anfractuosité de roche, le contemplateur en extase. Enfin sur les estampes de Hiroshigé, où le paj'^sage du Japon perd si souvent sa très exacte physionomie familière, pour revêtir les philosophiques apparences du paysage classique, les personnages sont encore plus petits et plus humbles que chez Hokusaï.
Souligner leffacement des belles devant l'univers qu'elles reflètent, rétrécir la taille des hommes dans les paysages a toujours été la tendance des artistes extrême-orientaux. Nous touchons ici à une idée fondamentale de la pensée asiatique. La réalité, c'est la Nature, dont 1 homme ne pense pas qu'il est le centre. Il s'efface, il se soumet, il admire : des images de l'écoulement universel il fait des symboles de sa destinée. Voyez encore aujourd hui le Japonais du peuple devant des cerisiers en fleurs, ou des érables en feu ; il est joyeux et dévotement grave : de plain pied avec la nature qui lui est douce et familière, il la sent pourtant écrasante et soudaine en ses variations, et brutale et cruelle ; il cueille la fleur qui s offre, jouit de sa beauté passagère et pour le reste se résigne, reprenant ainsi les gestes de ses arrière-grands-pères des âges classiques, de ses grands-pères et pères des estampes, — gestes qui, malgré l'évanescence de ce monde d'illusion, donnent la chance de survivre dans le souvenir des générations
Authentique école populaire, par son public, ses artistes et leur répertoire, l'Estampe a pourtant des origines aristocratiques et académiques ; toute en dehors familiers, elle a vécu d allusions au traditionnel monde éphémère qui de toutes parts perce à travers la réalité quotidienne. En ces iles japonaises à Tabri des influences étrangères, il y avait alors une civilisation fortement organisée autour d'idées très simples, mais qui allaient loin dans linterprétation de la vie, de l'univers, de la place de l'homme dans le monde ; et c'était un patrimoine commun à toutes les classes, où à tout propos elles puisaient. Jamais peuple, en apparence tout à la joie de flâner sur les routes et de prendre gaiement la A'ie, n'a tant vécu de transpositions, d'allégories, de symboles, n'a été plus préoccupé de voir le passé à travers le présent, plus inquiet de retrouver à tout bout de champ et à propos de tout ce qu'il voyait, les sentiments, les attitudes de ses ancêtres. Jamais, — sauf peut-être les hommes de notre xiii® siècle, qui, eux aussi, avec leurs symboles, leurs allégories, leurs préfigurations concernant la nature et la destinée de Ihomme, surent créer un bel art populaire où de vieilles légendes bibliques et évangéliques se rajeunissaient sous les traits des bonnes gens d alors.
Ces modestes estampes qui résument toutes les traditions du Vieux Japon nous font rêver, comme les peintures de vases grecs et les statuettes de Tanagra, de vie antique au bord d'une mer intérieure, de draperies aux plis harmonieux, de surprises s'exprimant en gestes modérés. Mais l'éphémère où nous autres Méditerranéens n'avons jamais vu que vanité, l'éphémère qui pour nous s'accompagne des
idées de vieillesse et de désespoir, n'a inspiré aux Japonais que figures de jeunesse, sj^mboles de joyeuse résignation... Iles Fortunées où le passé survivait, au grand soleil, sans ruines ni rides, en de jeunes corps frémissants qui instinctivement reprenaient l'ancienne joie de vivre qu'aiguisait la pensée de la beauté fugitive. Nostalgie d'un âge d'or où l'on était si agile à poursuivre les images de Téphémère sur les eaux, de branche en branche, de nuage en nuage, où Ton partageait la joie des torrents et des bêtes à bondir dans l'air pur... Ce Japon des Estampes, il existait encore, intact, il
y a un demi-siècle, si près de nous Mais, même alors,
entre ce monde et nous quel écart de rêves !