Hilorigeniko
HOKUSAI 189
encore cinq ans de vie... je pourrais devenir un vrai grand peintre ! »
Nous avons peine à admettre cette réduction en formules des mouvements les plus fugaces de la nature, cette lente préparation d une notation instantanée, et surtout que le don d'improviser, chez Hokusaï, ait été l'œuvre d'une longue patience. Ses esquisses qui laissent à ses personnages leur allure propre ; les formes mêmes de son dessin, si simplifiées, si dégraissées, si sublimées qu'elles ne suggèrent plus qu'élan : est-il possible que tout cela n'ait pas été exécuté d après nature? Au vrai, Hokusaï n'aurait pas ainsi dessiné s'il n'avait été 1 homme d une tradition. Les oiseaux qu il a peints en plein vol, c'étaient sans doute tous les oiseaux qu'il avait observés lui-même, mais c'étaient aussi les oiseaux tels qu'ils avaient été interprétés depuis des siècles par les vieux maîtres chinois et japonais, depuis que Kou K'ai-tche avait assigné comme fin à la peinture de noter « le vol du cygne sauvage ». — « La peinture est un monde à part, déclare le préfacier du Hokiisai gwashiki, Méthode de dessin de Hokusai, et celui qui veut y réussir, doit connaître par cœur la diversité des quatre saisons, et avoir au bout des doigts Ihabileté du créateur... » L'habileté du créateur l Pendant soixante-dix ans, à travers des encyclopédies d'esquisses, exercer sa main et sa mémoire, devenir à son tour un créateur de formes parfaitement transparentes à une poésie et à une philosophie qui ne parle que d'universel écoulement... Une vie de centenaire est trop courte pour un tel rêve !
Dans sa préface à la Mangwa, Hanshu Sanjin dit : « Les traits et 1 extérieur des hommes expriment admirablement leurs sentiments d'espérance et de désillusion, de souffrance
et de joie ; mais les montagnes résonnantes et les torrents mugissants, les arbres qui frémissent et les plantes ont aussi leur caractère particulier, et les oiseaux, les reptiles et les poissons, tous sont pleins de force vitale, et nos cœurs se réjouissent de considérer une telle splendeur de bonheur répandue par le monde... » La force vitale, tel est le vrai, le seul modèle de Hokusaï : s il disloque ses bonshommes, c'est pour la montrer qui les anime, bien plus que pour se moquer nommément de tel ou tel d entre eux, les pauvres, qui pullulent et s'agitent, tels des éphémères dans un rayon de soleil. Mais s il veut rêver à plein devant cette force, il se détourne des petits hommes et la contemple dans les fleurs, les animaux, les paysages. Alors il ne raille plus.
Voyez la série des dix Grandes Fleurs : on dirait les sœurs de Ihéroïne d Outamaro, comparée si souvent elle-même à une fleur'. C'était une figure d exception par rallongement de ses jambes, de ses bras, de son cou, terminés par des sens avides et peureux de sentir. Sa souplesse à se courber sous la brise, les ondulations de son corps et de son visage couronnés d'une large coiffure, sa grâce et son sourire impersonnels rappelaient une fleur sur sa tige, et l'on songeait que sa jeunesse en fleur se fanerait demain. Voyez les iris de Hokusaï^ : leurs longues feuilles ploient sous le fardeau des corolles ; voyez encore les hanchements des lis, les uns épanouis,
1. Cf. C. V, 303-310. — Dans le Yehon saishiki isii, Hokusaï, parlant d'un ton d'aquarelle, le ton du sourire, dit qu'il « est emploj'é sur la figure des femmes, pour leur donner lincarnat de la vie, et aussi emploj'é pour le coloriage des fleurs » .
2. Voir avissi les beaux iris du Shashin gwafu. — De l'observation des fleurs, aussi bien que de 1 observation de la houle et des rochers, Hokusaï a tiré des enseignements pour son dessin. Cf la préface du Santaï gwafu, où Shokousan-jin exprime ainsi la pensée du peintre : « Dans la calligraphie, il y a trois formes, et ce n'est pas seulement dans la calligraphie que ces trois formes existent, c est dans tout ce que 1 œil de 1 homme observe. Ainsi, lorsqu'une fleur commence à s'épanouir, sa forme est, pour ainsi dire, une forme rigide ; lorsqu'elle est défleurie, sa forme est comme négligée ; lorsqu'elle tombe à terre, sa forme est comme abandonnée, désordonnée. »
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les autres encore en boutons, et qui rappellent les bijin à tous les âges ; observez la soumission au vent des pivoines, des pavots S qui clament de leur calice grand ouvert leur angoisse de mourir... Ardeur de tous ces pétales à s'élancer vers l'azur, à boire la lumière, à frémir de toutes les soies qui les veloutent, désir qui s'étire avant de retomber las, geste de rhéroïne d Outamaro, inactive et fleurie, attendant Tamom', sentant rôder la mort. . . Déjà les liserons et les pivoines ont perdu leur premier luisant ; ils se recroquevillent, se sèchent et se roulent ; déjà une feuille d'iris a été mangée par une sauterelle. Émotion et mystère du passage de la vie à la mort, et aussi de la mort à la vie, symbolisés par ces fleurs de Hokusaï. Sur la branche d'un vieux prunier qui gisait écailleux comme un dragon couché et que l'on croyait mort, une fleur, miracle de fraîcheur rosée, est éclose, radieuse image du renouveau après lengourdissement de l'hiver-...
Les fleurs nous rappellent les belles et leur mélancolie devant la brièveté de la vie ; les animaux, dans l'œuM'e de Hokusaï, nous rappellent l'homme, mais en plus beau, car chez eux l'instinct jaillit plus sûr, plus fort, le mouvement est plus aisé, plus décisif : or c'est d'instinct et de mouvement que Hokusaï est curieux. Les hommes, il les désosse, puis les plie comme s'ils étaient de caoutchouc ; les animaux, jamais il ne les déforme. Parfois, malicieusement, il en souligne la maladresse ou 1 aisance selon qu ils sont ou non