Voir pi. XXXIII, les Pavots
2. Sourimono de jeunesse C. v, 194). — Comparer, àansle Shashin gwafu, la fleur de prunier, collée à la branche et comme hésitante, avec la fleur de cerisier plus détachée du tronc, plus confiante, parce que plus tardive. — Voir encore une vieille souche de prunier qu'on a coupée et pansée avec un morceau de toile ; autour de 1 ancêtre mutilé, jaillit une postéi'ité de rejets fleuris. — Par leur style, ces graiîdes fleurs de Hokusaï font penser aux plus belles fleurs des grands Chinois : « Les peintures de Huang Sien époque Wutai). disaient les commentateurs chinois, sont pleines d inspiration, mais manquent un peu d'habileté ; celles de Tchao tchang (époque des Song du nord) sont habiles^ mais manquent d'inspiration. Hsù Hsi (x*^ siècle;, en tous points, surpasse ces deux artistes. »
dans leur milieu : c'est ainsi qu'il s'amuse sur deux estampes à opposer 1 extrême lenteur embarrassée de la tortue sur un rocher, à sa légèreté, faiseuse de giâces, quand elle est dans l'eau. Mais toujours il admire l'effort chez l'animal : il ne se lasse pas d'esquisser les coups de queue et 1 œil dilaté de la carpe remontant le courant ; il s ébahit devant la carapace d'une langouste comme devant l'armure d'un héros, et il prête aux antennes du crustacé Ihypersensibilité qu'Outamaro mettait au bout des doigts de ses belles. Et comme l'attaque du dessin est toujours franche et juste, qu il s'agisse du bec et des serres chez un aigle ou de la mollesse dodue d un canard mandarin ! L'animal, pour Hokusaï, quelle mine de mouvements et encore à peine exploitée, tant il y a à découvrir dans l'eau, sur terre, au ciel. Les bêtes qu'il a peintes ne nous sont pas inconnues, c'est la même faune que chez nous, mais vue par d'autres yeux. Dans notre art d'Europe, il y a l'animal domestique qui porte le collier ou la selle du maitre ; il y a l'animal mythologique, symbole de force, de charme, d'activité, — aigle, colombe ou abeille, — mais les humbles, les sauvages, ceux qui sont trop petits pour notre taille, trop indépendants pour notre usage, coquillages cachés dans le goémon, insectes tapis dans l'herbe ! Si Hokusaï avait pu connaître le microscope, il aurait dessiné des microbes, il en aurait tiré des ornements pour pipes ou peignes, lui qui a composé des décors avec des clous et avec des agrafes !
L'animal, la fleur sont de plain-pied avec le paysage chez Hokusaï ; l'homme n'y est pas d'emblée à son aise. Il n'est pas le même à la ville et à la campagne : à la ville, sédentaire, il s'agite; à la campagne, errant, volontiers il s'arrête ; à tous les tournants de la route, devant le volcan sacré, les pèlerins des Cent vues du Fuji s'exclament, s'entraînant les uns les autres à l'enthousiasme, oubliant presque
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de s'entremoquer, saisis de respect devant la majesté de la montagne, et, de leur taille minuscule, agrandissant le paysage'.
Chez les peintres des belles, Harunobu, Kiyonaga, Outamaro, le décor, au second plan, accompagne de grandes figures, et les belles par leurs gestes, les arbres par leurs hanchements, se commentent les uns les autres. Chez Hokusaï, le petit personnage résume encore par son attitude le sentiment qu'inspire le paysage, mais c'est le paysage qui a la parole. Les peintres de bijin travaillaient déjà depuis un siècle et demi quand apparurent les grands paysagistes de rUkiyo yé, Hokusaï et Hiroshigé. La grâce fuyante de la nature s'est reflétée dans les attitudes des courtisanes avant d'apparaître sur les paysages eux-mêmes. De même la peinture bouddhique avait représenté Bouddha et ses imitateurs avant de peindre des sites conformes aux sentiments bouddhiques.
Les paysages des premières œuvres de Hokusaï, estampes et sourimono du début du xix'' siècle, on les reconnaît aisément ; c'est la banlieue immédiate de Yedo, les rives de la Sumida, le golfe, les environs du Fuji, le Tôkaidô, la route entre Yedo et Kyoto' : on ne peut plus regarder ces lieux, aujourd'hui, sans les voir avec l'œil même de Hokusaï : au reste, il semble qu'ils n'aient rien de mieux à faire qu'à ressembler aux images adorables qu'il en a laissées. Rappelezvous : le bord de la rivière à Kyoto, à la fin d'une chaude journée d été; au loin, des collines, des maisons ; de-ci de-là, sur la rive, des rochers, des cailloux, de petites tables sur
1 . Les personnages des premiers paysages de Hokusaï (Le pont ; Ouvriers travaillant sur la rive de la Sumida ; Tissage en plein air, C. v, 161, 182, 185), n'avaient pas cette inquiétude : menu peuple, paisible et bonasse, dont les gestes s'accordent avec le paj'sage modéré qui paisiblement l'entoure. •
2. Les Vues de Yedo sont de 1799-1804 : Le Tôkaidô de 1803. Cf., parmi les sourimono, Une rizière, Visite au sanctuaire d'Inari, et surtout la Collation au bord de la rivière de Kyoto, C. v, 146, 203, 145.
lesquelles s accroupissent ou dansent, au son du shamisen, de joyeux soupeurs en compagnie de geisha, — tout cet espace, si au ras du sable, de 1 eau, des nuages et de la ligne tendre du crépuscule tendue sur l'horizon, qu il parait tout près de s enliser, ou de sombrer sous le flot, ou de glisser dans la nuit. Heure limpide au fond de cette vallée abritée du vent, où la brise, la rivière et les promontoires viennent expirer sur le sable, — Japon étalé, détendu, à la peau heureuse, où il fait bon vivre...
Mais avec les Trente-six et les Cent vues du Fuji, avec les Cascades et les Ponts, avec les Dix Poètes, avec les Cent Poésies, le Japon assoupi se réveille de sa sieste et se dresse * : les petites vagues des baies sablonneuses se creusent en grande houle qui assaille des roches accores ; 1 intérieur du pays se hérisse de montagnes ; en place du profil horizontal de la Sumida, c'est le ruissellement vertical des cascades ; nous quittons le bon pays surpeuplé du bord de mer, les paysages un peu assoupis de la banlieue de Yedo, pour nous enfoncer dans une solitude de volcans-fantômes, de rochers musclés, de ponts vertigineux, de torrents fous, de cascades étourdissantes et de nuées inquiètes. Loin d'une nature de tout repos, douce aux habitudes de flânerie, nous entrons dans la retraite d un paysage d'exception, d'émotionchoc et qui donne à rêver. — Cette transformation du paysage de tous les jours en un paysage propice à la méditation, voilà qui bouleverse nos boutiquiers de Yedo et qui change nos magots en poètes ".
C'est le charme et le sens profond des Trente-Six et des
1. Noter sur les estampes ouïes sourimono déjeunasse, le format en largeur du paysage ; noter au contraire, dans les Cascades, dans les Images des Poètes, la fréquence du format en liauleur.
2. Cette hausse du style apparaît encoi-e. si Ion compare les sourimono de jeunesse représentant des tteurs par exemple l'es chrysanthèmes surplombant une haie, C. v, 142) avec les Grandes Fleurs; les sourimono de jeunesse représentant des animaux (par exemple les Tortues à terre et la Langouste, C. V, 170 et 201; avec le Faucon parmi les Fleurs, les Grues dans la neige
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Cent vues du Fuji que ce passage aisé du familier au mystérieux, du style populaire au style héroïque'. Le Fuji est \Taiment un citoyen de Yedo ; il en est le plus notoire flâneur, ce qui n'est pas peu dire ; à tous les coins de rue on le rencontre qui inspecte. Sans crier gare, il apparaît minuscule comme un tas de riz au bout de la Sumida, puis entre les perches d'un chantier de bois de la banlieue, puis sous un pont ; il rôde autour des temples aux cornes recourbées, près des guettes à incendie, au-dessus des maisons, entre les bandes d'étoffe qui sèchent après la teinture. Ses niches distrayent les artisans : le voilà au beau milieu dune cuve sans fond dont un tonnelier est en train d assembler les douves ; en plein carrelet qu'un pécheur tire de l'eau; juste au-dessous d'une énorme solive que des scieurs débitent ; le voilà entre les jambes d'un bûcheron agrippé à un arbre ; silencieux, il entre dans une maison que l'on aère, jette son ombre sur la cloison de papier, et pousse la malice jusqu'à se refléter dans la coupe de saké qu'un brave s'apprêtait à déguster tout seul ! Il est partout où l'on s'amuse, le septième jour du septième mois entre les banderoles des bambous, au printemps dans les tonnelles, et, sur toutes les routes, il est le compagnon des trimardeurs, des cavaliers, des rônin, des paysans et des
(C- V, 316 et 320). Ce passage du ton familier au ton épique, le premier livre et la première série d'estampes où on le saisisse sont le Shashin gwafn, 1814 1819, et les Trente six vues du Fuji, 1823-1829. Hokusaï est dans sa soixantième année. — Comme dessinateur de croquis populaire, il se rattache à la tradition de lécole Tosa ; comme peintre de fleurs et d'animaux, aux grands maîtres chinois qui ont illustré le genre Kivacho, et, — plus près de lui. au Japon, — à KÔ3''etsu et Kôrin pour les fleurs, aux premiers Torii pour les animaux ; enfin, comme peintre de paysages, à la Chine et aux imitateurs japonais du style chinois. les Kano, et aussi à Kitao Keisai Masaj'oshi, qui, dans ses albums, alaisséd'admirables esquisses de paj'sages.
1. Cf. C. V, 237-28-1. Le livre des Cent vues, postérieur aux estampes des Trente-six vues, est d'un pittoresque plus plaisant. L homme y compte plus que dans les Trente-six vues, où le paj'sage est plus développé.
pèlerins. Et toujours il cherche à plaire : s'encadre-t-il entre les pins tordus du vieux Tôkaidô, il est rugueux et sourcilleux ; entre les cerisiers en fleurs, il est lisse, candide, un rien rosé.
Goguenard, plaisant, joueur de bons tours... assurément; mais il sait garder son quant à soi, et personne n'a 1 idée de le traiter en égal, car à l'occasion il marque bien les distances. Voyez-le sur une estampe ; un canal, deux quais garnis d'entrepôts, de jonques surchargées de ballots et de passagers; au-dessus des toits, la campagne que domine un château fort, puis les nuages, puis, au-dessus des nuages, le Fuji ; stricte hiérarchie des classes au Vieux Japon : commerçants, artisans, cultivateurs, samuraï... et le volcan sacré \ Il a tôt fait de fausser compagnie à ses compagnons de jeu, les hommes, au niveau desquels il s'amusait à se rapetisser, et quand il se replie sur soi, il dédaigne pèlerins, passants, travailleurs, buffles, chevaux, voiles qui de très loin frangent son domaine; retiré de la vie humaine, lilliputienne et comique, il reste en face des seuls éléments : alors les processions de ses contreforts remplacent les cortèges des pèlerins; les envols de grues, les passages des voyageurs"; les rapides du Fujikawa, le calme courant de la Sumida ; des champs de lave noire, des marécages herbeux succèdent aux rizières apprivoisées, et ce n'est plus dans les yeux de ses contemplateurs ou dans leur coupe à saké, c'est dans les lacs qui le ceignent que le Fuji se mire. Désormais, il n'a plus figure d'un petit tas de riz, débonnaire, monochrome et lisse, que c'était un jeu de dénicher perdu dans le fouillis d'énormes premiers plans. Tout en lave et en neige, rugueux, tel un grès sur lequel un émail lisse aurait coulé, il règne enmaitre, et, sur les terrains contractés qui le soutiennent, il étale sa