‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 76 sur 102 · V. pi. XXXVI, Un orage avec des éclairs au pied du Fuji · texte numérisé non relu

V. pi. XXXVI, Un orage avec des éclairs au pied du Fuji

2. V. pi. XXXVII, Le Fuji vu de la mer, par mauvais temjjs, à Kanagawa.

3. Cf. C. V, 280, Le Fuji vu des magasins Mitsui dans le quartier Surugacho à Yedo.

autour de lui, sa masse crée du vide, son immobilité du mouvement.

Familier et lointain, protecteur et distant, le Fuji tel que l'a peint Hokusaï est un dieu. Non loin du volcan sacré, à Kamakura, se dresse en plein air une autre divinité géante, le Daï Botsu, le Grand Bouddha. C'est un moine gias, au sourire doux, et qui est entouré d'auberges et de pèlerins ; mais qu'on le regarde longuement, qu'on se hausse jusqu'à lui, on le voit qui s'élève au-dessus des petits hommes ; sa tête bouclée voisine avec la cime des forêts, il sourit aussi largement que la vallée ensoleillée, les nuages effleurent ses yeux mi-clos... Malgré ses dehors humains, c'est vraiment une force de la nature que ce Bouddha, tandis que le Fuji, malgré sa silhouette de volcan, apparaît comme un sage... Source de rêve, source de vie, tous deux, on les adore; ils sont parfaits, ils sont heureux, ils s'offrent en exemple... Le plus humain des deux, c'est peut-être encore le Fuji, au moins fait-il semblant de s'intéresser à notre pauvre vie. C'est peut-être que Hokusaï, en même temps qu il l'auréolait de sagesse, lui a prêté un peu de sa curiosité. La vie est belle : métiers, profils de pagodes, fêtes sous les arbres en fleurs, hommes, nuées, oiseaux, fantoches, toiles d'araignée, tout l'univers vaut qu'on le contemple. Il faut se hausser pour dominer la vie, s'y mêler, puis se reprendre, s environner de solitude, de silence, et rêver, afin de mieux voir. L'Occident, pour exalter les idées de majesté et de gloire, a juché sur des piédestaux des statues d hommes ou des palais consacrés à des hommes. Au Japon, voici l'apothéose d'une montagne.

Auprès de la forme immuable du Fuji, les moindres mouvements du paysage, par contraste, sont sensibles. De même, c'est l'idée de changement que nous suggèrent les silhouettes fixes des Ponts qu'a peints Hokusaï. Qu'en arc surhaussé ils se courbent au-dessus de hauts pilotis de bois, ou qu'au

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ras de la rivière ils reposent sur des bateaux amarrés ; que tressés en cordages ils relient d'un bond les deux pics d une montagne, ou qu'ils serpentent à leur fantaisie sur une eau dormante, — tous portent l'empreinte de l'ennemi mobile qu'ils ont à dépister. Sous le pont de Yahagni, la rivière est à sec ; des archers en toute sécurité s y exercent ; toutefois le pont nous laisse imaginer par sa courbe le gonflement du torrent, au printemps, lors de la fonte des neiges. Par contre, c'est une rivière au cours capricieux, au lit variable, que le pont de Sano s'obstine à nous faire franchir. Et puis ces passerelles vertigineuses et fragiles, qui doivent céder de bonne grâce à la violence du flot, ont une manière si imprévue d enclore l'espace ; elles dessinent sur le ciel de si jolis profils éphémères ! Au-dessus d'un marais fleuri d'iris que des promeneurs viennent contempler par une journée lumineuse et moite d été, le pont Yatsu hashi \ avec ses huit parties qui s articulent, a le zigzag d un éclair ; tel autre fait figure d arc- en-ciel, et le pont Temma bashi à Osaka, le soir de la « fête de la fraîcheur », alors qu'il est hérissé de lanternes, s'élance et retombe si audacieux, si lumineux sur le grand ciel, qu'on dirait, au-dessus de la sagesse des maisons basses, une folle fusée d artifice.

De longue date, dans lart extrême oriental, les cascades ont figuré 1 idée d écoulement, si chère aux sages taoïstes ou bouddhiques. Venant on ne sait d'où, allant on ne sait où, c est le mouvement de l'eau saisi en ses brusques contrastes : contraste de l'eau cahotée du rapide, avec la masse lisse de la cascade, puis avec le remous du bassin où elle tombe, — lignes sinueuses, lignes verticales, puis lignes courbes... L'eau du rapide, qui aveuglément suit sa pente, ne paraît pas prévoir sa chute prochaine; le spectateur, lui, la prévoit, sans pouvoir la prévenir, et s'émeut, impuissant, comme

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