‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 78 sur 102 · PI. XXXIX · texte numérisé non relu

PI. XXXIX

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du Japon, d'après nature : des perspectives impossibles, des valeurs contradictoires, des couleurs paradoxales décèlent chez lui un art de souvenir. Ce n'est pas une évocation d un Japon de tous les jours : le souci est visible de surprendre la nature en des paysages choisis. Il est bien \Tai que les Trente-Six et les Cent vues du Fuji, le Voyage autour des Cascades, les Vues pittoresques des ponts des diverses provinces sont des meisho, des guides pittoresques ; mais les pèlerins populaires à l'usage de qui ils furent composés étaient plus curieux de légende que de topographie, le long de leurs routes parsemées de sanctuaires, comme nos routes du moyen âge\

Les montagnes, les torrents, les brumes, les ponts, les cascades de ces paysages de Hokusaï : ce sont tous les éléments des paysages chinois aux temps glorieux des dynasties Tang et Song, et des paysages japonais peints par les Kano Motonobu, les Sesshû, les Shûbun. La préface de la Mangwa sur « les montagnes résonnantes et les torrents mugissants, les arbres qui frémissent et les plantes... tous pleins de force vitale », au lieu d'être écrite par un intime de Hokusaï, n'aurait-elle pas pu l'être par Kuo-hsi (Kakki), un des plus illustres paysagistes de l'époque des Song, qui publia un traité sur la Peinture des paysages, où il discutait « les questions de distance, de profondeur, du vent et de la pluie, de la lumière et de l'obscurité, des différences des jours et des

1 . Voir, dans notre volume Paix japonaise, le chapitre Routes japonaises — La cascade Yôrô-ga-taki, « Cascade de la Piété filiale )>, rappelle un bûcheron du vii^' siècle qui dépensait toutes ses économies à acheter du saké pour son vieux père En récompense, le bûcheron découvrit un jour une cascade tout en excellent saké. Cette légende est un des thèmes familiers de l'art japonais : encore aujourd'hui, autour de la miraculeuse cascade, un petit village, un parc et un club sont destinés aux pèlerins. — Dans l'estampe qui représente la Cascade de Yôrô, il n'est trace ni du bûcheron ni de son vieux père Dans 1 estampe représentant la Cascade Mouma Araïnotaki, où, selon la légende, le héros Yoshitsuné aurait lavé son cheval, Hokusaï, par simple allusion, a représenté un tout petit cheval que son cavalier bouchonne.

nuits suivant les saisons de l'année », et qui à cette question : « Pourquoi les hommes aiment-ils la nature ? » répondait : « Parce que c'est d'elle que perpétuellement jaillit la vie. » L'esprit des estampes de Hokusa'i, c est l'esprit des kakémono classiques. C'est une erreur de traiter les grands artistes de l'Ecole populaire en réalistes, en amuseurs, et de croire que des écoles classiques à lUkiyo-yé il y a rupture dans la tradition japonaise ; mais avec Hokusa'i, l'esprit des maitres d'autrefois s'est laïcisé, popularisé. Le paysage chez lui est taché de vives couleurs ; chez les maitres, il était monochrome; c'est un site reconnaissable du Japon, tandis qu un paysage de Kano Motonobu ou de Sesshû, imitateurs des Chinois S n est pas localisé; enfin, chez les maitres, le tout petit contemplateur que 1 on distingue à grand'peine, accroupi sous un kiosque, est un professionnel de la méditation, — rompu aux réflexions taoïstes sur le tao, principe immanent à l'univers, d où tout procède, où tout retourne, ou bien un sage habitué aux spéculations bouddhiques sur 1 illusion de la personnalité et qui renforce sa philosophie du spectacle des apparences : nuages qui s'évaporent, cascades qui ruissellent, fleurs qui se fanent, saisons qui meurent. — Avec Hokusaï, c en est fini de cet ésotérisme d anachorète...

Ainsi une estampe de Hokusaï. c est à la fois le Japon interprété de souvenir, une illustration de curiosités, un rappel de légendes, le paysage classique simplifié. Et le sujet en est non pas une impression directe de nature, ni le souvenir d'une telle impression, ni le souvenir d'une émotion personnelle, associée à l'image d un site, c'est le souvenir d'une émotion consacrée par la légende et la poésie, d'une émotion commune à toute la race, et qui peut se lier à tout paysage

1 . Hokusaï aussi est plein de réminiscences chinoises. Dans les estampes de la série des Dix poètes, les montagnes en fer de lance sont cerclées par des nuages-dragons.

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dont les éléments rappellent le site légendaire auquel elle a été associée jadis.

Avant d étudier les deux séries capitales de Hokusaï, les Images des Dix Poètes \ les Cent Poésies, que l'on se rappelle la définition des vieux commentateurs chinois : « Un poème est une peinture sans forme ; une peinture est un poème avec une forme » ; que 1 on se rappelle qu'en Extrême- Orient la poésie a toujours été plastique, que la peinture a toujours été poétique, que le plus souvent les peintres ont été des poètes, les poètes ont été des peintres, que Hokusaï, luimême, a composé des hakkai, des poésies de dix-sept syllabes, et que dans sa Leçon rapide de dessin abrégé, il déclare : « Ce livre n est pas pour 1 enfant seulement; les grandes personnes, les poètes, par exemple, qui veulent exécuter un dessin rapide dans une compagnie, seront aidés par ce livre. »

Une estampe de la série des Dix Poètes représente un bord de rivière où une femme, avec un petit garçon, bat une toile \ A côté d eux, un paysan lève la tête et témoigne d'une profonde tristesse ; une bande d oies sauvages passe devant la lune. Le vrai sujet de lestampe, c est moins la scène représentée que la poésie qu'elle suggère. Cette poésie, aucun Japonais ne 1 ignore, et elle éclaire instantanément 1 estampe : c est la représentation du kinota, des coups de battoir sur Tétoffe de chanvre nouvellement tissée, c est un travail du neuvième mois, un travail du soir, un travail d un soir d automne, et, comme l'image de la lune au Japon appelle lidée de lautomne, un travail de nuit lunaire. Or le bruit du A'/no/a, lorsqu'un Japonais 1 entend loin de son pays, lui rappelle son village, car une poésie du xuf siècle a dit : « La brise de 1 automne balaye les pentes du Miyoshino, et

1 . Le nom exact de la série est Shika shashin-kyo, Illustrations réalistes des poèmes chinois et japonais.

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