‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 9 sur 102 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Les faucons de l'empereur Kito et les pruniers du philosophe Linna sont trop précieux et trop rares pour se trouver dans les collections daujourd hui. Ce volume des dessins d'Okomura Masanobu rappelle tantôt les styles anciens et tantôt représente les scènes contemporaines avec esprit et tact. Pour ne pas mériter le reproche d'égoïsme, je les fais graver sur le bois de cerisier. » Cette déclaration de Masanobu, écrite sur le décor d'une de ses estampes ', pourrait servir d'épigraphe à Toeuvre des peintres ou plutôt des dessinateurs qu'on a appelés les Primitifs. Non qu'ils soient primitifs par leur inspiration, ces artistes qui se réclament des styles anciens, ou encore par leur technique, la gravure sur bois, connue depuis longtemps ; mais ce sont les Primitifs d'une Ecole tard venue, qui, à l'usage d'un public nouveau, adapte de vieilles traditions au goût du jour.

Respectueux du passé, ils savent leur nouveauté. Moronobu", r « inventeur » de 1 Estampe, doit à Matabei d'avoir préparé les voies à un art populaire; il lui doit le t}^e de ses personnages joufflus, aux fortes mâchoires,

2. Moronobu Hishikawa, 1638-1714, prit le nom de Yûchiku quand il se fit raser la tête, selon la coutume bouddhique. Fils dun graveur de la province Awa, il dessina des iiwa-ije, modèles pour broderies, puis se consacra à la peinture. Ses débuts datent des périodes Kwambun et Empo (1661-1680). Il y a plus d'un demi-siècle entre Matabei et Moronobu.

et aussi la mise en scène de beaucoup de leurs divertissements; mais Matabei, de famille samuraï, peintre au service du Shogun et de quelques daïmyo, travaillait pour les collections des nobles; Moronobu, de naissance artisane, et dont la plupart des dessins sont des modèles d'estampes, a le sentiment qu'il innove. Il fait profession d être l'artiste « japonais », l'artiste du Yamato', par opposition avec les écoles classiques sous l'influence de la Chine.

Matabei représentait les gens bien nés ; Moronobu prend volontiers ses modèles dans les maisons joyeuses, parmi les courtisanes. Toutefois, ses livres d'esquisses fourmillent d'allusions aux maîtres d autrefois. Dans son Byôbii kakemono-ye kagami (1682), recueil de vieilles peintures fameuses de la Chine et du Japon, il déclare qu'à cette « besogne de copiste il a usé sa brosse » ; à propos d'une illustration du Hyakuninn-îsshù 1683), il se félicite « d'avoir fait passer l'esprit des poèmes dans ses peintures » ; le Kokon hushidô yezukushi (1685) est à la gloire des guerriers ; le Wakoku shoshoku yezukushi et le Minobu kazami (1685) abondent en croquis de rochers, de pagodes, de cascades, de pins déhanchés et de saules tutélaires au-devant de criques et de golfes peuplés de voiles ; puis, après cet hommage aux Kano et au style chinois, le Yamato yezukushi et le Jisan kachû représentent, à la manière des Tosa, des nobles de cour, des poètes, des héros, et, en perspective brusquée, des maisons à promenoirs, près de cerisiers en fleurs, de torrents fous et de hautes herbes en forme de lances Quel répertoire classique, ces livres où Moronobu, loin de confiner son talent à observer les seules beautés de Yedo, passe des paysages de la Chine des Tang aux usages de la cour de Kyoto, aux beaux gestes du bushidô en honneur à Kamakura !

1. Il signe le plus souvent : Hishikawa Moronobu, Yamato Yeishi, maître en peinture japonaise.

Et c'est le même mélange de traditions et de curiosités inédites chez les artistes qui, sous les signatures de Norishigé ou Noritoki ou Yasutomo et le nom générique de « dernière pousse de Kwaigetsudo », paraissent avoir débuté comme peintres de l'école Tosa et avoir fini comme imagiers de VUkigo-ye; chez Masanobu aussi, amateur des « faucons de l'Empereur Kito et des pruniers du philosophe Linna », mais fier de se proclamer ^ « le créateur du Yedo-ye », ces estampes de Yedo qui ouvrent à tous le trésor d'art jusqu'ici réservé aux privilégiés".

« Pour ne pas mériter le reproche d'égoïsme je fais gi'aver mes dessins sur le bois de cerisier ». Le succès en fut énorme : les contemporains parlent d'un jeune homme amoureux d'une des beautés peintes par Moronobu. Les faux pullulèrent : Masanobu « prie respectueusement le public de remarquer que les caractères sho-mei (authentique) sont imprimés sur les estampes sortant de sa maison, et cela, afin d'éviter les nombreuses imitations qui ont été faites en se servant de ses estampes comme d'originaux qu'on gravait sur un nouveau bois ^ ». La vogue des livres — les Ukiyo-zôshi et les Koshoku-hon, à la fin du xvii" siècle, plus tard les Aka-hon et les Kiiro-hon, livres rouges et livres noirs (d'après les couleurs de leurs couvertures), plus tard enfin, au début du xix^ siècle, les Kibiyôshi, livres jaunes, — était telle qu'ils étaient enlevés par les acheteurs avant d'avoir été proprement

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