‹ Les maîtres de l'estampe japonaiseChapitre 83 sur 102 · V. pi. XXXIX, Le poète Ritaku devant une cascade · texte numérisé non relu

V. pi. XXXIX, Le poète Ritaku devant une cascade

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HOKUSAI 207

cerisiers en fleurs nimbant de leur nuage rose une colline pour que tous pensent à Yoshino... Etrange phénomène qu'un peuple ne voyant plus la nature qu à travers des poésies qu'il sait par cœur, que des peintres prenant comme thèmes ces poésies elles-mêmes. Le poète, il y a quelque dix siècles, a trouvé directement, ou peut-être déjà à travers des souvenirs de poésies venues de Chine*, son inspiration dans la nature ; le peintre, inlassablement, depuis, ne cherche que des paysages pouvant servir de décors aux chants du poète. Poétique avant d'être plastique, la triade de la neige, du prunier et du rossignol : le rossignol chante dans les buissons couverts de neige, les prend-il donc pour des fleurs ? — le rapprochement entre les plaintes du rossignol et la chute des fleurs : si haut que le rossignol se soit plaint, il n'a pu retenir sur la branche une seule fleur de cerisier ; — poétique, la symbolisation de la pureté par la fleur de lotus qui de la fange monte vers la lumière ; poétique, l'affinité entre l'oie sauvage et la lune d'automne, entre le bramement du cerf et les érables rouges ; poétique, la comparaison de la chute rapide des fleurs de cerisier avec la brièveté de la vie humaine, de la chute des flocons de neige avec les fleurs d'un printemps rêvé au delà des nuages...

La liste n'est pas très longue de ces thèmes ; on en peut déplorer la monotonie, mais par contre quelle elliptique brièveté est permise à l'artiste qui, sur une simple allusion, est tout de suite compris, et qui peut compter sur la collaboration de tous les cœurs pour compléter, prolonger la suggestion, l'enrichir d'harmonies ! L'œuvre de Hokusaï, c'est tout le patrimoine poétique du vieux Japon.

1. La poésie japonaise sur le kinota déi'ive sans doute d'une poésie chinoise qui lui est antérieure de cinq siècles. Une femme souhaite le retour de son mari qui guerroie contre les Tartares : « Déjà le croissant de la lune s'arrondit, et le vent d automne souffle doucement. Voici que les coups de battoir résonnent dans chaque maison. Hélas ! mon cœur n'est point ici, mais à Kansuh, souhaitant que les Tartai'es soient battus. )'

Il y a une symbolique de l'art extrême-oriental comme il y a une symbolique de l'art occidental au moyen âge. Nos ancêtres vivaient d'analogies, de préfigurations. La nature est peinte sur les kakémono et sur les estampes avec l'idée de présenter à l'homme une image de sa destinée.

Un artiste qui, toute sa vie, illustre des livres de légendes ; qui compose des encyclopédies, des guides, des commentaires sur les poésies illustres ; un artiste qui, pendant plus de soixante-dix ans, apprend par cœur la forme humaine, décompose et recompose sans cesse toutes les formes naturelles, vols d'oiseaux, houle et rochers ; un artiste qui peint cent cinquante fois la même montagne, et dont l'œuvre est pleine de bonshommes chinois, de légendes, de poésies chinoises, de nuages chinois, qui reprend comme sujets de ses estampes tous les thèmes poétiques de ses prédécesseurs, — est-il un simple réaliste, sans style? C'est un homme de tradition, comme tous les peintres de 1 Extrême-Orient, malgi'é qu'il paraisse le plus fantaisiste, le plus affranchi d'entre eux.

Sous tout le fardeau des souvenirs de sa race, comment expliquer alors la liberté d allure de Hokusaï, son allégresse neuve? Il est deux qualités que les critiques extrême-orientaux ne se lassent pas d'exalter chez les artistes chinois ou japonais ; c'est, d'une part, la sûreté du métier qui à force d analyses saisit le mouvement par quoi se révèle à fond 1 essence de chaque être ; c'est, d'autre part, l'adoration de la nature... C'est gi'âce à ces deux qualités traditionnelles que Hokusaï a su rajeunir la tradition... Goûtons-les bien dans son œuvre, car il est le dernier représentant d'une séculaire culture qui sut merveilleusement affiner les yeux et les cœurs. Un incomparable public d art subsiste encore au Japon et en Chine, mais leurs artistes de naguère?.. Qui notera désormais « le vol du cygne sauvage »?

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